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USA - La guerre sainte

 La guerre sainte expliquée aux catholiques

(écrit le 30 septembre 2001)

A la demande de certains de nos lecteurs, voici des précisions sur ce que dit le Coran, en matière de guerre sainte. L’article émane d’Henri Tincq, prêtre, responsable des questions religieuses au journal le Monde.

Que dit le Coran ?

Au nom de quel islam parvient-on à faire bon marché de la vie des autres ? A quelle lecture des textes sacrés faut-il se référer pour justifier le « martyre » de militants fanatiques ou cet appel à une « guerre sainte » (djihad) dont les plus extrémistes du régime taliban menacent les Etats-Unis ? La djihad relève d’une rhétorique familière à toute l’histoire des sociétés musulmanes, mais un peu d’exégèse coranique permet de mesurer les manipulations et mutilations de textes auxquelles parviennent, pour tenter de trouver une légitimité sacrée à leur folie, les auteurs d’attentats-suicides et tous les prédicateurs de djihad.

Le respect de la vie

Comme la Torah juive et le Nouveau Testament chrétien qu’il prétend récapituler, le Coran fait du respect de la vie sa valeur la plus sacrée. Verser le sang d’un homme est un péché irrémissible : « Quiconque tue une personne non reconnue de meurtre ou de dépravation, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. Quiconque sauve une vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes » (sourate 5, verset 32). Rien n’est plus clair que le blâme infligé à celui qui tue intentionnellement. La peine est plus grave quand la victime est un « croyant en Dieu ». La sanction est « l’enfer pour l’éternité ». Dieu « maudira l’assassin et lui préparera un châtiment terrible » (sourate 4, 93).

Le suicide

Le suicide est un attentat contre la vie, a fortiori quand on y recourt pour ôter celle d’autrui. Le lecteur musulman est bien en peine de trouver dans son livre sacré le moindre début de justification à des opérations de type kamikaze : « Ne vous tuez pas vous-mêmes, car Dieu ne cesse pas d’être miséricordieux avec vous » (sourate 4, 29). Selon l’un des haddith les plus célèbres du Prophète (haddith : commentaires attribués à Mahomet), « l’encre du savant est meilleure aux yeux de Dieu que le sang du martyr ». Un suicide n’a jamais de raison valide et celui qui, par faiblesse ou par calcul, se supprime « sera privé de la miséricorde de Dieu au paradis et méritera sa colère en enfer ».

Quelle justice ?

Autrement dit, la vie est un don sacré de Dieu que lui seul peut retirer : « Sauf justice, ne détruisez pas la vie que Dieu a rendue sacrée » (sourate 17, 23).

« Ne tuez pas votre prochain, sauf en toute justice » (6, 15). Quelle est donc cette « justice » qui équivaudrait à une permission de tuer ? La tradition des compagnons du Prophète réserve à trois cas la possibilité pour le musulman d’appliquer à son semblable la justice divine : s’il a tué (crime prémédité) ; s’il a commis l’adultère (qui doit être reconnu par quatre témoins), sanction déjà prévue dans la loi de Moïse ; s’il a apostasié sa religion (l’islam n’impose à personne de devenir musulman, mais ne tolère pas qu’on y renonce). Seul le détenteur de l’autorité de justice peut appliquer la sentence. Il n’appartient pas aux individus de se faire justice eux-mêmes.

La djihad

Les principales ambiguïtés viennent de la notion de djihad, riche en interprétations contradictoires. La djihad c’est ce que les écoles fondamentalistes et les non-musulmans traduisent improprement par « guerre sainte ».

Le mot désigne le « combat intérieur » du fidèle pour atteindre la perfection individuelle. La lutte armée, pour défendre la foi et la terre de l’islam, est bien prévue, mais se fait appeler la djihad mineure (al jihad-l-asghar ou petit effort), expression que le Prophète a utilisée. A distinguer de la djihad majeure (al jihad-l-Akbar ou grand effort), qui signifie la lutte de l’homme contre ses mauvais instincts. La djihad est toujours la volonté de lutter contre le mal et pour la victoire du bien.

Les ennemis

Il faut se défier ici d’une interprétation excessivement apologétique de l’islam. Le Coran multiplie les termes les plus guerriers pour désigner, combattre, convertir trois catégories d’ennemis : les idolâtres (muschrikun), les infidèles non-musulmans (kufar), les hypocrites (munafiqun). La deuxième sourate n’a pas de mots assez durs pour vitupérer « ceux qui cherchent à tromper Dieu », les « mécréants », « ceux qui répandent l’immoralité sur terre », les « êtres malfaisants », ou « les transgresseurs des lois divines », bref ceux dont la vie sur terre n’est que crime, injustice, immoralité. L’enfer et le feu (nar) leur sont promis.

Les gens du Livre (juifs, chrétiens) y échappent, mais les idolâtres-polythéistes, appelés à reconnaître l’autorité de Dieu par la contrainte si nécessaire (sourate 9, 36), ou les ignorants, sont voués aux pires châtiments.

On devine le profit que les fondamentalistes, jusqu’à l’époque moderne et sous toutes les latitudes, vont tirer d’une littérature aussi belliqueuse : « Combattez ceux qui luttent contre vous. S’ils vous combattent, combattez-les ; s’ils s’arrêtent, cessez de combattre. Soyez hostiles envers quiconque vous est hostile » (sourate 2, 190). Si la figure type de la Bible est celle du pauvre, dans le Coran, c’est l’homme de la djihad, celui qui combat victorieusement tant l’ennemi extérieur que le mal intérieur. Mais la lettre sacrée ne justifie jamais que l’état de légitime défense : « Ne combattez pas ceux qui ne vous ont pas fait de mal » (sourate 60, 8). Pour les historiens et la plupart des théologiens réformateurs de l’islam, la lutte armée est exclusivement réservée aux combats menés par le Prophète et ses compagnons pour se défendre au VIIe siècle des persécutions des Mecquois idolâtres. Et elle n’aurait été historiquement justifiée que comme autodéfense contre les ravages des croisés contre les populations musulmanes et juives.

Le juste milieu

Autrement dit -et ce n’est pas nouveau en exégèse- on peut tout faire dire à un texte, si on n’en sélectionne que des extraits servant une thèse, si on le sort de son contexte historique et si on fait semblant d’ignorer l’orientation générale. Celle du Coran est pourtant claire : c’est l’ikraha fid-din (« Il n’y a nulle contrainte en religion »). La communauté musulmane est celle du « juste milieu », ajoutent les haddith. Et la deuxième sourate dit encore que « Dieu n’impose rien à l’âme qui ne soit au-dessus de sa capacité ». Cette attitude devrait rejeter hors de l’islam toute manifestation d’obscurantisme et de violence, toute forme de régression spirituelle qui n’imposerait pas à l’individu le respect d’autrui et de lui-même.

Henri Tincq, journal Le Monde


 Les talibans ...

Les talibans, ce n’est pas un peuple, ni une race, ni un parti. Ce mot désigne les étudiants de l’islam, ceux qui apprennent et doivent savoir par cœur toutes les sourates du Coran. L’enseignement se fait à raison de 6 heures par jour, six jours sur sept, pendant 4 ans. Et comme tous les étudiants endoctrinés, ils ont tendance à rechercher l’absolu, jusqu’à en devenir intégristes.

... et S. Berlusconi

Mais l’intégrisme frappe toutes les religions, et à tout âge : voir certaines personnes de la religion catholique, même à notre époque. Il n’y a qu’à voir les déclarations de Silvio Berlusconi, chef du gouvernement italien, sur la « supériorité » de la civilisation occidentale.

Heureusement cette déclaration a suscité de nombreuses réactions comme celle du Premier Ministre Belge, Président de l’Union Européenne, qui a dit que « plutôt que de favoriser une rencontre des civilisations, cela peut alimenter un sentiment d’humiliation » et qui a rappelé que les Quinze rejettent « tout amalgame ou toute assimilation entre les groupements terroristes et fanatiques et le monde arabo-musulman ». Céder à la tentation de l’affrontement des cultures, et des religions, serait à coup sûr faire le jeu des terroristes. Les Américains ont su, jusqu’à présent, éviter le piège .


 Dieu, Ben Laden et le Grand Satan

(écrit le 30 septembre 2001)

Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont stupéfié le monde occidental et ont été dénoncés par la plupart des Etats du monde : ceux qui s’estiment effectivement les premiers visés, les pays occidentaux et ceux qui en redoutent les conséquences, à commencer par les Etats arabes qui craignent d’en faire les frais. Quant aux populations, selon qu’elles sont ou non occidentales, elles auront sans doute porté un regard différent sur les images télévisuelles de la destruction en direct des symboles de la puissance économique et militaire américaine.

Ces attentats posent deux principales questions et pourraient se « lire » de deux manières : en s’attaquant aux symboles de la puissance financière et militaire des Etats-Unis, les terroristes islamistes se considèrent-ils comme l’avant garde d’une lutte des pauvres contre les riches ou bien désirent-ils la destruction de l’Empire du Mal afin d’étendre sur le monde entier la loi de Dieu, la Charia ? Réactivent-ils la guerre du Croissant contre la Croix

ou bien sont-ils les combattants d’une guerre déclenchée contre un « mondialisme » ultra libéral triomphant ?

La religion n’est-elle que le prétexte à des conflits bien profanes qui opposent les hommes entre eux depuis toujours

ou bien les « fous d’Allah » ne visent-ils pas à étendre la seule vraie religion de par le monde ?

Sont-ils les messagers des « damnés de la terre » ou les valeureux soldats d’une guerre sainte déclarée contre les Infidèles ?

Pourtant, voir en Ben Laden un nouveau Che Guevara, fer de lance d’une nouvelle révolution anti-capitaliste, paraîtra aussi idiot que de voir dans José Bové un dangereux émule du terrorisme international. Et pourtant !

La cause du terrorisme

Quelle est la raison principale du terrorisme islamiste ? La haine de l’Occident chrétien, la lutte contre l’impérialisme occidental, la revanche sur l’occupation coloniale ou bien le fanatisme religieux ? Et si ces objectifs sont indissociablement mêlés, lequel est prédominant ?

Ce n’est pas un hasard si les fiefs du « terrorisme international » sont des pays arabes musulmans, colonisés, humiliés, frustrés, exploités, manipulés depuis des décennies par des gouvernants occidentaux occupés à faire y prévaloir leurs seuls intérêts, économiques, stratégiques, géo-politiques, culturels.

La « guerre » que veut mener aujourd’hui l’Occident contre le « terrorisme international » n’est pas plus une guerre du Bien contre le Mal que ne l’est la Jihad engagée par les islamistes contre un Occident vautré dans le consumérisme.

Il s’agit en réalité d’une lutte entre deux idéologies totalitaires qui voit s’affronter deux intégrismes : celui d’un système économique qui se présente comme le seul et unique modèle de société fondé sur un seul modèle de développement, engendrant une seule culture, une seule civilisation et prétendant s’étendre à la planète entière (fut-ce au prix de son auto-destruction) ; celle d’une religion monothéiste qui se présente comme la seule vraie, doit engendrer un seul type de société et n’a de cesse que de conquérir l’humanité entière (fut-ce au prix du suicide de ses fidèles) ?

Il ne s’agit donc pas d’une guerre de la civilisation contre la barbarie, de la liberté contre l’obscurantisme, pas plus qu’il ne s’agit d’une guerre sainte contre le « Grand Satan » occidental mais bien d’une guerre entre deux impérialismes : celui qui vise à soumettre l’homme à l’économie, celui qui vise à soumettre l’humanité à Allah.

Un dieu unique a engendré une pensée unique. En Occident, ce que n’avait pas réussi à faire le monothéisme religieux chrétien, conquérir le monde, le « monothéisme profane » est en train de le réaliser : un nouveau dieu unique, le dieu argent, régente le monde entier et tient sous son implacable férule la quasi totalité des êtres humains. Il terrorise et asservit l’humanité. A cet égard, le monothéisme religieux semble avoir été le prototype de la pensée idéologique dont le propre est de prétendre s’imposer à l’ensemble des hommes. La prégnance dans l’inconscient collectif occidental d’une croyance en un dieu unique a engendré une conception totalisante, puis totalitaire, actuellement d’ordre économique, de l’être humain. Elle est la principale cause, chez les Occidentaux, de cette prétention à être les uniques détenteurs de la vérité universelle. A ce titre, la religion chrétienne, elle-même issue du monothéisme juif, peut être considérée comme l’archétype de toutes les idéologies occidentales modernes, dans leur volonté de dire le vrai de tout l’homme à tous les hommes de tous les temps.

La dernière religion monothéiste de l’Histoire, l’Islam, a été à bonne école ! Comment s’étonner que, face à l’impérialisme occidental et au regard du bilan mondial catastrophique qu’il a généré, les plus fanatiques de ses fidèles se dressent pour mettre à bas le Grand Satan qui étend son implacaple règne matérialiste sur le monde ?

L’Islam vit, avec les 7 siècles de décalage qui le séparent historiquement du Christianisme, la phase intégriste et totalitaire de son histoire, celle qui, de l’Inquisition à l’aube du siècle des Lumières, avait obscurci la religion chrétienne au point d’en faire la religion la plus sanglante de l’Histoire.

Depuis que cette dernière a été reléguée dans la sphère de la vie privée, depuis qu’elle a renoncé, du moins officiellement ou publiquement, à diriger les affaires du monde, depuis qu’elle a dû distinguer « le spirituel » (tout ce qui concerne, selon elle, l’« âme humaine) du »temporel« (tout ce qui aurait trait, selon elle, au gouvernement des nations), le Christianisme, non sans parfois quelque nostalgie de son passé (exprimée dans l’intégrisme catholique en particulier), ne prétend plus régner que sur les »esprits« ... ce qui ne lui évite d’ailleurs pas de déborder sur les »corps" des individus comme sur le corps social ! Il serait toutefois inimaginable de voir aujourd’hui un évêque à la tête d’un Etat occidental.

Par contre, les ayatollas et autres talibans n’imaginent pas ne pas faire régner la loi de Dieu, sur ce que nous appelons la « société civile ». Toute société ne peut être pour eux que « religieuse », c’est à dire dirigée par eux et par eux seuls. Et l’on sait à quelles extrêmités l’application de la Charia a pu conduire certains Etats musulmans.

Le choc entre ces deux totalitarismes verra-t-il la victoire de l’un d’entre eux ? Le ventre mou de l’Occident repu peut faire douter de l’issue d’un tel affrontement. Quatre islamistes fanatiques munis de cutters ont ébranlé les bases de la première puissance du monde ! De la réponse qui sera donnée au terrorisme islamique dépendra l’avenir.

Soit les Etats occidentaux se demanderont enfin pourquoi on en est arrivé là et apporteront les bonnes réponses, soit ils s’enferreront dans une logique de violence sans être sûrs d’en sortir victorieux mais qui conduira par contre à coup sûr à un nouveau totalitarisme policier planétaire.

Les quelques milliers de victimes innocentes new-yorkaises ne seront peut-être pas mortes pour rien : elles auront peut-être réussi à réveiller la petite minorité des nantis de ce monde, ce que n’avaient pu faire les millions de morts victimes de l’impérialisme ultra libéral occidental .

Un libéralisme totalitaire qui plie le monde entier aux seules lois du Marché et une religion totalitaire qui vise à soumettre le monde aux lois d’Allah, tels sont aujourd’hui les protagonistes d’une guerre déclarée depuis une vingtaine d’années. La guerre engagée entre eux sera un combat à mort. Saurons-nous l’éviter et faire évoluer l’humanité vers le partage des richesses de la planète et la mutuelle appréciation de ses différentes composantes culturelles, saurons-nous construire un monde où le « pluralisme spirituel » se serait enfin libéré du « totalitarisme religieux » ? Tel est l’enjeu du siècle.

« La certitude d’avoir la vérité a toujours rendu les hommes cruels »

André MONJARDET, sociologue sept.2001
andre.monjardet@wanadoo.fr et
www.monjardet.fr.st/


Ecrit le 15 décembre 2004
(emprunt de texte à Alain Gresh, Le Monde diplomatique)

 Un choc des civilisations ? trop commode !

« La crise au Proche-Orient (...) ne surgit pas d’une querelle entre Etats, mais d’un choc des civilisations (1). » Dès 1964, un universitaire britannique, encore peu connu, lance la formule qui devait connaître une si grande fortune.

Bernard Lewis, installé aux Etats-Unis en 1974, spécialiste de la Turquie, est aussi un acteur politique et il ne s’en cache pas. Très proche de M. Paul Wolfowitz et des néoconservateurs de l’administration Bush, il est partisan de la politique israélienne comme de la guerre contre l’Irak. « Révélé » au grand public après le 11-Septembre, il a commis deux essais très orientés, sous des dehors « scienti-fiques » : Que s’est-il passé ? et L’Islam en crise (2), très applaudis. On en a même oublié de rappeler que l’auteur continue de nier le génocide arménien...

Passée inaperçue dans les années 1960, la formule est relancée par lui, vingt-cinq ans plus tard, dans un article, « The roots of muslim rage » (Les racines de la colère musulmane [3]). Il y décrit l’état d’esprit du monde musulman et conclut : « Ceci n’est rien de moins qu’un choc de civilisations, la réaction peut-être irrationnelle mais sûrement historique d’un ancien rival contre notre héritage judéo-chrétien, notre présent séculier et l’expansion mondiale des deux. » « Je pense, précise-t-il en 1995, que la plupart d’entre nous seront d’accord pour dire, et certains l’ont dit, que le choc des civilisations est un aspect important des relations internationales modernes (4). »

La vision d’un « choc des civilisations », opposant d’abord deux entités clairement définies, « Islam » et « Occident » (ou « civilisation judéo-chrétienne ») est au cœur de la pensée de Bernard Lewis, une pensée essentialiste qui réduit les Musulmans à une culture figée et éternelle. « Cette haine, insiste-t-il, va au-delà de l’hostilité à certains intérêts ou actions spécifiques ou même à des pays donnés, mais devient un rejet de la civilisation occidentale comme telle, non pas seulement pour ce qu’elle fait mais pour ce qu’elle est et les principes et les valeurs qu’elle pratique et qu’elle professe (3) ». Pour lui, les Iraniens ne se sont pas révoltés contre la dictature du Chah imposée par un coup d’Etat fomenté par la CIA en 1953 ; les Palestiniens ne se battent pas contre une interminable occupation ; et si les Arabes haïssent les Etats-Unis, ce n’est pas à cause de l’appui de ces derniers à M.Ariel Sharon ou de leur occupation de l’Irak : en réalité, ce que rejettent les Musulmans, ce sont la liberté et la démocratie. Comment comprendre le conflit du Kosovo ou de l’Ethiopie-Erythrée ? Par le refus des Musulmans d’être gouvernés par des infidèles, explique Bernard Lewis.

C’est en 1993 que l’Américain Samuel Huntington reprend la formule du « choc des civilisations » dans un célèbre article de Foreign Affairs (5).

Rejeté verbalement en France, le concept s’installe pourtant peu à peu dans les consciences. Quand, en décembre 2003, à Tunis, le président Jacques Chirac parle d’« agression », à propos du foulard, la journaliste Elisabeth Schemla s’en réjouit : « Pour la première fois, Jacques Chirac reconnaît que la France n’est pas épargnée par le choc des civilisations (6). »

« Sans en exagérer l’importance, écrit Emmanuel Brenner dans un pamphlet intitulé France, prends garde de perdre ton âme..., il faut tenir compte d’enjeux culturels qui traduisent des affrontements entre des conceptions du monde différentes sinon antagonistes. (...) Cette dimension culturelle fait défaut à de nombreux observateurs qui omettent de prendre en compte cet arrière-fond historique qui nous parle à notre insu. Un arrière-fond dont la nature longtemps conflictuelle affleure dans les retours identitaires d’aujourd’hui. Il n’est que d’évoquer les croisades et l’affrontement entre les deux rives de la Méditerranée, il n’est que d’évoquer l’avancée de l’islam dans le sud-est de l’Europe jusqu’aux portes de Vienne au XVIIe siècle, il n’est que d’évoquer aussi le temps du Turc redouté et abhorré, puis le temps de la colonisation et son cortège de violences, celui de la décolonisation, enfin, qui fut souvent sanglante. Cette confrontation, ancienne et récurrente, a sédimenté dans les consciences des peuples »

Et c’est pour cela, conclut-il, que nombre de jeunes Beurs français sont « culturellement » antisémites... De Mahomet au siège de Vienne par les Ottomans, de la décolonisation à l’islamisme, de l’islamisme à Al-Qaida, du foulard à l’antisémitisme des Beurs, la boucle est bouclée, l’histoire se répète. Sus aux Sarrasins !

Texte d’Alain Gresh.
© (Le monde diplomatique)

1) Bernard Lewis, The Middle East and the West, Indiana University Press, Bloomington, 1964, p. 135.
(2) Bernard Lewis, Que s’est-il passé ? L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard, Paris, 2002, et L’Islam en crise, Gallimard,2003.
(3) Bernard Lewis, « The roots of muslim rage. Why so many muslims deeply resent the West, and why their bitterness will not easily be mollified », The Atlantic Monthly, Boston, septembre1990.
(4) Bernard Lewis, « “I’m right, you’re wrong, go to hell.” Religions and the meeting of civilization », The Atlantic Monthly, mai 2003.
(5) Samuel Huntington, « The Clash of Civilizations », Foreign Affairs, vol. 72, 1993.
(6) Pour la première fois..., 10 décembre 2003, Proche-Orient.info
(8) Emmanuel Brenner, France, prends garde de perdre ton âme..., Editions Mille et une nuits, 2004, p. 106.


Ecrit le 15 décembre 2004 :

Passées ou futures, les guerres n’obéissent pas forcément à ce concept de « Choc des civilisations ». C’est pourtant une théorie que les représentants du pouvoir aux Etats-Unis, ont reprise à leur compte et qu’ils utilisent pour expliquer la montée du terrorisme islamiste .

Face à une opinion publique américaine qui se sent menacée, et qui d’ailleurs l’est, il faut donner des réponses simples et rapides, sans s’embarrasser de la patience politique et de l’esprit de nuances, toujours nécessaires mais qui prennent du temps et font perdre des voix. L’avantage de la thèse de Huntington est de proposer une explication simple et accessible, et donc une réponse tout aussi simple, comme celle donnée en Afghanistan, face à ce phénomène à la fois obscur et complexe qu’ est le terrorisme. D’ailleurs il serait intéressant de se demander si les Algériens, ou les Afghans continueraient de rejoindre les troupes d’Al Qaida s’ils partageaient le niveau de vie des koweitis ou des habitants de Brunei ? Intéressant encore de savoir si les Etats-Unis conserveraient leur alliance avec l’Arabie Saoudite, qui a financé les Talibans, l’OLP, les Tchétchènes, si cette même Arabie Saoudite ne possédait pas 25 % des réserves mondiales de pétrole ? Autrement dit, il est bien difficile de dire si le terrorisme est d’abord une question de religion, de développement, de pétrole, d’inégalité des richesses, ou de frustration politique. Mais en tout cas, ce que l’on peut retenir, c’est que la thèse du choc des civilisations ne peut suffire ni à le comprendre, ni à y répondre.


Note du 11 septembre 2006 :

  Et si ce n’était qu’une horrible machination ?

Il y a des éléments troublants

Une autre vidéo pose des questions

Si vous préfèrez la version originale en anglais, c’est ici :

http://video.google.fr/videoplay?docid=1336167662031629480&q=Painful+Deception