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André Roul, syndicaliste, et Monique son épouse

Ecrit le 28 avril 2010

 Mais comment peut-on être syndicaliste !

A notre époque les syndicalistes deviennent des bêtes curieuses, à ranger au nombre des espèces en voie de disparition. Mais comment devient-on syndicaliste ? « Quelle est la force intérieure qui vous pousse ? » Reportage …

***

« Mon père était gendarme » raconte André Roul, « c’était le milieu rural, l’époque où les gens d’armes vivaient en immersion dans la population. A l’époque il y avait les paysans et les bourgeois (gens du bourg). Moi je me sentais membre du milieu populaire. D’ailleurs nous allions travailler dans les fermes pour gagner notre croûte pendant les vacances » ..

« Mon père avait été très marqué par l’attaque du Maquis de Saffré (où il avait dû ramasser les morts), il a su nous transmettre le respect pour ces hommes qui souhaitaient défendre la France ».

 Tu seras instituteur ! Jamais !

Quittant le milieu rural, la famille Roul vient habiter Châteaubriant. « J’ai donc fait la classe de 6e et la classe de 5e au Cours Complémentaire des Terrasses. C’était juste après la guerre, nous n’avions alors qu’un livre pour deux. Un jour l’enseignant a cru que nous bavardions : il nous a cassé un livre sur la tête. Je ne le lui ai jamais pardonné » raconte André qui, à l’école, obtenait de très bons résultats. « Tu seras instituteur », me dit mon père. « Jamais », ai-je répondu.

André Roul est donc envoyé au collège technique de Laval. « Dès ce moment-là j’ai ressenti l’injustice. Nous les gars du technique, partout nous étions les derniers, même sur le terrain de sports ».

« Les gars du lycée c’était la crème, nous nous n’étions rien, même si nos enseignants nous disaient que nous étions « le dessus du panier de la classe ouvrière ». J’ai toujours eu du mal à accepter ces opinions valorisant les uns et rejetant les autres ».

C’est alors qu’André Roul découvre la JOC, jeunesse ouvrière chrétienne. « Ce mouvement temporel et spirituel m’a fait découvrir l’exploitation des travailleurs, l’aliénation et la nécessité d’une action collective ».

Au collège technique les études d’André se passent bien : le C.A.P. à l’aise et même le Brevet Industriel car un professeur lui donnait des cours supplémentaires gratuitement. « Les enseignants voulaient que j’aille poursuivre mes études à l’école Livet de Nantes. J’ai refusé. J’avais 17 ans, je voulais gagner ma vie et ne plus dépendre de mes parents. Je suis donc entré dans une entreprise de Laval ». La qualité du jeune homme le fait remarquer par l’encadrement. « On voulait me mettre chronométreur. C’est donc moi qui aurais poussé les autres à travailler encore plus vite. J’ai refusé ». André Roul adhère alors à la CFTC et fait grève pour la première fois. « C’était très dur, nous n’avions pas de salaire. La mairie de Laval, a dû créer une soupe populaire dans une école ».

André

André Roul devient membre du bureau de la CFTC et de la JOC. « Robert Buron voulait que je crée une section des jeunes MRP du département, mais je n’ai pas voulu, n’approuvant pas les positions du M.R.P. sur la guerre d’Indochine » .

1954, le pape Pie XII décide d’arrêter l’expérience des prêtres ouvriers en leur demandant de se retirer des usines. Ils sont alors une centaine, et l’Église craint entre autres leur imprégnation par le Parti Communiste Français. « Nous avons fait une campagne de signatures pour dénoncer la décision du Vatican ».

C’est dans cet état d’esprit qu’André Roul part à l’armée dans les années 1954-1957, dont une partie en Algérie (où il réagit contre les excès de la discipline.) comme radio au P.C. du régiment et donc pas au combat. 

 Découverte de l’action collective

En 1957,, André Roul vient s’embaucher à l’usine Huard. « On m’a mis au Bureau d’Etudes. Les dessinateurs parlaient à voix basse. Je ne voulais pas m’enfermer là-dedans ». Le voilà donc à l’outillage où il prend une carte syndicale à la CFTC. « Aux élections professionnelles, j’ai été élu délégué du collège jeunes ».

Délégué du personnel, membre du Comité d’Entreprise, délégué syndical : c’est le début d’une longue carrière. « L’Eglise nous enseignait la résignation, le respect inconditionnel des pouvoirs en place. Je suis heureux d’avoir pu rencontrer les gars du Parti Communiste : avec eux j’ai pu découvrir la notion de l’action collective ».
Gêneur

Syndicalistes,

Dans l’entreprise, les syndicalistes étaient considérés comme des gêneurs. Avoir les yeux ouverts et l’esprit qui travaille, c’est un tort !
« Un jour de grève, le chef d’atelier m’a demandé de convaincre les gars de reprendre le boulot : je m’arrangerai pour votre revendication, m’a-t-il dit. Moi j’ai refusé de jouer ce rôle de diviseur. Il m’en a toujours voulu ! ».

« Nous étions notés selon cinq critères : qualification, assiduité, ponctualité, rayonnement, capacité à travailler en équipe : j’avais toujours 24 sur 25 et jamais d’augmentation. Un jour on m’a proposé de changer d’atelier : tu noteras tout et tu viendras nous faire un rapport. J’ai refusé » dit André Roul. Une autre fois, la direction lui a proposé de devenir démonstrateur et inspecteur commercial. « En fait, c’était pour me retirer de l’atelier. J’ai refusé ».

André Roul s’est marié avec Monique, une fille de commerçants de cette ville. « Je l’ai bien prévenue :que je ne me battrais pas pour ma promotion personnelle. Elle a accepté, partageant ma conviction que pour réussir sa vie il ne fallait pas se replier sur soi mais agir avec les autres pour une société plus juste et plus fraternelle . Ce ne fut pas toujours facile de concilier la vie de famille et l’action militante mais nous n’avons jamais regretté et nous avons vécu des moments très forts de partage et d’amitié ».

« Par l’action syndicale j’ai découvert d’ailleurs que le fait de se mettre en action avec les autres était parfois plus important que le but à atteindre , moments forts où s’exprimaient solidarité et fraternité.

Un exemple parmi beaucoup d’autres : Usine Atlas ; à Issé, dans les années 60, Quelques centaines d’ouvriers d’ateliers se sont mis en grève pour soutenir un jeune mis à pied pour trois jours injustement. Finalement la sanction n’a pas été levée et tous les ouvriers ont perdu trois jours de salaire au moment des fêtes de fin d’année . Dans les jours suivants ils nous ont déclaré avoir vécu un Noël … merveilleux »

« Pour moi l’action collective génère beaucoup de richesse. Certes nous avons pris des coups, mais nous avons rencontré des gens formidables et vécu de très bons moments, des choses qu’on n’aurait jamais connues autrement ». 

André Roul est décédé dans la nuit du 27 au 28 juin 2011 à l’âge de 77 ans.

André Roul (Ouest-france)
Article de Ouest France
André Roul (La Mée)
André Roul (l’Eclaireur)

Ecrit le 3 juillet 2011

 Une vie de solidarité

Un ami est parti. Un de plus, dit-on quand on atteint un certain âge. Un ami nous a quittés. C’est sans doute aussi bien pour lui : la maladie l’avait laissé trop affaibli et il aurait été inutile de prolonger ses souffrances. La tristesse est pour ceux qui restent : son épouse, ses enfants, ses amis.

Quand un ami s’en va, il faut se souvenir des bons moments, mesurer la chance d’avoir pu rencontrer un être droit, exigeant, osant donner son avis. Il est des hommes qui vous détruisent, il en est d’autres qui vous construisent, par leur simple exemple. André Roul était de ceux-là. Syndicaliste, il avait choisi très jeune de s’engager aux côtés de la classe ouvrière, alors qu’il avait les capacités de faire des études longues qui l’auraient éloigné de ce milieu. L’esprit toujours en éveil, il savait prendre la défense des autres, travailler dans le sens de l’intérêt collectif, susciter l’engagement personnel et organiser l’action collective. Ses dernières manifestations publiques : les manifs contre la réforme des retraites, en novembre 2010. Ses dernières réflexions : une enquête sur la santé dans le territoire castelbriantais avec la pénurie de médecins qui s’annonce.

Alors, bien sûr, il n’était pas toujours « bien vu », les augmentations individuelles dans son entreprise lui passaient souvent sous le nez. Candidat aux élections municipales, il a appris, des années plus tard, que les autorités en place avaient suggéré à son patron de le licencier ! [Heureusement ce patron, M. Huard, a refusé d’entrer dans ce jeu-là].

Délégué du personnel, membre du comité d’entreprise, il n’hésitait pas à interpeller sa Direction lors des évolutions de l’entreprise, tout en étant respectueux des personnes. Une des images qui restent : André Roul, debout sur les lavabos collectifs dans les vestiaires, expliquant la situation aux ouvriers. C’était un meneur d’hommes, au plus près du terrain de vie des ouvriers.

Alors, tout naturellement, il est passé à la politique. Mai 68, bien sûr, puis conseiller municipal d’opposition avant de devenir adjoint au maire de Châteaubriant. En charge des affaires économiques de la cité, il s’est activé pour « La Maison de l’Economie » (dans les anciens vestiaires de l’usine Huard), la pépinière d’entreprises, la maison de la formation et le Comité de Bassin d’Emploi.

Fier de son milieu ouvrier, il a réussi à sauver de la casse l’immense marteau-pilon qui résonnait tous les soirs dans la partie « forges » de l’usine. Ce marteau figure maintenant au cœur de la cité de l’économie, monument-hommage aux « gars des forges ». Il aurait voulu aussi pouvoir conserver une partie des beaux bâtiments en pierres de l’usine : mais ceux-ci ont été démolis pour laisser place à des bureaux en carton-pâte où règne l’été une chaleur torride.

Lors des grands licenciements chez Huard,
André Roul a réussi à mettre en place la première cellule de conversion qui a permis, notamment, à des salariés âgés d’atteindre l’âge de la retraite. C’est ainsi qu’il a contribué à créer les chantiers d’insertion qui ont été confiés à l’ACPM  .

Pas sectaire, il ne réservait pas ses infos à sa section syndicale : chez Huard, quand il était secrétaire du comité d’entreprise , il informait des fois (même souvent ) la section syndicale CGT en premier.

Il n’est donc pas étonnant de le retrouver dans de multiples associations : l’association pour le logement des jeunes, le collectif des retraités, l’office des personnes âgées, l’association d’aide aux chômeurs, l’aide aux sans-papiers, et finalement l’humanitaire avec l’association Arcade.

Une de ses dernières causes : sauver le matériel qui reste dans le dernier bâtiment de l’ancienne tannerie Le Pecq à Châteaubriant. Mais la municipalité est indifférente et l’association de tourisme   inefficace sur ce point.

Militant, oui, mais aussi camarade chaleureux, pratiquant beaucoup l’humour, passionné de bateau (le sien s’appelait … Juin 36, en souvenir des premiers congés payés !), ami des chiens, André aimait les plaisirs simples, retrouver ses amis au café en des rendez-vous réguliers pour refaire le monde évidemment, partager une soupe de lapin en rentrant d’un congrès syndical, discuter avec les uns ou les autres à la fête de Gruellau ou à la fin d’une manif !

Encore un personnage qui disparaît de Châteaubriant. Un militant de grande valeur. Alors, tristesse, oui, mais aussi bonheur de l’avoir connu . Ses camarades lui ont rendu hommage à leur façon :

Accroche à ton cœur un morceau de chiffon rouge
Une fleur couleur de sang
Si tu veux vraiment que ça change et que ça bouge
Lève-toi car il est temps.
Allons droit devant vers la lumière
En levant le poing et en serrant les dents
Nous réveillerons la terre entière
Et demain, nos matins chanteront …(...)
Tu vas pouvoir enfin le porter
Le chiffon rouge de la liberté ….

Ecrit le 12 juillet 2011

 Un agitateur de chiffon rouge nous a quittés.

La vie d’André ROUL passionné d’humanité et passionné de Dieu s’est arrêtée. Adhérent de l’A.C.O. - Action Catholique Ouvrière depuis 1958, il est resté fidèle à ses engagements.

André a découvert la lutte sociale dans ses jeunes années, avec la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (la JOC), depuis lors, sa foi et son engagement dans le mouvement ouvrier se sont liés pour ne jamais se séparer. L’ACO, le syndicalisme, l’action politique, l’action associative solidaire sont venues tout naturellement.

Son souci de la vie de l’Église, de son avenir, a été constant, nous interpellant au cours des partages en équipe ou au comité de secteur ACO sur le sens de la vie. Nous croyons, en ACO, que Jésus-Christ, par sa vie, sa croix et sa résurrection, vient s’opposer aux plans qui déshumanisent. Il nous pousse à agir, à aller vers les autres, à croire dans les capacités de chacun, et dans la force du collectif, à redonner à l’homme sa vraie valeur. C’est cette foi qu’André exprimait facilement avec un mélange d’audace et de respect des personnes rencontrées.

Son action était liée à un souci permanent des humbles, des petits, des pauvres. Son ambition était de construire une fraternité dans la lutte pour que chacun dépasse sa peur, que les divisions soient surmontées, trouvant de la beauté dans un mouvement social, dans une grève unitaire réussie, ici chez Huard ou chez Atlas à Issé, quand les uns et les autres expérimentent la joie de la solidarité. Ces liens humains lui parlaient de la fraternité des enfants de Dieu, d’un Christ libérateur : « Lève-toi et marche ».

Monique, son épouse, a été un soutien essentiel de son action parce qu’elle en partageait les valeurs. Sans elle, André n’aurait pas pu s’engager autant et, nous l’avons vu ces derniers temps, elle a été l’objet permanent de son attention jusqu’à son dernier souffle. A toi, Monique, nous tenons à exprimer toute notre affection.

St Paul, à la fin de sa vie écrivait : « Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle ». Ces paroles illustrent bien la vie d’André resté fidèle à ses frères et fidèle à son Dieu. Quel message pour nous aujourd’hui !

Au revoir André, sois pour nous et pour les jeunes l’exemple, que chacun peut toujours, en s’engageant dans tous les combats justes contribuer à sa mesure à changer le monde.

L’équipe ACO de Châteaubriant


Ecrit le 1 octobre 2014

 Monique, épouse de militant

Monique Lardeux était fille de commerçants en vue du Centre-Ville de Châteaubriant. Mais elle a accepté d’épouser un ouvrier, décevant ainsi les espoirs de ses parents qui souhaitaient, pour elle, une vie plus tranquille. C’était encore l’époque où la classe ouvrière était fière du travail de ses mains et revendiquait haut et fort sa dignité face à des professions plus timorées, plus traditionnelles, soucieuses avant tout du qu’en dira-t-on.

Monique a donc, par amour, épousé un ouvrier, André ROUL, un syndicaliste de surcroît, avec la richesse des rencontres  , mais aussi avec tous les soucis qui allaient avec : les conflits dans l’entreprise, les promotions refusées, les absences trop fréquentes de son époux, le soutien à lui apporter dans les périodes de doute. Monique a su assumer tout cela.

On ne dira jamais assez combien l’épouse, dans l’ombre, joue un rôle important dans l’action d’un militant.

Elle a donné naissance à quatre enfants : deux garçons d’abord, puis deux filles. C’est déjà une grande famille. Mais, généreuse, elle a su aussi ouvrir sa maison et ses bras à une nièce, voire à un neveu, alors même que celui-ci était malade.

Monique s’est donc retrouvée à la tête d’une famille de 5 à 6 enfants. On comprend qu’elle n’ait pas chômé, avec le suivi attentif de chaque enfant, l’entretien de la maison, la cuisine à faire, et la vaisselle. Ce n’était pas encore le temps des lave-vaisselles. Pourtant, ce que Monique préférait, c’était le jardin, les fleurs, les bibelots et les livres anciens. Elle aimait aussi faire de la peinture d’art mais elle n’en trouvait guère le temps.

La maison de Monique et André, c’était la maison du Bon Dieu, avec plein d’amis qui passaient et pour lesquels Monique avait toujours un pâté ou des haricots à chauffer auprès du feu. Pour elle, ce n’était pas une vie facile et souvent, elle était lassée. Ce qui ne l’empêchait pas de donner de son temps pour militer dans des associations (Action catholique ouvrière, Secours Populaire  , Parents d’élèves, action internationale auprès du Bénin, etc) et soutenir des amis dans la détresse.

Sa vie a connu des ratés, des manques, c’est sûr. Et qui n’en a pas ? Mais faut-il déplorer l’ombre quand elle donne du relief à la lumière ? Monique était une jeune femme lumineuse et c’est dommage que la maladie lui ait imposé une fin de vie désolante. C’est là que la revendication d’un droit de mourir dans la dignité prend toute sa valeur.

Nous ne garderons d’elle que les images de bonheur, de celui qu’elle a connu, de celui qu’elle a donné. Elle a rejoint André, ce qui était son voeu le plus cher. Merci Monique pour ce que tu as été.

(déclaration lors de son enterrement)