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Je suis toujours un braqueur de banque

Ecrit le 3 février 2010

 Un Franciscain sorti de la drogue

Robe de bure, cordelière et chapelet autour de la taille, le « Frère Daniel », franciscain, est venu de Cholet passer la matinée à la maison familiale rurale de Châteaubriant, le vendredi 23 janvier 2010. A dix heures, il a accepté un gobelet d’eau chaude. Au repas il a mangé du pain sec et rien d’autre. Qu’est-il venu faire dans un établissement public ?

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Juste apporter un témoignage sur sa jeunesse mouvementée, à la demande de deux enseignantes, Mmes Bouron et Lateste.

Lyon 1973, dans la mouvance de Mai 68, le jeune Daniel, issu d’une famille catho, assidu à la messe jusqu’à 15 ans, est membre de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire). Très politisé, il croit pouvoir changer le monde très vite, quitte à prendre le pouvoir de façon révolutionnaire. L’année de son baccalauréat, il quitte le lycée en février. Il passe cependant son examen avec succès ! Et entre à l’université. Six mois.

 1, 2, 3, 4 casses

Car « tout à coup j’ai eu un craquage. Ce que je faisais ne m’intéressait plus. J’avais un sentiment de vide et d’inutilité ». Il commence alors à vivre « au feeling », au jour le jour, avec quelques copains, sans aucune valeur de référence. Petits boulots, shit, drogues plus dures, LSD. « La drogue est devenue un style de vie, elle prenait toute la place, je ne faisais plus d’études, plus de travail. Il nous fallait du fric. Alors on a fait un hold-up à main armée, un casse, entre copains. Cela nous a permis de tenir quelques temps. Puis l’argent a manqué à nouveau. Un deuxième casse, puis un troisième, un quatrième. De temps en temps on se donnait de bonnes justifications ».

A chaque fois, Daniel allait se planquer chez un cousin en attendant que l’agitation se calme. Un soir il attendait « Jacques » mais c’est son père qui est venu. « Tu es recherché par la police, m’a t-il dit. Tout à coup en face de moi j’avais un homme détruit. Il était culpabilisé. » - « Si je t’avais donné plus d’argent » … me dit-il. Je lui ai répondu : « Amédée, ce n’est pas le problème » . « Mes parents m’aimaient beaucoup, mais il manquait le dialogue ».

« Mon père, pourtant fonctionnaire de police, ne m’a pas largué, ne m’a pas cassé. Il m’a aidé à me planquer ». Daniel passe donc la frontière italienne en juillet 1978. « J’étais mort de trouille. Mais je n’ai pas été arrêté. C’est mon cousin, qui portait le même nom que moi, qui a été arrêté à ma place quelques mois plus tard. Son année de naissance l’a sauvé ».

Daniel, qui parlait couramment l’italien, fait du stop la première journée. Rien ! Personne ne l’a pris. « J’étais cramoisi par le soleil, seul, je n’avais qu’un sac avec juste un gros pull. Ce soir-là j’ai dormi dans l’herbe. Tout ce que j’avais avant, ma bagnole, ma musique, mon shit, n’existait plus. Que faire ? » - Daniel voulait descendre dans le sud de l’Italie pour chercher du travail. Il avait une terreur de la prison. A Florence il trouve un travail de nuit. « Je vivais à proximité des SDF. J’ai rencontré des jeunes et je suis allé dormir avec eux au camping ». Alcool, shit,. Le matin, Daniel allait travailler dans un magasin de disques, habillé n’importe comment. « Mes patrons croyaient que j‘étais super-branché. Moi j’étais désespéré, j’ai pensé au suicide, je me sentais très seul. De plus j’étais sans permis de séjour, sans permis de travail. Un jour j’ai téléphoné à mes parents avec un prénom d’emprunt. J’ai eu mon père, je lui ai parlé de ce désir de suicide. Il m’a répondu, comme si j’étais un étranger : « ne dîtes jamais cela à votre mère  ». A cause de cela, à cause de ma mère qu’il voulait protéger ainsi, je n’ai plus pensé au suicide ».

Daniel travaille encore deux mois, mais le camping ferme, il faut partir. Il remonte alors vers le nord, dormant chez les uns ou chez les autres, cherchant du travail. « Je vendais des produits au porte-à-porte. Un travail difficile : vendre des produits qui ne servent à rien et toujours garder le sourire. Je gagnais du fric, mais je ne savais qu’en faire ». Daniel passe alors à l’héroïne, « la drogue du suicide : c’est la mort ou le sida. Sauf qu’on croit que, à soi, ça n’arrivera jamais. Nous étions 4 copains, on s’est chopé une hépatite virale. Je ne le savais pas. J’ai failli en mourir. Mais, en deux mois d’hôpital j’ai pu arrêter la machine ».

 Magie et tarot

« En sortant de là j’ai été hébergé deux mois chez des cousins de mon copain, à Rome. C’étaient des gens qui parlaient beaucoup, des gens francs, capables de vous dire « Là, tu débloques ! ». Leur amour m’a guéri de la drogue. Je n’ai plus jamais pensé à l’héroïne mais je leur ai fait connaître le shit. On fumait. Le plaisir. Mais on s’est rendu compte qu’on ne communiquait plus, qu’on ne pouvait plus se concentrer. Nous étions dans un abime de sensations. La drogue, plus tu la vis, plus tu deviens esclave. C’est pourquoi nous avons arrêté, définitivement ».

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Le moine volant son aur
Dessin de Moon - 06 87 32 77 47

« Avec eux j’ai appris la fraternité. La pauvreté aussi, forcément, parce qu’il fallait partager. Moi je n’avais pas de travail. J’ai appris à cuisiner, à faire le ménage. Nous discutions beaucoup. Leur affection m’a beaucoup construit. Un petit volet s’est ouvert sur le sens de ma vie, je cherchais autre chose que ce que j’avais vécu avant ».

Magie, tarot, voyance : Daniel se met aux sciences occultes. Il se cherche. Départ vers le centre de l’Italie pour trouver du travail dans les champs de tabac. Rien. « Une pensée m’a traversé l’esprit : ne pleure jamais sur toi-même ». Daniel reprend la route. Au loin il y avait un four à tabac. « Je cherche du travail » ai-je dit. « Et moi je cherche quelqu’un » m’a répondu un homme en ajoutant « je ne te connais pas, mais tu as l’air solide. Tu commences demain ».

« Et il m’a prêté une maison. C’était une maison clef en main. J’étais éberlué. Je travaillais dès 6 h le matin, douze heures par jour. Je mangeais le midi chez mon patron. Le soir je faisais ma bouffe. Je pensais à la Providence dont j’avais entendu parler dans ma famille. Je me demandais « Dieu, c’est quoi ? ». Dans mes bouquins de magie, il y avait une Bible qu’un prêtre m’avait donné. Ce jour-là je l’ai ouvert à la page qui disait « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie ». J’ai compris que c’était ce que je cherchais.

Le dimanche suivant, Daniel va à la messe. « C’était la plus ringarde, mais j’avais trouvé ma voie. Je suis allé faire une expérience chez les moines. J’ai trouvé des gens qui étudiaient, qui faisaient du sport, qui s’engueulaient. Huit jours. J’ai demandé à rester. On m’a dit non, pour me laisser le temps de réfléchir ». Daniel part à Rome où il travaille deux mois dans un parking de nuit. Bien payé. Mais il retourne au couvent, pour deux mois cette fois. « Retourne travailler ! J’ai fait ensuite un an dans les champs de tabac et enfin les moines m’ont accepté. Je leur ai dit qu’en France j’étais recherché par les flics. Qu’il fallait que je rentre en France. Ils m’ont dit : non, tu restes ici ».

Finalement Daniel a pu revenir en France à la faveur d’une amnistie. Il était parti depuis 10 ans. « Ai-je payé ma dette à la société ? Oui. On m’a expliqué que j’avais volé, certes, mais tué personne et qu’en prison, je serais devenu méchant, sans doute plus délinquant encore. La justice de Dieu a été plus forte que celle des hommes. J’ai galéré, j’ai souffert, j’ai travaillé » . Et maintenant Daniel témoigne, sans faire « la morale » aux jeunes, en leur disant que, la galère, les jeunes la revivent à chaque génération, en les incitant à trouver le sens de leur vie. « Pas trop de drogue » leur dit-il « Et si possible pas du tout ». « J’ai toujours des envies sexuelles, mais le sexe n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est l’amour, que ce soit avec un homme ou une femme »

« Mon désir de justice est resté en moi. La violence en moins » dit encore Daniel « Je suis toujours braqueur de banque. J’ai envie de prendre le meilleur pour le donner ».

B.P.

50 ans