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Tableau noir (1)

Page1251 - écrit en 1999

Tableau noir pour les écoles

Les « possédants », les « industriels », les « décideurs » ... tout ceci désigne les « patrons », comme « aveugle » devient « mal voyant », comme « licenciement » devient « restructuration », comme « pauvre » devient « défavorisé ». « Nous refusons le procédé qui consiste à édulcorer la réalité en ayant recours systématiquement à des euphémismes » disent Gérard de Sélys et Nico Hirtt, deux journalistes européens qui viennent de publier un petit livre-choc intitulé « Tableau noir » et qu’il est bon de lire à quelques semaines du sommet de Seattle où va se réunir l’OMC (organisation mondiale du commerce).

D’emblée les auteurs précisent « pour nous, riche égale riche » - « Jamais les banques n’ont fait de tels bénéfices » (...) « mais les riches veulent devenir plus riches encore » - « ils se mettent à la recherche de nouvelles ’’poches d’emploi’’’ publics à réduire et de nouveaux secteurs générateurs de super-profits ». Et ils découvrent un véritable Eldorado : l’enseignement. »

Les auteurs, textes officiels à l’appui, s’attachent alors à démontrer comment, depuis 1989, les riches ont élaboré leur stratégie de privatisation de l’enseignement. Oh, pas directement, mais à partir de rapports que reprennent les « experts » de l’OCDE*, de la Commission Européenneµ, et des gouvernements démocratiques. Et les journaux en parlent. C’’est comme si nous étions soumis à un roulement de tambour nous assourdissant les oreilles de leurs ordres qui finissent par pénétrer dans nos cervelles sans que nous l’’ayons voulu ». Et comme tous ces experts du monde entier disent la même chose, c’est sans doute qu’ils ont raison. Mais ce qu’on ne vous dit pas c’est qu’ils se connaissent tous, les riches, les patrons, les ministres, les experts. Ils travaillent ensemble, descendent dans les mêmes hôtels, voyagent dans les mêmes avions, se réunissent dans les mêmes salles de réunion....

Lamentations

Alors, qu’est-ce qu’ils disent, ces experts ? que l’éducation et la formation sont des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise » . Ils regrettent que l’industrie n’ait qu’une très faible influence sur les programmes enseignés et que « les enseignement ont une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit » (rapport ERT de janvier 89). Ils proposent alors la formation à distance.

La Commission européenne emboîte le pas

La Commission Européenne réagit alors dès le 7 mars 1990 en faisant l’éloge de l’enseignement à distance « pour assurer un enseignement et une formation rentables » et elle précise le 24 mai 1991 : la révolution informatique déclasse une grande partie de l’enseignement » — « les connaissances utiles ont une demi-vie de 10 ans, le capital intellectuel se (dépréciant) de 7 % par an tout en s’accompagnant d’une réduction correspondante de la main d’œuvre ». Cela veut dire que les connaissances « utiles », celles dont les industriels ont besoin pour augmenter leurs bénéfices, seraient dépassées de moitié au bout de 10 ans. Que les techniques apprises par un ouvrier ne vaudraient plus rien au bout de 20 ans. Mais comme le flot de jeunes disposant de connaissances « utiles » n’est pas suffisant pour alimenter l’industrie, il faut donc « recycler » les vieux salariés. Mais ça fait mal au portefeuille des riches.

Recyclons !

« Les entreprises qui autorisent leurs employés à prendre des congés d’étude sont confrontées au problème de la perte de production directe qui en découle » dit encore la Commission Européenne. « Avec l’enseignement à distances (les entreprises) peuvent investir dans le développement de leur capital humain en maîtrisant les coûts » : un travailleur qui se forme chez lui, pendant ses heures de congé ou le week-end, ne coûte rien à son entreprise. C’est ce qu’on appelle « maîtriser les coûts ». regardez bien, la formation à la maison, c’est justement ce que veulent faire les patrons à propos des 35 heures.

Les étudiants deviennent des clients

Sans aucune honte la Commission Européenne estime que « l’enseignement supérieur à distance est une industrie nouvelle. Cette entreprise doit vendre ses produits sur le marché de l’enseignement continu que régissent les lois de l’offre et de la demande ». Six mois plus tard, la Commission Européenne parlera de « clients » à propos des étudiants . Ainsi les étudiants ne sont plus des jeunes que la société doit former pour qu’ils deviennent des citoyens responsables mais des « consommateurs » devant payer leurs cours : « Les structures d’éducation devraient être conçues en fonction des besoins des clients. L’apprentissage à distance présente un attrait particulier car il peut être adapté de manière à n’interférer qu’un minimum avec les exigences du travail ; et, plus l’utilisation du matériel est répandue et plus l’opération devient rentable » (12 novembre 1991). Autrement dit : plus le nombre de travailleurs

La fin des diplômes

En juin 1994 l’ERT (European Round Table) publie un nouveau rapport « Construire les autoroutes de l’information » dans lequel les industriels précisent leur position : « lancer des consortiums public/privé pour créer des réseaux de formation. Utiliser les réseaux d’information comme outil d’enseignement et de formation de tous les jeunes, pour donner une dimension internationale à l’enseignement »

En février 1995, réunion extraordinaire du G7 à Bruxelles. Les patrons de l’ERT publient à cette occasion un nouveau rapport ¨« la responsabilité de la formation doit en définitive être assumée par l’industrie » — L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique » - « Les gouvernements nationaux devraient envisager l’éducation comme un processus s’étendant du berceau au tombeau » - « Nous laçons un cri d’alarme. Les systèmes d’éducation ne s’adaptent pas assez vite à la révolution technologique ». et ils réclament la présence d’industriels dans les conseils d’administration des écoles

Déréglementation

La Commission Européenne publie alors dans la foulée un livre blanc sur l’éducation et la formation et propose qu’on se passe désormais des diplômes (dont l’attribution est réglementée par les Etats) et qu’on invente la « carte personnelle de compétences ». Elle s’inquiète car, pour elle, « subsiste le danger que l’évaluation de la qualité mène à une normalisation à travers l’accréditation ou le contrôle de l’Etat ». « C’est vrai ça, les Etats (professeurs, fonctionnaires) sont des empêcheurs de privatiser en rond. Pas question qu’ils se mêlent d’évaluer la qualité de l’enseignement vendu par des entreprises privées » commentent Gérard de Sélys et Nico Hirtt

La Commission Européenne recommande donc la création d’une « agence d’évaluation externe et non gouvernementale » : autrement dit, c’est un organisme privé qui sera chargé de dire si un cours vendu par une firme privée est de bonne qualité ou non

Exclusion : les profs laissés pour compte

Les experts de l’OCDE enfoncent le clou : « l’apprentissage à vie ne saurait se fonder sur la présence permanente d’enseignants mais doit être assuré par des prestataires de services éducatifs », (c’est-à-dire des entreprises privées). Ce sera la mort des enseignants : « Dans certains pays, il semble que les enseignants encourent réellement le risque d’être les laissés-pour-compte » (dit le rapport de l’OCDE en février 1996).

Non rentables

Quant aux « clients » qui ne pourront pas suivre ces cours, il est recommandé aux pouvoirs publics d’assurer « l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société en général s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer à progresser » . voilà, c’est dit crûment ! Les Etats (pour une fois utiles à quelque chose), devront assurer l’enseignement de ceux qui ne sont pas « rentables ».

Mais qui paiera les cours ? les ordinateurs nécessaires à chaque étudiant ? L’OCDE a la réponse : elle préconise « un engagement plus important de la part des étudiants dans le financement d’une partie des coûts de leur éducation ». L’enseignement gratuit : fi-ni !

Comme disent Gérard de Sélys et Nico Hirtt, les objectifs des industriels sont clairs :

– un enseignement public réduit au minimum
– un vaste système, privé et commercial, et payant (3)

Un service, ça se paie ! Les études aussi !

Seule crainte des patrons : que les législations nationales, qui limitent et contrôlent l’enseignement à distance, freinent la création d’entreprises privées d’enseignement. Mais qu’à cela ne tienne, la Commission a pensé à tout : elle rappelle que l’enseignement à distance est un service et que les traités européens imposent la libre circulation des services. Et la boucle est bouclée !

Les Ministres de l’Education se couchent

Le 6 mai 1996 les ministres de l’éducation de l’Union Européenne décident d’encourager un partenariat durable entre les établissements éducatifs (= les écoles) et les fournisseurs de logiciels (= les industriels) afin de créer un marché important" . Autrement dit : les ministres feront en sorte que les écoles, tant qu’elles sont encore sous leur responsabilité, achètent suffisamment d’ordinateurs et de logiciels éducatifs pour gonfler les profits des marchands. Et en même temps ils financeront la recherche pour la mise au point des logiciels.

Et voici à nouveau l’OCDE qui insiste : Les étudiants deviennent des clients et les établissement, écoles et universités, des concurrents luttant pour obtenir une part de marché. Les établissements financés par l’Etat sont obligés d’entrer en concurrence les uns avec les autres et également avec les prestataires privés (...). Les étudiants doivent payer tout ou une partie du prix de leurs cours » Et encore : « il est plus important d’apprendre à apprendre que de maîtriser des prétendus ’’faits’’ ». Comme disent Gérard de Sélys et Nico Hirtt, les choses sont claires : l’histoire, la sociologie, la philosophie, les cultures du monde ne sont que de « prétendus faits » parfaitement inutiles, d’autant plus que l’apprentissage de l’histoire des révolutions, par exemple, pourrait donner de bien vilaines idées aux jeunes. Il faut apprendre aux jeunes à apprendre ce qui est véritablement utile. Ce qui est utile pour faire du profit. Rien d’autre .

Plaidoyer pour une autre école

Gérard de Sélys et Nico Hirtt précisent qu’ils ne sont nullement opposés à l’usage des nouvelles technologies dans l’enseignement, quand elles peuvent contribuer à l’amélioration et à la démocratisation de l’école. Mais ils sont fermement opposés à la stratégie actuelle qui vise à utiliser ces nouvelles technologies pour soumettre entièrement l’enseignement aux exigences des patrons »

Dans cette affaire, tout dépend du rôle qu’on attribue à l’école. Gérard de Sélys et Nico Hirtt, dans leur livre, s’opposent à la privatisation de l’école telle qu’elle est préparée en sous-main, telle qu’elle viendra en débat à la réunion de Seattle sur l’OMC (organisation mondiale du commerce) le 29 novembre 1999

Il faut savoir

Gérard de Sélys et Nico Hirtt plaident pour une école démocratique et publique : « L’école à laquelle nous aspirons doit apporter aux jeunes - à tous les jeunes ! - les connaissances et les compétences qui leur permettront de prendre une part active à la transformation de ce monde injuste. Et changer le monde c’est déjà le connaître et le comprendre. Il faut étudier l’histoire pour savoir que le pouvoir des classes dominantes n’est pas éternel. Il faut étudier les relations économiques et la science des statistiques pour connaître l’injustice sociale, son origine et ses mécanismes. Il faut savoir la géographie pour comprendre que la terre est riche si on veut bien l’exploiter judicieusement, qu’un développement durable est possible pour tous si on refuse le profit de quelques-uns. Il faut maîtriser les maths, les sciences, être au fait des grandes technologies, pour se rendre compte des réalisations superbes dont l’intelligence humaine est capable et des catastrophes que peut produire son utilisation anarchique dans le système actuel. Pour agir, il faut que les exploités de demain sachent formuler clairement leurs idées, les propager, argumenter, débattre, dialoguer, convaincre »

« Mais nous ne pourrons construire cette école qu’en construisant un autre monde, un autre système. Un système qui ne soit plus centré sur le profit, la richesse de quelques-uns, au détriment de tous. Nous devrons détruire ce système qui, depuis qu’il existe, a provoqué misère croissante et guerres répétées » (...) « Les nouvelles technologies, dont aujourd’hui se sont emparés quelques-uns pour s’enrichir, peuvent plus que jamais permettre à l’humanité de mettre en œuvre les moyens de production de manière planifiée et rationnelle pour répondre aux besoins des habitants de la planète terre » disent encore Gérard de Sélys et Nico Hirtt

Utopie ? Seule l’utopie est mobilisatrice !

Source : le livre « Tableau Noir » de . Gérard de Sélys et Nico Hirtt, éditions EPO


Le travail pénible
auquel ils se destinent

Ceci fait penser à ce qu’écrivait Destutt de Tracy au début du XIXe siècle : « Dans toute société civilisée, il y a forcément deux classes d’hommes, l’un qui tire sa subsistance du travail de ses bras, l’autre qui vit du revenu de ses propriétés ou du produit de certaines fonctions dans lesquelles le travail de l’esprit a plus de part que celui du corps...

Les hommes de la classe ouvrière ont besoin du travail de leurs enfants, et les enfants ont besoin de prendre de bonne heure l’habitude du travail pénible auquel ils se destinent. Ils ne peuvent pas longtemps languir dans les écoles. Il faut qu’une éducation sommaire mais complète en son genre leur soit donnée en peu d’années et que bientôt ils puissent entrer dans les ateliers ou se livrer aux travaux domestiques ou ruraux.

Ceux de la classe savante au contraire peuvent donner plus de temps aux études : il faut nécessairement qu’ils donnent davantage car ils ont plus de choses à apprendre pour remplir leur destination.

Voilà des choses qui ne dépendent d’aucune volonté humaine ; elles dérivent nécessairement de la nature même des hommes et des sociétés ... Concluons donc qu’il doit y avoir deux systèmes complets d’instruction qui n’ont rien de commun l’un avec l’autre »


NOTES:

(2) ERT = European Round Table, table européenne des industriels
(1) OCDE = Organisation de coopération et de développement économique