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Albert Jacquard : le JE est né du NOUS

Ecrit le 19 novembre 2003 :

 Albert Jacquard : le JE est né du NOUS

Comment faire venir du monde à Châteaubriant ? En invitant tout simplement Albert Jacquard. Plus de 1600 auditeurs en deux réunions. La première, de 14 h à 16 h, rassemblait 920 personnes dont 400 jeunes environ et on aurait entendu une mouche voler dès que le grand humaniste s’est mis à parler de sa voix douce.

 Tout est à repenser

« Nous vivons une période très troublée » a-t-il dit aux jeunes. « C’est pourquoi il importe de réfléchir. Vous avez de la chance, vous arrivez à un moment où tout est à repenser »

« Les conditions de vie ont changé, il y a trois fois plus d’hommes sur la Terre que lorsque je suis né (1925 !). C’est la première fois dans son histoire que la Terre triple sa population en 80 ans. Maintenant il nous faut préparer la Terre pour accueillir 8 à 9 milliards d’hommes.

Ces dernières années, nous avons connu des avancées techniques fabuleuses [ndlr : pas toujours dans le sens du progrès]. Notre regard sur le monde a changé et vous, vous allez à l’école pour profiter d’un regard nouveau. Vous allez à l’école pour construire votre personne, car il y a deux êtres en vous, l’être biologique et l’homme capable de se construire. ».

Albert Jacquard a alors expliqué qu’avec Einstein, la physique quantique (Max Planck et Niels Bohr), la découverte de l’ADN (Acide DésoxyriboNucléique), tous les concepts ont été transformés. Les réponses d’autrefois sont devenues obsolètes.

 L’enfant à quatre

« Vous avez appris les lois de Mendel, à propos de la procréation : avec deux pois, on fabrique un petit pois. Dans le passé, toutes les cultures ont apporté leurs réponses sur le rôle du père et de la mère. Les uns croyaient que l’enfant venait de la mère. Les autres qu’il venait du père. Personne avant Mendel n’avait eu l’idée que l’être nouveau venait de l’ensemble père-mère.

En réalité, pour faire un enfant, généralement il faut être quatre : la femme, l’homme, un ovule et un spermatozoïde. Et ce sont ces deux derniers qui font tout le travail. Nous sommes le résultat d’une sorte de tirage au sort d’un ovule et d’un spermatozoïde, c’est ce qui explique que chacun de nous est unique. Il ne s’agit pas de reproduction, mais de procréation. »

 Le temps et l’infini

Albert Einstein a fait comprendre que le temps n’est pas ce qu’on croyait, qu’il ne se déroule pas de la même façon selon qu’on bouge ou qu’on ne bouge pas. « Quand je prends le train de Paris à Angers, ma montre marque un certain temps, qui est légèrement différent de celui que permettent de calculer l’horloge de départ et l’horloge d’arrivée. Oh la différence est infime, elle peut apparaître au seizième chiffre après la virgule, mais elle existe » et cette relativité du temps est troublante.

 Le Big Bang

... comme est troublante la découverte de l’extension de l’univers. On a découvert que les étoiles s’éloignent les unes des autres, et d’autant plus vite qu’elles sont plus éloignées. On pense qu’il y a 15 milliards d’années, les étoiles étaient très proches. « Philosophes et scientifiques imaginaient un monde stable. Eh bien ce n’est pas vrai. L’univers se transforme. Ainsi est née la théorie du Big Bang, de l’explosion initiale, il y a 15 milliards d’années ».

Oui mais, qu’est-ce qu’il y avait « avant » ? Qu’est-ce qu’il y avait il y a 16 milliards d’années ? « Il n’y avait rien. Le big bang a un après, mais n’a pas d’avant. L’expression « il y avait » n’a même pas de sens. Les théologiens se mettent à remettre en cause le concept de création »

 Cousin des oiseaux

« Dans tous les êtres vivants, il y a la présence d’ADN. Une molécule banale qui peut se dédoubler, se reproduire. L’ADN n’est pas mystérieuse. On découvre ainsi l’unité de l’univers. Nous sommes les cousins des oiseaux. La goutte d’eau et moi, nous avons des ancêtres communs. Les êtres vivants sont le résultat d’une aventure qui s’est produite après le Big Bang.

Etre humain, c’est être vivant parmi d’autres. Nous sommes des poussières d’étoiles comme dit Hubert Reeves.

Mais qu’est-ce que l’homme a de particulier par rapport aux cailloux et aux gouttes d’eau ? On imaginait un univers stable. Alors qu’il y a toujours du nouveau dans le cosmos. On pense qu’après le Big Bang des différentiations se sont créées, comme des grumeaux dans la purée informe du début. Peu à peu les objets se sont complexifiés et ont acquis alors des performances nouvelles. En quelque sorte, l’Univers est autocréateur.

La complexification vient de l’existence de beaucoup d’éléments qui ont des interactions les uns avec les autres. Le cerveau humain renferme 100 milliards de cellules. Depuis que l’enfant est né, ses cellules se connectent : 10 000 connexions par cellule. 2,5 millions de connexions par seconde, dans le cerveau. C’est cette complexification qui permet de devenir de plus en plus intelligent, qui sert à poser des questions, à comprendre, à mémoriser, à créer. »

Construire cette intelligence au niveau de chaque homme, c’est bien. « Mais il y a mieux : avec l’ensemble des hommes nous avons créé l’humanité. Les 6 milliards d’êtres humains sont en interaction avec les autres. Si nous nous regardons en chiens de faïence, nous ne créons rien, et l’humanité s’appauvrit. »

« L’humanité devient plus complexe en créant des mises en commun, des communications entre les hommes pour transmettre des informations, des angoisses, des espoirs. C’est ça l’amour : elle et moi créent « nous » ».

« Je suis capable de penser, parce que j’appartiens à l’humanité. Karl Marx disait : l’essence de l’humanité, on la trouve dans la communauté humaine. Jésus disait : lorsque vous serez réunis, je serai au milieu de vous. »

 La rencontre

L’éducation a pour but de permettre au petit d’hommes de devenir un être humain, par la rencontre avec ses parents, ses frères et sœurs, et d’autres personnes par le biais de l’école. « Chacun de nous est conditionné par les rencontres   qu’il faites »

« La rencontre n’est pas facile, si l’on en juge par les réflexes de racisme, de refus de l’autre. On apprend à rencontrer l’autre à l’école. C’est l’unique rôle de l’école. Apprendre à lire sert à rencontrer ceux qui ont écrit, même s’ils sont morts. Les mathématiques sont un sujet de conversation ». (rires dans la salle).

Albert Jacquard a abordé le thème de l’infini, les grands infinis et les petits infinis. Les nombres avec lesquels on calcule, sont infinis, ils ne s’arrêtent pas. Un segment de droite est un ensemble fini, et pourtant il comporte une infinité de points, tout en étant inclus dans une droite qui comporte elle-aussi une infinité de points. « Les mathématiciens ont découvert qu’il y a autant d’infini que l’on veut ». Il y a même des grands infinis et des petits infinis ? Mais y a-t-il des moyens infinis ? « Certains ont cherché, ils n’ont pas trouvé de réponse et ils sont devenus fous. On a démontré par la suite qu’on ne pourrait jamais démontrer s’il y a ou non un moyen infini..... Voilà un beau sujet de conversation à partir des mathématiques » a-t-il dit avec humour.

 La compétition ? Non !

Revenons à l’école : « Un examen est une occasion de rencontre entre un professeur et un élève. Ce qui importe c’est d’organiser les rencontres   et d’éliminer tout ce qui est incompatible : la compétition par exemple.

– La compétition est un combat visant à éliminer l’autre. Elle est à rejeter.

– En revanche, l’émulation ouvre la comparaison avec l’autre, avec ceux qui m’aideront à progresser.

J’aimerais qu’on élimine le sport de compétition. Je ne comprends pas qu’on parle de rugby à 15, alors qu’en réalité on joue à 30. Je connais une équipe de rugby où l’on a modifié la règle du jeu. A chaque but marqué, on échange un joueur d’une équipe contre un joueur de l’autre équipe. Le but est de jouer ». Albert Jacquard a alors expliqué les dangers du sport de compétition. On pense au dopage. Lui, il déclare « Un excès d’entraînement équivaut à une drogue » et l’on sait les ravages qu’elle entraîne !

Il faut changer l’état d’esprit à l’intérieur du système éducatif. Il faut refuser la hiérarchie des valeurs (mais on peut accepter la hiérarchie des fonctions) et il explique .

« La hiérarchie suppose l’unidimensionnalité.
On peut être plus gros, ou moins gros.
On peut être plus grand ou moins grand.
Mais dès qu’on arrive à deux paramètres, on ne peut plus faire de hiérarchie des valeurs » : faut-il être plus grand et plus gros ? ou plus grand et moins gros ? ou ... etc. Et si on y ajoute la race et la couleur de la peau ... « Il faut se dés-unidimensionnaliser. Entre les hommes il y a des différences, pas de hiérarchie. Il faut mettre en place la différence créatrice, construire une société où chacun est source de richesse pour les autres. On peut arriver alors à une société un peu meilleure »

 Désobéissance civile

Répondant à des questions, Albert Jacquard a parlé de désobéissance civile, en rappelant ce qui lui était arrivé. « Je dormais aux côtés des Sans-papiers de l’église St Bernard à Paris pour dissuader les CRS d’exercer la violence contre eux. J’ai eu promesse du ministre de l’intérieur [ndlr : Jean-Louis Debré] qu’il n’y aurait pas de charge de CRS et que je pouvais aller dormir dans mon lit. [ndlr : Albert Jacquard avait alors 71 ans]. L’expulsion a eu lieu le 23 août 1996, des horreurs en direct, les CRS enfonçant les portes à coups de haches. Ce soir-là je me suis rendu à une émission de télévision à laquelle j’étais invité. Là j’ai dit ce que j’en pensais en des termes sans doute trop vifs.

J’ai été traîné devant un tribunal qui a refusé de me condamner. Le ministère a fait appel. La Cour d’Appel a refusé de me condamner disant qu’on est en démocratie et qu’on a le droit d’être en colère »

« Si ça vous arrive, rappelez-vous de cela. Il faut oser se mettre à la limite de la légalité, au nom de la légitimité, au profit de gens qui ne peuvent pas s’exprimer ».

 Et Dieu ?

Le dernier livre d’Albert Jacquard est « Dieu ? ». L’important est le point d’interrogation. « J’ai reçu une éducation religieuse. Trop longtemps j’ai cru ce qui m’était dit (...) Puis est venu l’âge du doute. J’ai récemment repris le Credo que récitent les chrétiens. Il y a beaucoup de mots qui sont devenus étranges et étrangers pour les hommes d’aujourd’hui. Mais par paresse intellectuelle, chacun de nous est tenté de laisser son esprit s’encombrer de nombreuses paroles figées. Elles sont là, ces paroles, prêtes à l’emploi, prêtes surtout à camoufler, par des phrases dépourvues de sens, le vide de notre pensée.

« Souvenons-nous de l’aventure de Galilée : remplacer le modèle géocentrique par le modèle héliocentrique aurait pu ne faire l’objet que de querelles entre astronomes. Mais les cardinaux du Vatican sont intervenus farouchement car (...) c’est le rôle du Fils de Dieu qui était remis en question. Comment aurait-IL pu se manifester ailleurs qu’au centre de l’univers et se fourvoyer sur une planète banale ? ». Galilée a donc été prié de se taire

Autre exemple, il est dit : Jésus-Christ, né de la Vierge Marie. « Le biologiste que je suis sait que c’est impossible. Les institutions religieuses craignent que, par effet domino, la modification du moindre dogme ne provoque des lézardes dans tout l’édifice. Elles se crispent ainsi jusqu’à la déraison. Je pense que l’Eglise devrait réformer son discours. Qu’une vierge joue un rôle dans les rapports de notre humanité avec l’au-delà, est évoqué dans de nombreuses religions, ce n’est pas une idée nouvelle introduite par le christianisme. Le Credo chrétien aurait une portée plus grande en mettant en évidence ce que le discours de Jésus apporte d’inouï ».

Albert Jacquard démonte ce Credo qu’il présente comme « un champ de ruines ». Il lui préfère le Sermon sur la Montagne. Dommage qu’il n’en donne pas le texte. « Bienheureux les pauvres en esprit, bienheureux les doux, bienheureux les affamés et assoiffés de justice, heureux les artisans de paix. » - « Malheur à vous les riches, malheur à vous qui êtes repus maintenant, malheur à vous quand tout le monde dira du bien de vous ... ».

« Ce qui compte, dit Albert Jacquard, c’est ce que je vais faire de ma vie, mais pas forcément au nom d’une croyance ».

« Il ne faut pas opposer l’individu et la collectivité. Ce que je suis devenu est le résultat de mes rencontres  . Ce que j’écris est venu d’un autre. Quand j’ai une bonne idée, qui me l’a donnée ? Il faut être orgueilleux d’être humain mais pas vaniteux de soi-même. Ma richesse vient des autres : une matière première dont j’ai fait un gâteau personnel ..... »

(On trouvera un excellent résumé des prises de position d’Albert Jacquard dans son livre : Dieu ? - Ed. Stock, 12 €)

 Jeunes

Ils étaient venus à plus de 400, les jeunes, écouter un vieil homme de 78 ans qui a quelque chose à dire. Ils sont repartis heureux.