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Foulard islamique

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(écrit le 9 juillet 2003)

A propos des jeunes filles portant le voile, nous avons reçu deux points de vue que nous livrons à nos lecteurs pour alimenter leur réflexion.

Premier point de vue

Pour les filles, le port du voile à l’école suscite des remous. Il y a les contre et il y a les pour. Que représente exactement ce voile ? S’agit-il d’une simple question de pudeur ? D’un symbole religieux ? d’une mode ? d’une provocation ?

Ce qui est certain c’est que si on tolère le voile en classe (je précise bien en classe) pourquoi refuserait-on une casquette, un béret, une calotte, un chapeau ou autres fantaisies à ceux qui le désireraient ?

Bien sûr chacun devrait être libre de s’habiller selon ses goûts et désirs. Cependant, en classe, ne doit-il pas y avoir des limites bien définies concernant tous les élèves ? Evitons d’en arriver à certaines dérives qui ne peuvent être que sources de désordre voire de haine.

Lorsque j’allais à l’école, je mettais un béret mais dans la rue. En classe je l’accrochais au porte-manteaux ou je le mettais dans mon casier. Lorsque je disais bonjour à quelqu’un je soulevais mon béret par politesse (*) Cette politesse, il est vrai, ne s’adressait pas à tout le monde. Je réservais cet honneur aux instituteurs et aux curés. J’espérais sans doute obtenir des meilleures notes ou quelques faveurs divines. C’était à la limite de l’hypocrisie. En ce temps-là les chères têtes blondes et brunes n’étaient pas « intouchables ». Elles obéissaient, ne contestaient pas et les parents ne venaient pas injurier, molester ou traîner en justice les instituteurs pour quelques anodines remontrances physiques (1). C’était une autre époque, tout simplement.

En conclusion je crois que l’école LAIQUE ne doit tolérer en classe aucun caractère ayant une référence religieuse ou politique marquante. Elle doit rester uniquement le berceau de l’instruction, de l’éducation, du civisme et de la fraternité.

C’est dans cet esprit-là que j’ai été élevé lorsque je la fréquentais et que je la conçois pour la jeunesse.

(1) caresse sur une joue et détente pédestre sur un postérieur ou taloche et coup de pompe à l’oignon, en argot

Paul Chazé

Deuxième point de vue

Oui à la Laïcité, non aux lois d’exception

Il est à nouveau question, dans le débat public, d’une loi très « stricte » visant à « redéfinir » l’application du principe de laïcité à l’école. Cette loi s’apparente à une loi d’exception, construite autour du foulard islamique. Personne n’est dupe : c’est le foulard qui est à l’origine du débat, et c’est lui qui serait seul touché par une loi, même si celle-ci se présentait comme « générale ».

Ce foulard recouvre des réalités diverses, et nous avons des appréciations diverses, voire divergentes, de sa signification : mais nous sommes tous d’accord pour estimer que, dans tous les cas, que le foulard soit imposé aux jeunes filles ou qu’il résulte d’un choix, l’exclusion est la pire des solutions.

Nous ne sommes pas des « partisans du voile » ; nous sommes simplement partisans d’une école laïque qui œuvre à l’émancipation de tous, et non à l’exclusion. Car la Laïcité, telle que la définissent les lois de 1881, 1882 et 1886, est une obligation qui concerne les locaux, les programmes scolaires et le personnel enseignant, et non les élèves. Le Conseil d’Etat l’a d’ailleurs rappelé dans son Avis du 27 novembre 1989. Aux élèves s’imposent des règles comme l’assiduité à tous les cours ou le respect d’autrui, mais il n’est pas légitime de multiplier les exigences pour des jeunes en formation, qui viennent à l’école pour précisément apprendre, se former et se transformer surtout si ces exigences n’ont aucune nécessité du point de vue du fonctionnement de l’école. Nous sommes plusieurs à côtoyer ou à avoir côtoyé des élèves voilées dans des établissements scolaires, et nous témoignons qu’à aucun moment leur présence n’a empêché les enseignants d’enseigner, ni les élèves ou les étudiants d’étudier.

Logiques punitives

Nous n’oublions pas l’égalité des sexes, bien au contraire. Mais que le foulard soit l’objet d’un choix ou qu’il soit imposé, on ne peut pas considérer la jeune fille voilée comme coupable, et ce n’est en aucun cas à elle de « payer ».

Dans tous les cas, c’est en l’accueillant à l’école laïque qu’on peut l’aider à s’émanciper, en lui donnant les moyens de son autonomie, et c’est en la renvoyant qu’on la condamne à l’oppression.

Nous refusons aussi la focalisation sur le foulard islamique parce qu’elle s’inscrit dans un mouvement d’ensemble qu’il est urgent d’enrayer : la colonisation de tous les espaces de la vie sociale par des logiques punitives. Après la fraude dans le métro, le stationnement dans les halls d’immeubles et l’outrage au drapeau ou à l’hymne national, c’est l’outrage à l’enseignant qui est devenu passible de prison.

L’exclusion des élèves voilées s’inscrit dans cette surenchère punitive, au détriment des interrogations et des solutions politiques et pédagogiques. Elle ne peut donc être ressentie par les élèves que comme une mesure brutale et discriminatoire, venant redoubler toutes les injustices que subissent déjà, dans leurs quartiers, les jeunes des milieux populaires, notamment ceux qui sont issus de l’immigration post-coloniale. Le minimum d’estime réciproque requis entre professeurs et élèves pour que la relation pédagogique ait lieu risque d’être gravement compromis.

Ce que nous n’acceptons pas, c’est également que l’élève voilée joue le rôle d’un bouc émissaire. Car tel est bien le cas : pour justifier leur exclusion, on invoque souvent, pêle-mêle, des faits dans lesquels ces jeunes filles ne sont pas forcément impliquées : indiscipline, injures sexistes ou racistes (notamment antisémites), contestation des théories de Darwin... Nous estimons que les injures sexistes ou racistes doivent être sanctionnées, mais que la sanction doit s’appliquer à ceux qui les ont proférées, et non à ces jeunes filles souvent studieuses, qui ne sont incriminées qu’à force de fantasmes et d’amalgames.

Faux débat

Nous refusons enfin de nous laisser enfermer dans un faux débat qui encourage toutes les divisions et tous les affrontements identitaires (entre « la France » et « les immigrés », entre « la République » et « l’Islam », ou encore entre les diverses confessions), alors que les principaux problèmes sont socio-économiques et politiques : libéralisation de l’économie, chômage de masse, précarisation des salariés, extension du contrôle social et des logiques sécuritaires, permanence des discriminations racistes et de l’inégalité entre hommes et femmes...

L’école est elle-même traversée par des problèmes nombreux et profonds (classes surchargées, manque de personnels et multiplication des statuts précaires, manque de soutien pour les élèves en échec ou en difficulté), que les « réformes » annoncées ne feront qu’aggraver.

C’est pourquoi à la question qui nous est imposée : « Faut-il interdire l’école aux jeunes filles qui portent un foulard islamique ? », nous répondons sans hésiter non, car l’école laïque est une école qui doit accueillir tout le monde. Et nous exigeons que soient enfin posées les vraies questions.

Nous appelons tous ceux qui partagent cette orientation à se mobiliser afin de rendre visible une force laïque tournée vers l’émancipation et non vers l’exclusion.

A l’origine de cet appel : Pierre Tévanian, Etienne Balibar,
Monique Chemillier-Gendreau, Françoise Gaspard

voir aussi page 151

Femmes voilées