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Algérie (04)

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Ecrit en novembre 2000

Torture en Algérie : ceux qui ont dit non

Bernard Lambert

L’actualité récente, que ce soit la crise agricole ou la torture en Algérie, fait revenir, sur le devant de la scène, un personnage qui a concerné la région de Châteaubriant pendant près de trente ans : un certain Bernard Lambert.

La lutte des paysans contre « la mal-bouffe » est illustrée actuellement par le très médiatique José Bové, animateur de la Confédération Paysanne. Mais avez-vous oublié Bernard Lambert qui fut député de la circonscription de Châteaubriant de 1958 à 1962 ?

Né le 11 septembre 1931, en Loire-Atlantique, il était fils de pauvres métayers à la solde de « Monsieur not’maître ». Intelligent, remarqué sur les bancs de l’école catholique, il se formera sur le tas, par l’intermédiaire d’un mouvement de jeunes paysans, la JAC (jeunesse agricole chrétienne). Tôt révolté, il dénoncera toute sa vie la soumission des paysans de l’Ouest vis-à-vis des propriétaires fonciers châtelains et l’emprise idéologique et morale du curé et de l’instituteur.

Certificat d’études à 13 ans, retour sur l’exploitation agricole, deux années de tuberculose : Bernard Lambert, lit, réfléchit. Visionnaire, il comprend très vite le mécanisme de l’agriculture productiviste, celle dont nous subissons actuellement les conséquences. Dans son livre « Les paysans dans la lutte des classes » il explique le monopole des puissances d’argent, la façon dont les paysans sont étranglés en amont et en aval par les firmes agro-alimentaires. Il lutte, déjà, contre le veau aux hormones (combat qu’il n’a pu continuer à mener puisqu’un accident de la route l’emporta trop tôt, en juin 1984).

Bernard Lambert, très tôt aussi, conteste l’orientation prise par la profession agricole. Il dénonce la politique agricole européenne . « Pour 1968, écrivait-il, les sommes prévues en vue de soutenir les marchés atteindront en France sept milliards de francs. Les agriculteurs de moins de 10 hectares touchent moins de 1000 F alors que ceux de plus de 100 hectares touchent, en moyenne, 33 000 F ».

Trente ans plus tard, il n’y a pratiquement plus d’agriculteurs de moins de 10 hectares (1), ils ont été éliminés progressivement et la concentration des terres et des moyens de production se poursuit, avec la bénédiction des plus importantes organisations agricoles (FNSEA, CNJA). La Confédération Paysanne, dont Bernard Lambert est l’un des pères spirituels, lutte minoritairement pour un autre type d’agriculture. La crise de la vache folle est en train de lui donner raison, mais à quel prix ! De nombreux éleveurs, marchands de bestiaux, ouvriers des abattoirs, bouchers, sont en train de payer les choix faits par les firmes agro-alimentaires qui, en voulant économiser sur leur facture énergétique, ont produit des farines animales potentiellement dangereuses.

Autodétermination en Algérie

Sur un autre point, Bernard Lambert était un visionnaire : il s’agit de la Guerre d’Algérie. Jeune, il fut de ceux qui bloquèrent les trains emmenant les réservistes vers l’Algérie où se déroulaient ces « événement »s qu’on n’appelait pas une guerre. Il fut le premier à avoir parlé d’auto-détermination à l’Assemblée Nationale, le 9 juin 1959, « Les conséquences morales de la guerre sont beaucoup plus graves que ses conséquences financières ; elles accumulent les haines, elles risquent de faire perdre à de jeunes Français le respect de la vie humaine » dit-il ce jour-là. En face de lui, en bas des travées, pour l’invectiver, il y avait des députés (parmi lesquels un certain Jean-Marie Le Pen) qui sont montés à la tribune « pour me secouer et physiquement me faire taire » (2). Trois mois après cette intervention houleuse, le Général de Gaulle lança, le 16 septembre 1959, la formule de l’autodétermination qui remettait en cause l’Algérie Française et ouvrait la voie à des négociations. Le député Bernard Lambert a cependant payé le prix de son audace : plus ou moins mis en quarantaine par son groupe politique, le MRP, il n’en recevait plus d’aide pour son travail de parlementaire, la préparation d’amendements et de propositions de loi et, pendant plus d’un an, des huées systématiques de la droite ont cherché à l’empêcher de prendre la parole pour une quelconque intervention. Et il a fallu que le général de Gaulle engage plus avant les négociations avec les Algériens pour signifier qu’une page était tournée et que Bernard Lambert puisse à nouveau se faire entendre dans l’enceinte du Palais Bourbon. Pas pour longtemps : en 1962 il y eut des élections anticipées et le conservateur Xavier Hunault fut élu député à sa place.

La bestialité des froussards

On revient en ce moment sur la guerre d’Algérie, parce que de vieux généraux à la retraite, couverts d’honneur et de médailles, reconnaissent maintenant que la torture était monnaie courante... Bernard Lambert (qui a fait 18 mois d’Algérie, de 1952 à 1954) est intervenu, lui, pour empêcher l’irréparable : il raconte une opération à laquelle il a personnellement participé, en tête de ligne : « En revenant, j’ai assisté à une l’une des scènes les plus écœurantes de ma vie : des soldats, et spécialement ceux qui avaient disparu après les premiers coups de feu, nous attendaient pleins de « bravoure ». En voyant un fellagha en chair et en os, leur « courage » ne connut plus de bornes. Et chacun d’y aller de son petit coup de poing, de son petit coup de pied sur cet homme désarmé, ligoté. En moins de 5 minutes le prisonnier eut la figure en marmelade. Violemment j’intervins. Le plus acharné se souviendra longtemps du coup de pied au cul qui le surprit en plein travail. La bestialité des froussards a le don de me rendre furieux »

On relira avec profit le travail collectif fait par les amis de Bernard Lambert (dont René Philippot, actuel maire de Treffieux) retraçant la vie pas banale de ce paysan qui, devenu député, disait un jour à sa fille « On a toujours habitué les gens à ramper devant les grands et à venir quémander un bienfait. Cela ne cesse de me faire mal ».(2)

A l’heure de la mondialisation, à l’heure où tous les peuples doivent s’incliner devant les décisions des multinationales, Bernard Lambert serait de ce combat. Salut Bernard !

Bernard Lambert, 30 ans de combat paysan, par Yves Chavagne, Ed La digitale.


(écrit le 4 décembre 2001)

Au procès du Général Aussaresses, poursuivi pour apologie de la torture, le militant Henri Alleg, 80 ans, journaliste arrêté et torturé par les parachutistes en 1957, a expliqué qu’il souhaitait "témoigner pour mettre en garde les jeunes contre tout retour à la barbarie".Pudique sur le sort qu’il a subi durant un mois dans une villa de la région d’Alger - « électricité, étouffement sous l’eau, coups », résume-t-il, il se remémore « les cris » des Algériens qui subissaient le même sort. « C’est ce souvenir, encore plus qu’un autre, qui est resté dans ma mémoire », dit-il.Cet auteur du célèbre ouvrage « La question », l’un des premiers témoignages sur ces sévices, publié en 1958, rappelle que la torture était une pratique « institutionnalisée » par l’armée française. La gorge nouée, il raconte les « viols » des femmes algériennes, que beaucoup ont dissimulés par honte. « Il y a encore aujourd’hui des dizaines de milliers de femmes qui n’ont rien dit et portent en elles les atrocités qu’elles ont subies », lâche-t-il en étouffant un sanglot.Simone de Bollardière, veuve du général Jacques de Bollardière, un des rares officiers français à avoir dénoncé la torture en Algérie, vient ensuite raconter « le calvaire » des soldats français obligés par leur hiérarchie à pratiquer ces exactions. « Aujourd’hui encore ils n’en parlent pas parce qu’ils sont démolis. Il y a un abcès à l’intérieur d’eux, ils n’ont jamais vu de psychologue », dit-elle, tremblante.Ce procès tombe au même moment que la campagne mondiale d’Amnesty International contre la torture. Le 23 novembre dernier, la section de Châteaubriant invitait à un débat sur médecine et torture

La participation de médecins nazis à des actes de torture massifs et systématiques pendant la Seconde Guerre mondiale a profondément choqué l’opinion publique en général et le corps médical en particulier. La volonté d’empêcher que de telles atrocités se reproduisent a joué un rôle essentiel dans l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme et a également donné une impulsion aux travaux sur les codes internationaux d’éthique médicale.

Ne jamais leur porter préjudice

L’Association médicale mondiale a adopté en 1949 un Code international d’éthique médicale indiquant que les médecins avaient l’obligation d’exercer pour le bien de leurs patients et ne devaient jamais leur porter préjudice. Depuis, de nombreux organismes ont mis en place des codes d’éthique interdisant aux membres des professions médicales de participer à des actes de torture. Les Nations Unies ont adopté en 1982 les Principes d’éthique médicale applicables au rôle du personnel de santé, en particulier des médecins, dans la protection des prisonniers et des détenus contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Le Protocole d’Istanbul

Pour lutter contre la torture, il est indispensable de disposer d’informations précises et détaillées. L’absence d’une documentation solide permettant d’étayer les allégations formulées par les victimes de la torture permet aux gouvernements de nier la réalité et de se soustraire à leurs responsabilités. Un manuel sur les moyens d’enquêter et de recueillir efficacement des informations sur la torture et les autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, connu sous le nom de Protocole d’Istanbul, donne des lignes directrices sur la manière d’évaluer et de consigner les traces de torture médicalement constatées. Rédigé par des spécialistes de médecine légale, des médecins, des observateurs des droits humains et des juristes originaires de 15 pays, le Protocole d’Istanbul a été adopté en 1999.Ce document fournit des lignes directrices détaillées, tant médicales que juridiques, pour l’examen des personnes qui affirment avoir subi des actes de torture et des mauvais traitements, ainsi que pour la communication des résultats de cette évaluation à l’appareil judiciaire et à d’autres organes. Dans de nombreux pays, l’ordre des médecins ou l’association médicale a pris position contre la torture. Mais au Chili l’association médicale a dû attendre le début des années 80 pour pouvoir de nouveau élire ses propres dirigeants, après avoir été contrôlée pendant près de dix ans par des personnes nommées par le gouvernement qui l’ont obligée à « rejeter les informations selon lesquelles des médecins avaient assisté à la torture ou aux mauvais traitements infligés aux détenus dans les centres administrés par les forces de sécurité ». En Turquie, six membres du comité exécutif de l’association médicale turque ont été au centre d’un long procès politique, pour avoir écrit au gouvernement, en 1985, une lettre dans laquelle ils demandaient que les médecins soient dispensés de participer aux exécutions. L’association condamne sans ambiguïté la participation de médecins à la torture en Turquie et encourage activement la mise en œuvre des normes éthiques internationales.Le rôle des médecins et auxiliaires de santé est de vérifier, entre autres, que les autorités responsables des prisons et autres lieux de détention prennent les mesures pour améliorer les conditions mettant en péril les prisonniers ou pouvant porter atteinte à leur santé (surpopulation aiguë, nourriture ou eau insuffisantes, installations sanitaires insuffisantes, exposition à des températures extrêmes ou à des maladies infectieuses, refus d’accorder des soins médicaux aux détenus malades, etc.).

La torture ne vise pas à faire parler

Françoise Sironi, dans son livre « Bourreaux et victimes » (Ed. Odile Jacob) explique qu’on croit à tort que la torture vise à faire parler. « Rien n’est plus faux, la torture vise à faire peur, veut faire taire tout un groupe, voire un pays tout entier ». Les méthodes de torture sont identiques d’un pays à l’autre. Ceci est dû au fait que des formations sont organisées sous le nom de « Techniques de communication » et qu’on peut en retrouver la trace. On ne naît pas bourreau, on le devient. Cela peut se faire en trois mois : d’abord on valorise l’identité initiale des futurs tortionnaires, puis on déconstruit cette identité à l’aide de techniques traumatiques (coups, exécutions répétées d’ordres parfaitement absurdes, harcèlement moral et physique ...). La troisième phase correspond à l’arrêt des mauvais traitements et à la construction de l’identité finale, celle qui fera d’eux des êtres « à part ». La première chose qu’on leur demande est alors de torturer quelqu’un. Ces personnes, rendues à la vie civile, « deviennent de véritables bombes humaines, habituées à être au-dessus des lois, autorisées à tout, la violence étant une façon d’être au monde »