Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Pays (international) > Algérie > Algérie (05)

Algérie (05)

Page1766 -

Algérie : la torture

Témoignage écrit le 14 février 2001

Incorporé direct en Algérie en janvier 1958, j’ai été libéré en mai 1960, je n’ai donc effectué « que » 28 mois là-bas comme appelé. J’ai sans doute « fayoté » puisque j’en suis sorti avec le grade de « sous-off » ce qui ne constitue en rien une référence.

J’ai bien entendu suivi avec attention les débats actuels sur ce qui pourrait ternir notre armée, et rejaillir aussi sur les appelés, à savoir : « torture ou pas torture en Algérie ». Le débat a provoqué une levée de boucliers au sein de nos associations d’anciens combattants. Même si la chose est loin d’être comparable, il faut savoir qu’en Allemagne ou en Autriche, des associations d’Anciens s’attachent aussi à redorer le blason de la Wermacht.

Bref, mes 28 mois passés, tant en unités combattantes, tant en faisant « œuvre civilisatrice », ne m’autorisent pas à parler de choses que je n’ai pas vues. Comme beaucoup de témoignages, ce que j’ai vu et vécu ne peut représenter qu’une vue partielle des choses, une photo en quelque sorte à un instant précis.

La Gégène

Pendant huit mois environ, « opés » tous les trois jours, crapahut dans la région difficile de l’Atlas Blidéen, escarmouches, mais RAS (rien à signaler). Puis, changement de décor, je suis muté. J’ai assisté pendant près de deux semaines, chaque soir, dans la cour du poste, devant l’ensemble de mes compagnons, au passage à « la Gégène » d’une dizaine de pauvres bougres arrêtés au hasard dans un camp de regroupement. Des vieux, des jeunes. Tout ça sous le commandement d’un adjudant de la coloniale qui tournait lui-même la manivelle. La nuit on les entassait dans un petit local où ils ne pouvaient se tenir qu’accroupis, le midi on leur distribuait une bassine de pommes de terres cuites « en robe des champs »

A mon avis, comme dit Chirac, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte ». C’était la guerre après tout et fallait maintenir la paix !

Pour 75 F

Dans la même unité j’ai « couvert » le même adjudant, flanqué d’un sergent-chef en train de « travailler » au corps, si je puis dire, une vieille femme qu’ils avaient fait se déshabiller devant ses enfants. Le « juteux » lui enfonçait sur les cuisses, sur les bras, sur les seins, la pointe de son couteau. Le sang perlait. C’était pour lui faire dire où elle cachait l’argent du FLN, soit 75 francs environ, dans un trou du sol de sa mechta. Et moi je devais le protéger en surveillant l’extérieur. Deux gamines sanglotaient à côté de moi.

A mon avis, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte »

J’ai vu une autre fois encore un homme, nu sur le ciment de la douche, une jambe brisée, l’os avait perforé les chairs mais cette cassure était peut-être involontaire. Une chute de bicyclette pourquoi pas ? A mon avis, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte »

Puis, encore un fait, pas à mettre au compte de la torture : j’ai vu une jeune mauresque enlevée de force par une équipe « voltige » et livrée toute la nuit aux soudards du poste de garde. A mon avis, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte »

L’O.R.

Ensuite je fus muté à nouveau, mais cette fois j’allais faire « œuvre civilisatrice ». Finies les gardes, finies les « opés », j’enseignais le français, les maths et des rudiments de dessin industriel dans un CFJA (centre de formation de la jeunesse algérienne). Trente six jeunes de 16 à 18 ans, musulmans, était recrutés, ne parlant pas le français, dans les villages de montagne, pas de leur plein gré. Ils étaient ainsi hébergés, nourris, logés, enseignement gratuit, pendant un an : l’armée espérait ainsi s’en faire un jour des alliés, qui auraient pu, le moment venu, « voter » pour le maintien de la France en Algérie. C’était très beau !

Seulement voilà, les baraquements du centre étaient implantés près d’une grande ferme désaffectée servant de base à une compagnie d’infanterie coloniale, qui hébergeait les services de l’O.R. Beaucoup d’appelés ont connu ou entendu parler de l’O.R. « l’Officier de Renseignements ». Pas des enfants de chœur. Ils étaient de préférence recrutés chez les Français d’Algérie, les « Pieds Noirs », non pas en fonction du zèle dont ils faisaient preuve dans la recherche du « renseignement », mais surtout en raison de leur connaissance de la langue arabe. Comment se passait l’interrogatoire des « suspects » dans le bureau de ces gens-là ? Je ne saurais le dire, je n’ai rien vu. Mais J’AI ENTENDU.

Donc l’O.R. qui « officiait » dans ce bureau, dont la fenêtre donnait sur notre centre, était un jeune lieutenant Pied-Noir. Je n’ai pas oublié son nom. Un peu bizarre ce type, il nous rendait visite au centre de temps en temps et, après nous avoir serré la main, sans que l’on s’y attende il nous serrait les « parties » d’une main à nous faire hurler. A mon avis, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte »

Lorsqu’il « interrogeait » un suspect, et je dis bien « interrogeait », il ouvrait toute grande la fenêtre de son bureau. Alors dans le soir ou la journée, nous parvenaient aux oreilles des hurlements atroces, des gémissements insupportables que nos jeunes musulmans entendaient tout comme moi. Ils me posaient la terrible question en me regardant droit dans les yeux : « C’est quoi, ça, sergent ? ». Je prenais le téléphone pour demander à cet officier de bien vouloir fermer sa fenêtre. Et ces jeunes, j’en avais fait des amis. A mon avis, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte »

Encore une fois, ne généralisons pas, il y avait des périodes où, durant 10-15 jours il ne se passait rien. Mais quelquefois cela revenait toutes les semaines. Néanmoins, sans avoir vu cet « O.R. » à l’œuvre, les hurlements entendus étaient peut-être, cette fois, dus à la torture. Une fois aussi un suspect ainsi interrogé est sorti « les pieds devant ». Cette fois un autre « Pied-Noir », adjudant au bataillon, serait venu lui prêter main forte.

A mon avis, ceci était « un cas isolé et marginal, à replacer dans le contexte »

Guy Alliot


(écrit le 9 mai 2001)

Le général Paul Aussaresses, ancien responsable des services de renseignement à Alger, dans un livre, « Service spéciaux, Algérie 1955-1957 » qu’il vient de publier raconte comment il a torturé en Algérie : « la technique des interrogatoires « poussés » : d’abord les coups qui, souvent, suffisaient, puis les autres moyens, dont l’électricité, la fameuse « gégène », enfin l’eau. La torture à l’électricité se pratiquait à l’aide des générateurs de campagne utilisés pour alimenter les postes émetteurs-récepteurs. On appliquait des électrodes aux oreilles, ou aux testicules des prisonniers. Ensuite, on envoyait le courant, avec une intensité variable. Je suppose que les policiers de Philippeville n’avaient rien inventé. Par crainte de ces méthodes ou grâce à elles, les prisonniers se mirent à donner des explications très détaillées et même des noms grâce auxquels je procédai à de nouvelles arrestations. (...) ».

Mémoires de torture

Il raconte aussi la dernière phase de l’exécution du chef du FLN algérois Ben M’Hidi, dans une ferme, à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alger : « Nous avons isolé le prisonnier dans une pièce déjà prête. Un de mes hommes se tenait en faction à l’entrée. Une fois dans la pièce, avec l’aide de mes gradés, nous avons empoigné Ben M’Hidi et nous l’avons pendu, d’une manière qui puisse laisser penser à un suicide ».

Le juge Bérard, chef de Cabinet de François Mitterrand, alors Garde des Sceaux, était « le premier » à avoir lu le rapport, qui « décrivait dans les moindres détails le suicide qui se produirait la nuit suivante ». "Bérard était impressionné : « Mais c’est très bon ça ! Mais vous savez que ça tient l’eau ! », écrit le général.

L’ancien responsable des services de renseignements, âgé aujourd’hui de 83 ans, reconnaît également l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel qui, selon la version officielle, s’était « suicidé » le 23 mars 1957 en se jetant d’un immeuble. Il admet en outre avoir personnellement pratiqué la torture « la première fois » sur un homme arrêté dans le cadre du « massacre du 18 juin 1955 à Philippeville ».

Ni pitié, ni remords

« L’homme refusait de parler. Alors j’ai été conduit à user des moyens contraignants, raconte-t-il. Je me suis débrouillé sans les policiers. C’était la première fois que je torturais quelqu’un. Cela a été inutile ce jour là. Le type est mort sans rien dire. Je n’ai pensé à rien, je n’ai pas eu de regret de sa mort. Je n’ai pas eu de haine ni de pitié ».

Dans son livre, le général Aussaresses relate aussi des exécutions sommaires de prisonniers, notamment une soixantaine arrêtés après le massacre de civils européens près d’une mine de Philippeville. « J’ai fait aligner les prisonniers, j’ai été obligé de passer les ordres moi-même. J’étais indifférent : il fallait les tuer, et je l’ai fait ».

Dans une interview au Monde, le général - dont les premières révélations sur les tortures en Algérie au mois de novembre 2000 avaient suscité un vif débat en France - indique avoir « à peu près tout dit »

Ce témoignage, accablant, du Général Aussaresses, contredit ce que répètent bien haut certains anciens combattants d’Algérie qui, dans notre région, se refusent encore à voir, de nos jours, ce que la France a fait en Algérie,

A triple tour

Comme dit l’éditorial du journal Le Monde : « Pour garder la haute image qu’elle avait d’elle-même, la France a trop souvent été oublieuse au cours du siècle que nous venons de quitter. Ce n’est qu’avec retard, au forceps et dans la douleur, qu’elle a donc affronté des fautes et des erreurs qu’elle aurait mieux réparées si elle les avait regardées en face, en temps et en heure. C’est ainsi qu’elle a trop longtemps fermé à triple tour des placards à mémoire où dorment des fantômes qui, un jour ou l’autre, font retour, nous bousculent et nous dérangent. ( ...)

L’obligation qui s’est imposée pour Vichy s’impose aujourd’hui pour l’Algérie. L’acte public et fanfaron du général Aussaresses y oblige. Sinon, le silence des plus hautes autorités de l’Etat signifierait l’acceptation de la dialectique criminelle dont se revendique l’ancien organisateur de la « contre-terreur » à Alger.

La question n’est plus l’affaire des historiens, comme l’a prétendu le premier ministre. Les historiens, de Pierre Vidal-Naquet à Benjamin Stora, ont fait leur travail, de longue date. Non, l’affaire est politique et, sans doute aussi, juridique. Comment revendiquer le procès de Maurice Papon et de son « crime de bureau » et refuser de juger les crimes, bien réels, du général Aussaresses ? »

Il serait temps aussi de poser les responsabilités politiques de l’époque, et pas seulement sur la période 1955-57, puisqu’il apparaît que les instances gouvernementales couvraient ce qui se passait en Algérie. Au nom de la « pacification » et de la « civilisation » ?

Défigurés

C’était le 19 août 1956, en pleine guerre d’Algérie. A la suite d’un attentat (un mort, deux blessés à Bône), des scènes d’horreur se sont déroulées dans la ville. « La population musulmane terrorisée subissait l’assaut d’une foule de militaires, pour la plupart permissionnaires, armés seulement de poignards, de gourdins, de morceaux de chaises ou d’objets divers saisis à la terrasse des cafés maures. Cela dura au moins 90 minutes (...) Le bilan final fut de 21 morts et 17 blessés graves. Le nombre de blessés légers qui préférèrent ne pas se faire connaître est inconnu. La plupart des morts, comme les blessés, furent des pauvres gens dont le tort, si c’en est un, fut de se trouver sur le chemin des hordes déchaînées et de ne pas savoir fuir assez vite (...) il est difficile d’imaginer que des soldats français aient pu commettre des atrocités. C’est pourtant le cas ici. Le dossier photographique établi par la police judiciaire est tellement horrible que j’ai préféré ne pas en ramener une copie tant je craignais que ces documents ne s’égarassent. Ils égalent parfois les monstruosités commises par les fellaghas (...) Je n’ai pas vu le pire : trois des morts sur 21 n’ont pas pu être photographiés tellement leur visage était martyrisé » disent les archives du gouvernement général de l’Algérie

Que se passa-t-il ensuite ? Rien. Sauf un mur du silence érigé par les autorités militaires, avec la complaisance des autorités civiles. L’administrateur chargé du rapport raconte : « J’ai été surpris de constater qu’aucun des musulmans que j’ai interrogés n’escomptait qu’il y aurait une sanction contre les coupables. Cette habitude du déni de justice n’est-elle pas en rapport avec la désaffection de ces populations vis-à-vis de la légalité républicaine » (selon Mme Georgette Elgey, historienne, Le Monde du 5 mai 2001).

Quelles que soient les horreurs commises dans le passé par les fellaghas, ou au temps présent par les islamistes en Algérie, par les extrémistes en Palestine, en Israël, en Afghanistan ou ailleurs, la France se doit de regarder en face ses propres erreurs (qui ne sont pas celles de tous les soldats), les pages noires de son histoire, plutôt que de continuer à les nier. Pour que la divulgation de ces procédés inqualifiables, empêche leur répétition.

Mutins de 1917, participation de l’Etat Français de Vichy à la déportation des Juifs, guerre d’Algérie, décolonisation : autant de pages sombres de l’histoire de France, longtemps occultées ou minimisées, qui ont été relues récemment à la lumière d’actes ou des déclarations symboliques et que ne doivent pas oublier ceux qui croient encore aux Droits de l’Homme et qui essaient de les faire respecter.

voir aussi : torture en Algérie