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Algérie (08)

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Ecrit le 31 octobre 2001

On a violé les femmes

Il est de bon ton, actuellement, de dénoncer (à juste titre) la situation faite aux femmes en Afghanistan et dans certains pays musulmans.

Et s’il nous fallait balayer devant notre porte ? Les anciens appelés en Algérie interrogés par « Le Monde », témoignent du caractère massif de l’humiliation des femmes entre 1954 et 1962. Selon l’un d’eux, les détenues subissaient ce sort « en moyenne neuf fois sur dix ».

De toutes les exactions commises par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, le viol est la plus cachée, la plus obstinément tue depuis quarante ans, par les auteurs autant que par les victimes. Certains commencent pourtant à lever ce tabou, confirmant peu à peu ce que l’écrivain Mouloud Feraoun dénonçait autrefois dans son journal comme étant une pratique courante, du moins en Kabylie.

Il apparaît que, loin d’avoir constitué de simples « dépassements », les viols sur les femmes ont eu un caractère massif en Algérie entre 1954 et 1962, dans les villes mais surtout dans les campagnes, et plus encore vers la fin de la guerre, en particulier au cours de « l’opération Challe », menée en 1959 et 1960 sur le territoire algérien pour venir à bout de l’Armée de libération nationale (ALN).

L’ouverture de la totalité des archives et la lecture de tous les « journaux de marche » des soldats ne donneraient sans doute qu’une très petite idée de l’ampleur du phénomène, parce qu’il n’y eut jamais d’ordres explicites de viol, et encore moins d’ordres écrits. En outre, rares sont les hommes qui se seront vantés, dans leurs carnets personnels, de tels comportements.

Tous les appelés interrogés le disent : « Tout dépendait du chef. »

Tout dépendait du chef

Si l’officier, ou le sous-officier, affichait des positions morales sans équivoque, il n’y avait ni viol ni torture, quel que soit le sexe des détenus, et quand une « bavure » se produisait la sanction était exemplaire. D’une compagnie à l’autre, on passait donc du « tout au rien ».

« Donner l’ordre, comme cela a été fait, de toucher le sexe des femmes pour vérifier leur identité, c’était déjà ouvrir la porte au viol », souligne l’historienne Claire Mauss-Copeaux, pour qui deux facteurs au moins expliquent que ce phénomène ait pris de l’ampleur.

– d’une part, l’ambiance d’extrême racisme à l’encontre de la population musulmane.

– d’autre part, le type de guerre que menait l’armée française, confrontée à une guérilla qui l’obligeait à se disperser et à laisser une grande marge de manœuvre aux « petits chefs », lesquels, isolés sur le terrain, pouvaient s’attribuer droit de vie et de mort sur la population.

Pire que des chiens

« Dans mon commando, les viols étaient tout à fait courants. Avant les descentes dans les mechtas (maisons en torchis), l’officier nous disait : « Violez, mais faites cela discrètement »«  », raconte Benoît Rey, appelé comme infirmier dans le Nord constantinois à partir de septembre 1959, et qui a relaté son expérience dans un livre, Les Egorgeurs. »Cela faisait partie de nos « avantages » et était considéré en quelque sorte comme un dû. On ne se posait aucune question morale sur ce sujet. La mentalité qui régnait, c’est que, d’abord, il s’agissait de femmes et, ensuite, de femmes arabes, alors vous imaginez...« Sur la centaine d’hommes de son commando, »parmi lesquels des harkis redoutables", précise-t-il, une vingtaine profitait régulièrement des occasions offertes par les opérations de contrôle ou de ratissage. A l’exception de deux ou trois, les autres se taisaient, même si ces violences les mettaient mal à l’aise. La peur d’être accusé de soutenir le Front de libération nationale (FLN) en s’opposant à ces pratiques était si vive que le mutisme était la règle.

« Les prisonniers qu’on torturait dans ma compagnie, c’étaient presque toujours des femmes » raconte de son côté l’ancien sergent Jean Vuillez, appelé en octobre 1960 dans le secteur de Constantine. « Les hommes, eux, étaient partis au maquis, ou bien avaient été envoyés dans un camp de regroupement entouré de barbelés électrifiés à El Milia. Vous n’imaginez pas les traitements qui étaient réservés aux femmes. Trois adjudants les « interrogeaient » régulièrement dans leurs chambres. En mars 1961, j’en ai vu quatre agoniser dans une cave pendant huit jours, torturées quotidiennement à l’eau salée et à coups de pioche dans les seins. Les cadavres nus de trois d’entre elles ont ensuite été balancés sur un talus, au bord de la route de Collo. »

La villa Susini

Affecté comme appelé en 1961 à la villa Sesini (nommée aussi par erreur Susini), Henri Pouillot révèle avoir assisté à une centaine de viols en l’espace de dix mois, dans ce qui était le plus célèbre des centres d’interrogatoire et de torture de l’armée française à Alger.

De ses souvenirs, il vient de faire un livre douloureux mais au ton juste, La Villa Susini (Ed. Tirésias). « Les femmes étaient violées en moyenne neuf fois sur dix, en fonction de leur âge et de leur physique, raconte-t-il. On s’arrangeait, lors des rafles dans Alger, pour en capturer une ou deux uniquement pour les besoins de la troupe. Elles pouvaient rester un, deux, ou trois jours, parfois plus. »

Pour Henri Pouillot, il y avait deux catégories de viols : « Ceux qui étaient destinés à faire parler, et les viols »de confort« , de défoulement, les plus nombreux, qui avaient lieu en général dans les chambrées, pour des raisons de commodité. » . Il se souvient que la quinzaine d’hommes affectés à la villa Sesini avait « une liberté totale » dans ce domaine. « Il n’y avait aucun interdit. Les viols étaient une torture comme une autre, c’était juste un complément qu’offraient les femmes, à la différence des hommes. »

Anéantissement

Mesuraient-ils alors la gravité de leurs actes ? La plupart n’ont pas de réponse très tranchée. « On savait que ce que nous faisions n’était pas bien, mais nous n’avions pas conscience que nous détruisions psychologiquement ces femmes pour la vie, résume l’un d’eux. Il faut bien vous remettre dans le contexte de l’époque : nous avions dans les vingt ans. Les Algériens étaient considérés comme des sous-hommes, et les femmes tombaient dans la catégorie encore en dessous, pire que des chiens... Outre le racisme ambiant, il y avait l’isolement, l’ennui à devenir fou, les beuveries et l’effet de groupe. »

Certains ne se sont jamais remis d’avoir commis ou laissé faire ce qu’ils qualifient avec le recul de « summum de l’horreur ». La psychologue Marie-Odile Godard en a écouté quatorze pour faire une thèse de doctorat sur les traumatismes psychiques de guerre. « Ils m’ont parlé des viols comme quelque chose de systématique dans les mechtas, et c’est souvent à l’occasion de telles scènes d’extrême violence que leur équilibre psychique a basculé », raconte-t-elle.

L’avocate Gisèle Halimi, l’une des premières à avoir dénoncé, pendant la guerre d’Algérie, les multiples viols en cours - (en particulier dans un livre écrit avec Simone de Beauvoir, intitulé « Djamila Boupacha ») -, estime elle aussi que neuf femmes sur dix étaient violées quand elles étaient interrogées par l’armée française.

Dans les campagnes, dit-elle, les viols avaient pour objectif principal « le défoulement de la soldatesque ». Mais, lors des interrogatoires au siège des compagnies, c’est surtout l’anéantissement de la personne qui était visé.

Le pouvoir

L’avocate rejoint ainsi l’idée exprimée par l’historienne Raphaëlle Branche, dans son livre La Torture et l’armée (Gallimard), à savoir que la torture avait moins pour objet de faire parler que de faire entendre qui avait le pouvoir.

« Ça commençait par des insultes et des bscénités : »Salope, putain, ça te fait jouir d’aller dans le maquis avec tes moudjahidins ?", rapporte-t-elle. Et puis ça continuait par la gégène, et la baignoire, et là, quand la femme était ruisselante, hagarde, anéantie, on la violait avec un objet, une bouteille par exemple, tandis que se poursuivait le torrent d’injures.

Après ce premier stade d’excitation et de défoulement, les tortionnaires passaient au second : le viol partouze, chacun son tour."

Poubelle

Contrairement à l’idée répandue, les viols ne se sont presque jamais limités aux objets, ce qui achève de détruire l’argument selon lequel les sévices sexuels visaient à faire parler les suspectes.

Gisèle Halimi révèle aujourd’hui que, neuf fois sur dix, les femmes qu’elle a interrogées avaient subi successivement tous les types de viols, jusqu’aux plus « classiques », mais que leur honte était telle qu’elles l’avaient suppliée de cacher la vérité : « Avouer une pénétration avec une bouteille, c’était déjà pour elles un anéantissement, mais reconnaître qu’il y avait eu ensuite un ou plusieurs hommes, cela revenait à dire qu’elles étaient bonnes pour la poubelle. »

Saura-t-on un jour combien de viols ont eu lieu ? Combien de suicides ces drames ont provoqués ? Combien d’autres victimes, souvent encore des enfants, ont subi des agressions sexuelles (fellations, masturbations, etc.) devant leurs proches pour augmenter encore le traumatisme des uns et des autres ? Il faudra aussi se pencher sur la question des « Français par le crime », comme se définit Mohamed Garne, né d’un viol collectif de sa mère, Khéira, par des soldats français, alors qu’elle était âgée de quinze ans. Il reste de nombreuses pistes à explorer, et tout d’abord à écouter la parole qui se libère d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée.

« Il faudrait aussi travailler sur l’imaginaire des anciens d’Algérie, souffle l’historien Benjamin Stora. Ils ont écrit plus de trois cents romans, où presque tous »se lâchent« et relatent des scènes de viols terrifiantes. C’est alors qu’on prend la mesure de ce qu’a dû être l’horreur. »

Florence Beaugé, Journal Le Monde


Ecrit le 19 mars 2002

Zora et Valentin

Voilà déjà un peu plus d’un an que Valentin est en Algérie « incorporé direct » en janvier 1958 et, le printemps 1959 commence à se faire sentir.

Valentin est en poste sur un petit piton près du Pic de Mouzaià tout près de la MITIDJA.

Au pied du petit poste s’étend un camp de « regroupement » entouré de barbelés. L’armée a fait évacuer les villages de montagne et déclaré tout le secteur « zone interdite », les populations sont regroupées ainsi dans ces camps dits de regroupement. En cette fin de journée, Valentin en épluchant quelques cacahuètes, contemple le paysage qui s’étend à ses pieds, le camp de regroupement et au delà les collines noircies par le napalm, où la végétation n’a pas repris ses droits.

Il en a marre Valentin, il attend la « quille » mais ce n’est pas pour demain. Demain il part pour une semaine ; son tour est venu d’aller monter la garde au P.C du Commandant dans une petite bourgade toute proche à la limite de la MITIDJA et de la zone montagneuse. Il n’est pas mécontent Valentin car il sait que pendant une semaine là-bas la vie n’est pas désagréable, ses camarades qui y sont passés racontent qu’une petite mauresque Zora vient régulièrement au P.C du Commandant pour y remonter « le moral des troupes ».

Après un petit parcours de montagne en « command-car » Valentin est débarqué au P.C du Commandant. Le Commandant loge dans une grosse maison à étages de type colonial, la propriété est ceinte d’un mur de pierres très haut, on y entre par une grille de fer forgé importante gardée par deux sentinelles. Dans la cour assez vaste se tiennent deux petits bâtiments, l’un réservé au corps de garde, l’autre servant de prison où sont enfermés une dizaine de prisonniers. Valentin apprend que l’un de ces prisonniers est condamné à mort mais que son exécution a été plusieurs fois reportée. Ce condamné a été surnommé « De Gaulle » pour sa grande taille. Valentin qui est caporal fait connaissance avec le sergent-chef de poste, un gros lourdaud qui n’a pas inventé la poudre mais qui est quand même sergent ; Valentin va loger dans le petit local réservé au sergent, à lui et à six autres « troufions », on dort dans des lits superposés. Valentin a posé son sac, son pistolet mitrailleur « MAT » sur le paddock qui reste libre, ainsi que ses cartouchières et ses « brelaches ».

Il va être midi, Valentin prend l’air dans la vaste cour où le soleil brûle déjà, il fait le tour de la propriété, puis soudain sur la petite route goudronnée qui longe la grille d’entrée, une petite silhouette monte la petite route : c’est une jeune mauresque enveloppée dans ses voiles, c’est Zora bien sûr. Aussitôt, elle est interpellée par les deux sentinelles de faction près de la grille. Zora marque un temps d’arrêt, puis après quelques mots échangés avec les deux soldats reprend rapidement sa route. Valentin apprend que depuis quelques jours Zora ne vient plus au poste, elle aurait, dit-on, reçu des menaces F.L.N. Elle vit avec sa mère et une petite sœur, elle à 18 ans, ils habitent dans une pauvre mechta à la limite de la bourgade, là où se termine la petite route goudronnée à moins de 300 mètres du poste. La petite route laisse place à un petit sentier qui se perd dans la montagne toute proche.

Le reste de la journée s’écoule lentement, deux petites gamines arabes viennent se cramponner à la grille d’entrée, l’une d’elles a une rose à la main. Elles attendent patiemment. Elles attendent que les prisonniers sortent de leur baraque pour faire un petit tour de cour. Près de la grille il y a un robinet d’eau, les prisonniers viennent s’y rafraîchir. Valentin est tout ému, en effet, il voit la petite main à la rose passer entre les barreaux de la grille, elle tend cette fleur au grand « De Gaulle », le condamné à mort qui s’est approché tout près et qui délicatement se saisit de cette petite fleur. Ces deux gamines sont deux de ses filles. Puis avec les autres prisonniers il regagne le baraquement.

La nuit tombe maintenant sur le poste et le P.C du Commandant. Valentin écoute la radio nonchalamment allongé sur son lit, ses compagnons en font autant, seul le « sergent » est absent. Soudain celui-ci fait irruption dans la petite chambrée : « Debout là-dedans, tenue de combat, on a une mission ». Valentin est surpris, lui qui pensait n’être venu là que pour la « garde » ; chacun s’exécute en maugréant. La petite troupe franchit la grille du poste et sous la conduite du « sous-off »s’enfonce dans la nuit à la file indienne sur la petite route tournant le dos à l’agglomération en direction de la montagne. Soudain quelques mechtas blanches apparaissent dans la nuit, le « sous-off » se dirige droit sur la première d’entre elles, il tambourine à la porte et ordonne :

– « Zora ouvre, tu dois nous suivre, le Commandant veut te parler »

Une voix de vieille femme lui répond en arabe. Les coups redoublent à la porte :

– « Ouvre , clame le sergent , ou on enfonce la porte »

– « Goulou he » répond la vieille dame s’adressant à Zora, « dis-lui oui » et la porte s’ouvre. Zora sort la tête enveloppée d’une toile blanchâtre. Près d’elle sa petite sœur sanglote de peur. Elle repousse la porte derrière elle puis sans un mot suit la petite troupe qui regagne le poste. Valentin est surpris, en effet Zora ne prend pas la direction de la grosse maison où loge le Commandant mais elle est dirigée et poussée par le « sous-off » dans la petite baraque où couchent Valentin et ses camarades ainsi que le sergent. Sans un mot, sans résistance, à quoi bon d’ailleurs, elle s’assied sur le lit de Valentin.

Valentin a tout compris, il a été berné par ce pauvre type de « serre-patte », alors il voit rouge, il est fou furieux, il verrouille le chargeur de son P.M, la culasse n’est pas heureusement en arrière, il devine au même moment que ses compagnons ne le soutiennent pas, et semblent heureux de l’aubaine. Il clame au sergent et à tous :

– « Bande de salopards, relâchez-la tout de suite ».

S’ensuit un moment de flottement, personne n’ose bouger, Valentin pense à ceux qui l’attendent là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée. Là, il va faire une connerie, le sergent pétrifié s’est ressaisi :

– « Si t’es pas heureux fous le camp mais fous nous la paix » hurle-t-il à son tour. Alors Valentin baisse son arme, décroche brelaches et chargeurs qu’il flanque sur son lit, il a compris que Zora toute la nuit va subir les caprices de ces soudards. Mais après tout ce n’est qu’une mauresque et puis, qu’elle se retrouve là de son plein gré comme avant ou contrainte et forcée, la belle affaire !

Valentin claque la porte, tourne les talons, se fait ouvrir la grille d’entrée par les sentinelles médusées et s’enfonce dans la nuit noire en remontant la petite route goudronnée, il passe devant la maison de Zora, une odeur de fleurs d’amandiers embaume l’air plutôt frisquet de la nuit : il est 23 heures passées. Il prend maintenant la direction de la montagne qu’il devine noire sur un fond de ciel bleuâtre étoilé. Il marche bon train. Aussi petit à petit la violence et la révolte qu’il sentait monter en lui s’estompent, il réalise tout à coup les risques qu’il prend, il peut tomber nez à nez face à un commando rebelle ou tout simplement face à des « troufions » comme lui en « embuscade » de nuit. Mais il ne va pas retourner dormir avec ces « connards », il quitte le petit sentier. Sur les premières pentes d’énormes blocs de pierres sont disséminés çà et là, entourés de buissons rabougris et de chênes verts, le sol a gardé ainsi que la pierre la chaleur du soleil déjà brûlant en cette saison, Valentin se couche le long d’une de ces pierres sur un lit de lichen, il se met sur le côté, recroquevillé, le dos collé à la pierre chaude, il dort facilement, les marches, le « crapahut » ça fait dormir, combien de fois en patrouille de nuit dans Blida, brisés de fatigue lui et ses copains se sont-ils endormis au fond d’une ruelle à même le caniveau, blottis les uns contre les autres en attendant l’aube.

Les heures s’écoulent doucement, les premières lueurs de l’aube montent derrière la montagne, mais maintenant il fait froid, Valentin ouvre les yeux il est frigorifié, le jour va se lever avec lui, il s’étire puis se dit qu’un bon « kawa » bien chaud lui fera du bien, alors il redescend vers le village et le P.C du Commandant, il rentre car il ne souhaite pas être porté « déserteur ». A quelques dizaines de mètres de l’entrée du poste, il aperçoit une silhouette furtive qui franchit la grille que la sentinelle de faction vient d’ouvrir, il reconnaît Zora, elle prend la petite route goudronnée et vient vers lui, ils s’arrêtent tous deux face à face, Valentin devine une larme qui coule doucement sur la joue de Zora, puis se dressant sur la pointe des pieds, elle dépose un baiser sur le front de Valentin, elle murmure un mot en arabe « SAHA » (merci) puis poursuit son chemin, Valentin rentre pousse la porte du baraquement. A l’intérieur pas un bruit : « c’est le repos du guerrier », il s’allonge sur son lit en attendant l’heure du « kawa ».

Aujourd’hui, plus de 40 ans ont passé ; Qu’est devenue Zora ? Nul ne le saura jamais, peut-être emportée dans la tourmente qui ensanglante encore son pays. Qu’est devenu le sergent ? Sans doute un bon père de famille avec des ou une fille qui a eu 18 ans un jour comme Zora, il a sûrement lui aussi été décoré pour ses hauts faits d’armes. Valentin essaie comme beaucoup de ses camarades d’oublier .

(Si le personnage de Valentin est pure fiction, l’histoire ci-dessus relatée est inspirée de faits réels)

LANCIEN


L’ennemi intime

L’histoire ci-dessus a été écrite par un castelbriantais, à l’occasion de ce 19 mars 2002, quarantième anniversaire du cessez-le-feu en Algérie.

LANCIEN, quand il parle de l’Algérie, ne peut contenir son émotion. Il se souvient encore de toute la troupe assemblée dans la cour de la caserne, en demi-cercle . « On sortait un prisonnier et on lui appliquait des fils dénudés, branchés sur le courant, appliqués comme des pointes de feu sur les parties les plus sensibles du corps, aisselles, cou, narines, anus, verge, pied. L’homme se tordait de douleur. La plupart des soldats français se tordaient de rire mais d’autres serraient les poings. Ils en pleurent encore »

40 ans après le cessez-le feu, un homme, Patrick Rotman, a enregistré pendant des dizaines d’heures des soldats, des officiers, des avocats et des commissaires de police. Des témoignages d’hommes qui ont été confrontés à la violence extrême : torture, exactions, sévices, viols, exécutions sommaires. Il a lu des milliers de pages de journal inédites, des autobiographies non publiées, il a rassemblé des témoignages concrets, brutaux, parfois insupportables, « pour éclaircir le mystère du basculement, savoir comment un homme ordinaire, parfois un ancien Résistant, un ancien de la France Libre, peut devenir un bourreau banal, voire un témoin indifférent »

Le film de Patrick Rotman est passé en trois séquences à la télévision les 4-5-6 mars 2002. Un livre vient de paraître aux éditions du Seuil. Un livre qu’il faut lire « pour s’aventurer plus loin dans les ténèbres de l’âme, explorer ces contrées vertigineuses où se tapit la bête, fouiller la zone obscure qui se refuse à l’humanité. L’ennemi intime c’est celui qui est en nous ».

« L’ennemi intime » par Patrick Rotman ; Ed. du Seuil.

Ce livre ne cache pas les atrocités qu’a commis, de son côté, le FLN. Il a seulement voulu explorer le côté français de cette guerre qui a longtemps refusé de dire son nom. C’est aux Algériens à faire maintenant, de leur côté, leur devoir de mémoire.