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Algérie (11)

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Le temps d’un printemps
Vu par un Algérien de Tigzirt (près de Tizi-Ouzou)

mis en ligne le 4 août 2002

Deux ans depuis que la guerre était terminée. L’euphorie de la libération s’était progressivement estompée. L’été s’annonçait chaud, comme l’était déjà l’air de cet hôpital sous le ciel de l’indépendance.

La femme était là, assise sur une espèce de banc en bois, peint aux couleurs de l’espoir, le bleu, à l’intérieur d’une salle d’attente aux relents de médicaments. Elle portait un haïk blanc, presque en bandoulière. Elle était devenue le loup blanc de la tribu, celui que l’on n’aurait pas aimé voir rôder autour de soi. Mais elle ne se cachait plus. Elle laissait voir les stigmates de la honte, de la peur et de l’incompréhension sur un visage lassé de ne pouvoir se faire admettre. Deux yeux apitoyés fixaient une porte fermée. Elle venait de verser quelques larmes à la face du planton, à l’entrée de l’hôpital. Elle exigeait de voir le directeur. Elle ne pouvait plus contenir sa douleur. La femme du « collabo » avait eu, cette fois-ci, plus de courage pour affronter son destin, et peut-être celui de tant d’autres. S’imposer à la déraison. Elle qui avait si souvent baissé les yeux. Pour pestiférée qu’elle était, elle s’était domptée pour faire accepter la peste, s’évitant ainsi une quarantaine fatale, à elle et ses deux petits marmots qu’elle protégeait et qu’elle ne laissait guère sortir, pour sauvegarder leur enfance, dont une partie venait de leur être arrachée...

« Laisse-moi voir ton directeur ! », avait-elle supplié.
– « Tu oses revenir encore ? Face d’effrontée ! », rétorqua-t-il.

Les longues et continuelles attentes devant les établissements publics, en quête d’un emploi, avaient, au fil des mois, miné l’espoir qui lui restait de trouver un jour le salut, « le pain de mes enfants », comme elle se fatiguait à le répéter. Deux enfants, seuls souvenirs vivants du mari disparu.

A l’orée d’un long socialisme spécifique, la lutte était inégale. Elle jetait ses dernières forces contre une malédiction dont elle était la cible. Elle s’acharnait, telle une bête blessée, fatiguée par une course, elle était sur ses gardes, prête à mordre pour conjurer le sort. On la laissa attendre. Un supplice. Un fol espoir devant une porte fermée.
Personne ne voulait la croire, elle, femme d’un indigène engagé dans l’armée française, jusqu’à sa démobilisation au « Cessez-le-feu » de ce printemps 1962.

Se pouvait-il qu’il ait travaillé pour la résistance ? Qu’il ait participé à la révolution de là où il était ? Comme elle le prétendait. Pourquoi ce basané d’active n’avait pas rejoint ses frères au maquis ? Il serait peut-être mort, quelques jours ou quelques mois plus tôt, en héros dans les montagnes ou en opération commandée. Elle serait alors allée fleurir sa tombe au carré des martyrs du village, ou n’importe quelle autre sépulture, qu’on aurait fait sienne. Il aurait eu au moins une épitaphe, faisant foi de son statut de martyr et un bouquet de géraniums bien fleuri à ses pieds. Sa dernière demeure face à l’éternel, face à l’Histoire.

Au lieu de tout cela il disparaissait, un certain jour de cette fin du mois d’Avril, de cette même année, lorsqu’un groupe d’hommes, connus dans le village pour être fraîchement acquis aux idées indépendantistes, se présentèrent chez lui, en habits militaires neufs et bien armés. Des gens chez qui le 19 mars avait provoqué le déclic. Ces marsiens étaient venus le chercher, « pour investigation », avait-on dit à sa femme.

Puis, ce fut le néant. Elle subit, alors, l’invective. Elle était devenue le bouc émissaire du village, l’exutoire de tout un peuple meurtri par la guerre, l’objet de toutes les brimades, le mauvais exemple dans les leçons de morale, Satan sous les jets de pierres des bons samaritains. On lui adjugea ce rôle. Elle avait, dès lors, une fonction sociale. L’objet d’une thérapie de groupe. Elle s’entendait souvent dire : « Tu devrais louer Dieu, qu’on ne t’ait lynchée ! Prends ce que le sort t’a réservé et tais-toi ! » .

Comment s’expliquer ? Comment se faire entendre ? Comment faire admettre qu’elle était victime d’une machination ? Elle qui se savait devenue un passe-droit pour les embusqués. Le strapontin de ceux qui rentraient furtivement, mais de plain-pied, dans l’après-guerre. Elle finissait presque par s’y résigner. Comprendre la folie des autres. La lâcheté était si grande, si obscène, qu’elle préférait son sort à la lutte qu’elle devait y opposer.

L’air climatisé de la grande salle des réunions de l’organisation des anciens moudjahidines contrastait avec la canicule de ce nouvel été africain. La fumée des cigarettes, des quelques vieux maquisards, déjà là, flottait dans l’air. Ca discutait bruyamment. On se rappelait aux bons souvenirs de ces moments héroïques passés dans la lutte contre la colonisation. On était ce jour-là, loin de la guerre, presque trois décennies déjà. La mémoire se faisait de moins en moins fraîche. On oubliait des noms. On ne se rappelait plus très bien du jour exact. On ne savait plus ce qu’étaient devenus les autres compagnons d’armes. Il y avait presque de la nostalgie. Envie de revivre cette guerre. Prouver à ces jeunes d’aujourd’hui, qui n’ont pas connu le froid, la faim et la misère, que leur jeunesse à eux avait été sacrifiée sur l’autel de la liberté et de la dignité. « Un seul héros : le peuple », lisait-on sur les murs d’Alger et d’ailleurs. Il était loin ce temps où les mots pouvaient avoir un sens.

Les discussions s’étaient allongées, chacun y était allé, dans ce passé pas si lointain en somme, rechercher ou ses faits d’armes ou ses anecdotes. La sempiternelle culture orale qui suffit à figer à coups d’anecdotes l’histoire d’une nation.

Les dossiers empilés, sur la grande table ovale, rappelaient à l’ordre les acteurs du moment qui ne se résignaient plus à entamer leurs travaux, ayant presque oublié pourquoi ils étaient là. Ces hommes constituaient la commission de reconnaissance de la qualité de membre de l’organisation civile et militaire du parti libérateur. Ils vérifiaient et analysaient l’authenticité des témoignages. Cela pouvait prendre beaucoup de temps, des jours voire des mois. On ne s’amuse pas avec le patriotisme. C’est une affaire sérieuse. Un travail ardu, lorsque longtemps après, le présent se fait rattraper par l’histoire. Une histoire qui se souvient d’une guerre mais pas d’une révolution. Dossier après dossier, procès-verbal après procès verbal, nos studieux révolutionnaires notifiaient les reconnaissances du devoir accompli. Un privilège grotesque lorsqu’il ne reste des valeurs patriotiques que les exonérations d’impôts et les avantages pécuniaires.

Le dernier dossier restait, quelque peu gênant. On s’étonnait des faits relatés et des témoignages recueillis. Cela avait l’air d’une histoire virtuelle. Encore une fiction qui se veut authentique. Un homme, engagé sous les drapeaux du colon, stationné, en pleine guerre, dans cette petite ville côtière de kabylie et qui aurait été, durant toute cette période un agent des renseignements, au service des maquis. Une taupe à la solde du front, et qui de surcroît disparaissait mystérieusement dans sa région natale, à l’Ouest d’Alger, au lendemain de l’indépendance. Ce récit de guerre-là était trop compliqué, voire suspect aux yeux d’une commission, qui à défaut de se prononcer, devait d’abord se convaincre de la vraisemblance des faits. Cette cruciale et déterminante période de l’après-guerre était déjà assez éloignée et les soucis du moment ne pouvaient s’encombrer d’une réécriture de l’histoire qui remettrait trop de choses en cause.

Les minutes passaient, et la porte, au bout du couloir, faisant face à la salle d’attente, restait désespérément fermée. Son esprit vacillait. Ses pensées s’entrechoquaient. Elle avait perdu le sens de la chronologie. Son proche passé la rattrapait, sitôt qu’elle faisait face à son devenir, une porte fermée, au bout d’un couloir. Elle était physiquement là , et son âme voguait, l’espace de quelques instants et par intermittence, entre l’image de deux enfants laissés chez une grand-mère meurtrie par la disparition d’un fils et celle devenue floue d’un mari rentrant chez lui, le devoir accompli.

Ce nouveau col-blanc, qui se faisait languir, allait-il enfin lui ouvrir la porte, lui tendre une petite oreille, s’interroger un instant, cesser de la mépriser et croire à son histoire, non pas pour sa dignité d’épouse d’un disparu, ayant fait son devoir, mais d’une mère et, par la force des choses, d’un père, ayant une progéniture à élever .

Allait-elle lui embrasser les pieds ? Elle était sans dignité. Elle était prête à tout. Elle s’efforçait d’agencer dans sa tête les petites phrases qu’elle allait lui pleurer. Aguerrie aux souffrances, elle adaptait son rôle à l’énième vraie tragédie qu’elle allait jouer.

Un grincement se fit entendre et la porte, enfin, s’ouvrit, laissant échapper deux fonctionnaires, bien habillés, à la démarche prompte et l’air rigoureux. On lui avait raconté que le directeur de cet établissement sanitaire était un ancien résistant, ayant connu les affres de la bataille d’Alger, la prison, la torture. Cet homme pouvait la comprendre, il saurait certainement l’écouter. On ne traverse pas la guerre d’Algérie sans séquelles. Ceux qui l’ont réellement vécue et qui sont imprégnés de nos valeurs ancestrales, compatissent à la douleur. Elle avait cherché longtemps le bon sens, elle trouva souvent mépris et pitié. A cet instant-là, l’espoir était encore permis. Allait-elle raconter sa propre histoire ou celle qu’on voulait lui imposer ? Un dilemme lourd à porter, quand à quelques lieux de là, deux bouches à nourrir attendaient.

Elle entra dans le grand bureau du directeur. Elle attendit, debout. Les joues déjà rouges de honte. Une faiblesse qu’elle ne pouvait maîtriser devant la force des préjugés. Elle implora Dieu et tous les saints du coin, pour lui venir en aide. Elle finissait par avoir des doutes sur sa foi. Elle ne comprenait pas que son combat pour une vie digne, ne reçoive pas un signe du ciel. Il lui fit signe de s’asseoir.

– « Je vous écoute madame. Il paraît que vous teniez absolument à me parler ? »

Son regard cherchait celui du directeur. Elle n’était plus intimidée. Elle cherchait à sonder l’autre regard en quête d’un indice rassurant à ce qu’elle allait raconter. Se censurer le moins possible, pour la mémoire des disparus et le salut des survivants.

– « Monsieur le directeur, il est des situations qui ne connaissent de dénouement, que si les paupières osent se lever, que les yeux osent regarder, que la mémoire cesse de cultiver l’oubli. Dès lors que certaines images continuent de narguer l’amnésie et que les paroles, longtemps comprimées, déchirent ce silence général, lâche et complice »...

« Six pieds sous terre, des hommes continuent d’interpeller les vivants. Six pieds sous terre, des voix s’élèvent du néant, la mort invectivant les rescapés. Les martyrs auraient voulu éviter le martyre, et les vivants, pour des raisons de convenance, travestissent l’histoire. L’histoire ne donne pas toujours raison au présent. La vérité est offense à l’ordre établi, face à une légitimité falsifiée ».

Sur la grande table ovale des réunions, il ne restait qu’un seul dossier, sur la dizaine initialement prévue. Les cendriers pleins sentaient les blondes américaines. Une réunion était prévue à une date ultérieure.

Tarik YACINE, juillet 2002


4 août 2002 :

Le temps de la lucidité

L’Algérie ... les souvenirs en France sont encore vivaces, les souffrances des jeunes appelés français, qui ont vu ou commis des choses horribles en Algérie, ne se sont pas effacés et sont causes de dépressions qui taisent leurs raisons profondes. Quarante ans après l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1962, voici ce qu’en pense le journal L’Humanité en France :

« Pour prendre la mesure des désastres d’une guerre il faut observer les traces qui en restent. Quarante ans après la fin de la sale guerre, l’Algérie est encore, pour une bonne part, aux mains des militaires et la France vient de placer un tortionnaire avéré sur le podium du second tour de l’élection présidentielle ! (*)

Le comble est d’entendre parfois l’ex-colonisateur, responsable d’une guerre qui ne répugna à aucune méthode jusqu’à la torture, juger, ici ou là, que l’Algérie, c’était finalement mieux du temps de la France. Le maître est toujours prêt à pleurer sur les misères de l’esclave émancipé.

L’indépendance de l’Algérie, proclamée début juillet 1962, a été un tournant de l’histoire. D’abord parce qu’elle mettait fin au supplice d’un peuple mais aussi parce qu’une page du colonialisme, et pas n’importe laquelle, se tournait. D’autres l’avaient précédée, ou allaient la suivre, mais le fait qu’il s’agissait d’une colonie de peuplement confirmait que l’indépendance était, quoi qu’il en soit des obstacles, inéluctable.

Il n’y a aucune légitimité à critiquer la façon dont l’Algérie conduisit son indépendance sans condamner la façon dont on l’obligea à y parvenir. Sept années et demie de guerre, avec leur cortège d’ignominies, d’exécutions sommaires en exécutions capitales, ont creusé un fossé de haine et de sang dont des harkis et des Européens eux-mêmes ont pu être victimes. « Nous avons eu aussi nos Aussaresses, nos Massu », dit, avec courage, le communiste Abdelhaamid Benzine qui sait ce que l’oppresseur peut inculquer de violence chez l’opprimé.

A ceux qui s’amuseraient à disserter sur le partage des cruautés et des culpabilités on peut poser cette simple question : quand l’Etat français confiait à son armée ou à ses « soldats perdus » le soin de pendre le dirigeant politique Larbi Ben M’hidi, de précipiter dans le vide l’avocat Ali Boumendjal, de torturer à mort Maurice Audin et d’assassiner l’écrivain Mouloud Ferraoun, que faisait-elle sinon massacrer des élites dont on déplorera ensuite l’absence ?

On ne refait pas l’histoire. On peut cependant en tirer quelques leçons. La première concerne les rapports de la France et de l’Algérie. Ils devraient être définitivement débarrassés de l’esprit de domination économique et politique. Une telle qualité de relations autoriserait d’ailleurs à ne rien cacher des dérives autoritaires qui sévissent de l’autre côté de la Méditerranée où l’esprit de résistance contre le régime mais aussi contre l’intégrisme souffle heureusement encore.

Le travail de vérité, à propos de la torture, effectué ces deux dernières années en France, en dit long. Son écho en Algérie a été grandissant, jusqu’à l’ovation faite au printemps dernier à Henri Alleg, parce qu’entre cette Algérie-là et cette France-là la lucidité, la sincérité, et le courage peuvent cultiver une estime brisant avec ce que l’on appelle le refoulé colonial et ses effluves racistes. Les autorités françaises ont la responsabilité d’en « finir » avec ce non-dit et de permettre ainsi que soit mise au clair une histoire terrible mais partagée.

La seconde leçon va au-delà : on sait désormais à quoi peut conduire la guerre « contre-terroriste », comme méthode de règlement des conflits : à une spirale sans fin de violences dont on prétend toujours trouver la justification mais qui ne fait qu’aggraver la situation et retarder l’issue. Le pouvoir israélien, puisqu’on ne peut pas ne pas y songer, même s’il s’agit bien sûr d’un contexte différent, demande parfois à la France de se souvenir de « sa » guerre d’Algérie. C’est justement parce qu’on ne l’oublie pas qu’on lui demande d’arrêter le cycle de la violence qu’affrontent les Palestiniens et dont souffre son propre peuple.

(extraits de l’édito de l’Humanité du 5 juillet 2002)

(*) Jean-Marie Le Pen