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Europe (14)-L’euro suite

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Lourdes miraculée par l’euro

A Lourdes, la générosité des pèlerins vire souvent au casse-tête. Chargé d’écouler les millions en devises parfois « exotiques » offerts chaque année, le directeur des sanctuaires de Lourdes espère bien que l’euro lui simplifiera la tâche. Chaque année, 6 millions de pèlerins venus des quatre coins du monde se pressent autour de la grotte où serait apparue la Vierge et se délestent, pour une messe, une médaille ou un cierge, de l’équivalent de 80 millions de francs. Chacun, évidemment, dans sa propre monnaie.

Le temps des religieuses repassant les billets étant révolu depuis belle lurette, le parc des trieuses automatiques piloté par les quatre salariés employés au tri des tonnes de pièces et des liasses de coupures va donc s’enrichir d’une cinquième unité, uniquement vouée à l’euro. Quant aux tarifs des « offrandes conseillées » ils sont depuis près de deux ans libellés en euros.


Euro

Les sachets des premiers euros se sont enlevés comme des petits pains dans les bars-tabacs, banques et bureaux de poste le vendredi 14 décembre 2001. Le lendemain à midi, 14,5 millions de sachets avaient été vendus


Ecrit le 2 janvier 2002

il ne reste que des centimes

0,01 F ça ne fait pas grand chose - 0,01 € ça fait six fois plus et ça commence à compter... mais le problème va bien au-delà de ces questions strictement financières, puisqu’il est question, rien moins que de souveraineté, de démocratie et de République.

L’année 2001 aura été la dernière du franc français qui, au terme d’une existence de 641 ans, cède la place à l’euro, après avoir servi durant deux siècles d’unité de compte et de symbole d’unité nationale.

Le franc est mort à la naissance de l’euro le 1er janvier 1999, décrétée « monnaie unique » pour onze pays européens. Mais il a bénéficié d’un sursis, le temps que les billets et les pièces en euros sortent des usines. Depuis le 1er janvier 2002, le franc est définitivement chassé, et sera retiré de la circulation le 17 février.

Le franc (qu’on appelait aussi rex francorum) est né le 5 décembre 1360, sur ordonnance du roi de France, Jean II le Bon, fait prisonnier et libéré par les Anglais contre une rançon de 3 millions d’écus et 60 otages (dont le frère et les trois fils du roi). En l’honneur de l’événement, Jean Le Bon fait frapper le « franc » (qui veut dire « libre » en vieux français), liant ainsi la monnaie à l’idée de liberté. La pièce , qui a la même valeur qu’une « livre tournois » contient 3,88 grammes d’or fin et vaut 20 sous. Elle représente Jean le Bon, chargeant, l’épée levée.

Mais, pendant des siècles, la pièce est bousculée par d’autres unités comme les écus (un écu valait 6 francs) et les louis (le louis d’or valait 24 francs). Les écus et les louis disparurent définitivement en 1834.

Héritier direct de la Livre Tournois de l’Ancien Régime (qui était une unité de compte mais n’existait pas sous forme d’une pièce frappée), le franc est devenu l’unité monétaire française en 1795 : la Livre Tournois fut alors échangée contre le franc à raison de 81 livres contre 80 francs.

Sous l’Empire, par la loi du 14 avril 1803, le franc reçoit sa définition : une pièce de monnaie réelle, formée de 5 g d’argent au titre de 9/10 (c’est à dire 90 % de métal pur). Elle est alors à l’effigie du 1er consul, Bonaparte. Les institutions de 1803 ont permis plus d’un siècle de stabilité monétaire (jusqu’à la Première Guerre Mondiale), expression de la puissance économique française

Le franc a vacillé au XXe, au gré des conflits qui ont marqué le siècle. Par exemple, en 1920, les prix de gros sont six fois plus élevés qu’en 1913. La loi du 7 août 1926 fait adhérer la France à l’étalon de change or. L’histoire du franc devient celle de ses dévaluations. Après la crise des années 1924-1926, Raymond Poincaré arrive à le stabiliser au prix d’une dévaluation de 80 %. Ainsi naissent, au fil des temps, le « Franc Poincaré », le « Franc Flottant », le « Franc Reynaud », le « Franc Pleven » et le « Nouveau Franc »

De l’étalon-or à l’étalon-sterling

L’accord tripartite, signé le 25 septembre 1936, entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, établit un lien contractuel entre les trois blocs (dollar, sterling et franc) de façon à éviter les réactions excessives des cours et à régulariser les mouvements du prix de l’or. Il est alors recommandé à la France de prendre ses distances à l’égard de l’étalon-or, jugé trop rigide. Le franc se déprécie encore sous le Front populaire (1936) - Le 1er octobre 1936 : est abrogée la définition en or du franc et on voit apparaître un « franc élastique ». - Le 4 mai 1938 l’étalon-or est abandonné et le franc est rattaché à l’étalon-sterling.

Après la Seconde Guerre mondiale, la poursuite de l’inflation, l’hétérogénéité des politiques économiques nationales, les dévaluations en cascade n’ont pas permis la stabilisation du système, malgré les accords de Bretton Woods (1944). Le 15 août 1971, les États-Unis annoncent la suppression complète de la convertibilité en or du dollar (c’est la dénonciation des accords de Bretton Woods) : le substrat commun de toutes les monnaies convertibles n’est plus l’or, mais le dollar.

Le franc subit 11 dévaluations sous la IVe République, précipitant la réforme monétaire mise sur pied par le général de Gaulle qui institue en 1960 le « nouveau franc » égal à 100 anciens francs.

La trouilloteuse

Loin de se stabiliser, le franc chavire encore et subit quatre dévaluations sous François Mitterrand, la dernière en 1986. Son blason est finalement redoré grâce à la politique du « franc fort » qui devient l’indispensable corollaire de la politique de déréglementation et d’ouverture des marchés ainsi que de la marche vers la monnaie unique, mais qui provoque aussi une crise économique dont souffrent les plus défavorisés de notre pays.

Stabilisé, le franc est aussi « relooké » dans les années 1990 avec une nouvelle gamme de billets ornés de portraits de Saint-Exupéry, Cézanne ou Marie Curie. Ces billets connaîtront bientôt une triste fin : ils seront perforés d’abord (avec une machine appelée « la trouilloteuse ») puis incinérés, tandis que les pièces seront fondues.

Le décès du franc ne laisse pas les Français indifférents. Selon un sondage IFOP pour le parlement européen, 55 % affirment le regretter. Les nostalgiques expriment souvent le regret de voir disparaître « une monnaie intimement liée à l’histoire de la France » et « des billets et des pièces familiers » et aussi la crainte « de perdre des repères ».

L’adieu au franc est d’autant plus douloureux qu’il porte le nom du pays. Le sentiment de « dépossession » en est accentué. Les nostalgiques se consoleront avec la dernière pièce de collection, « l’ultime franc », dessinée par le designer Philippe Starck. D’autres ont décidé d’ériger un mausolée en son souvenir. Mais le nom du franc ne disparaîtra pas. Si les francs belge et luxembourgeois seront enterrés avec le français, le franc suisse, le franc CFA et le franc pacifique survivront.

Fédéralisme et perte de souveraineté

Avec l’entrée en vigueur de l’euro, la France a mis le bras dans l’engrenage d’un dispositif fédéral dont il y a tout lieu de craindre que le corps de la République y passe tout entier : c’est la disparition de la souveraineté populaire, au profit d’un Euroland ultra libéral qui prive de toute possibilité d’action les élus nationaux.

En effet, l’euro s’appuie sur l’indépendance absolue de la Banque centrale européenne, banque privée, au service exclusif de critères et donc d’intérêts financiers. En cas de crise économique, les pays, sous la coupe des banquiers centraux, n’auront plus la possibilité d’amortir les chocs par une politique contra-cyclique ou en agissant sur la monnaie ou les taux d’intérêts. La seule variable d’ajustement restant à la disposition des entreprises sera les salaires et pour les Etats, la fiscalité.

La mise en place d’une monnaie unique (alors qu’une monnaie commune pouvait très bien fonctionner en parallèle avec les monnaies nationales) pose finalement la question de la démocratie et de la République. Puisqu’il n’y a pas encore de peuple européen, l’Europe ne constitue pas un espace de débat démocratique. Formellement elle le sera d’autant moins que la Banque Centrale sera hors de toute atteinte du politique, suspendue en quelque sorte dans le vide. De quelle légitimité démocratique ses décisions se prévaudront elles ?

Au delà d’une simple question de pièces et de billets, s’ouvre une période d’incertitude politique nationale et européenne.