Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Pays (international) > Europe (UE) > Europe (17)

Europe (17)

Page1843 -

(mis en ligne le 18 août 2002)

L’Europe au vent mauvais

Les mauvais indices se multiplient sur le Vieux Continent. L’Amérique menacée d’une nouvelle récession ne pourra pas servir de locomotive à la croissance mondiale. La guerre financière transatlantique se traduit par une confiscation du crédit au bénéfice des Bourses.

======

Depuis le début de l’été, les mauvais indices s’accumulent. Les grands pays de l’Union, Allemagne et France en tête, voient leur taux de chômage s’accroître et leurs prévisions de croissance révisées à la baisse, à quelques semaines des élections générales où la droite musclée - Edmund Stoiber dirige la branche bavaroise de la CDU - est donnée gagnante, le chancelier allemand Gerhardt Schröder paye une politique sociale-libérale flam- boyante. Après avoir réformé la fiscalité dans un sens favorable au patronat et aux grands patrimoines, lancé les fonds de pension, dérégulé le marché du travail et réduit les prestations sociales, le chancelier social-démocrate se retrouve avec plus de quatre millions de chômeurs officiels, pour l’essentiel situés dans les lands de l’est du pays. Quant à la croissance, elle a été revue à la baissepar Deutsch Bank à 0,5 % pour l’année en cours. La mauvaise santé de la première économie européenne pèse sur toute la zone euro

Même les Pays-Bas, toujours cités en modèle, annon -cent une croissance en baisse : les prévisions officielles du nouveau gouvernement passent de 2,75 % à 1,7 % pour l’année. Au total, le taux de chômage dans la zone euro a progressé le mois dernier pour s’établir désormais à près de 8,5 %.

La déprime européenne est d’autant plus sérieuse qu’i faut probablement faire son deuil d’une reprise forte aux Etats-Unis. La menace d’une seconde récession est en effet bien réelle pour la première économie du monde. Le FMI prévoit ainsi de revoir à la baisse la croissance américaine dans sa note de septembre. L’Amérique ne pourra donc pas servir de locomotive à l’Europe et au Japon. Preuve en est : les chiffres de la production industrielle et les carnets de commandes sont en baisse aussi bien en Allemagne (premier exportateur de la zone euro) qu’en France et en Italie.

Baisse des recettes budgétaires due à la chute de la croissance et aux programmes de diminution des impôts pour les groupes et les patrimoines, hausse des dépenses du fait de la montée du chômage et du financement du sous-emploi... On voit mal comment les pays de l’UE pourraient respecter le pacte de stabilité. Pourtant, tous les gouvernements, même celui du Portugal (la droite a remporté les élections au printemps dernier) publiquement épinglé par la Commission de Bruxelles pour un déficit public excédant largement la barre des 3 % avec une prévision de 4,1 % pour 2002, affirment qu’ils respecteront l’engagement de Barcelone d’être à l’équilibre en 2004. Le maintien de la fiction du respect du pacte de stabilité monétaire imposé par la BCE (Banque centrale Européenne) renvoie au débat qui traverse toute l’Union européenne : « Il faut tenir nos engagements économiques garants de la légitimité de nos engagements politiques. » Rien ne doit ébranler la confiance des marché mondiaux vis-à-vis de la BCE et, derrière elle, la garantie des rendements des capitaux dans la zone euro. Tout le mystère de la crispation autour du pacte de stabilité est là : dans la guerre qui oppose l’Amérique du Nord à l’Europe pour la captation des capitaux, les gouvernements doivent tout miser sur l’attractivité de leur place financière. Ainsi s’explique la fuite en avant en Europe en matière de baisses d’impôts, de privatisations, ainsi que des déréglementations des services publics et des marchés du travail.

On voit bien se profiler derrière le resserrement des politiques budgétaires européennes le bras de fer entre le dollar et l’euro. Les Etats-Unis sont confrontés à une contradiction majeure. D’un côté, il leur faut une baisse maîtrisée du dollar pour tenter de relancer les exportations du fait notamment d’une balance des paiements au déficit abyssal (plus de 400 milliards de dollars cette année). De l’autre, le financement de leur dette publique ne pouvant être assuré par une épargne intérieure quasi nulle il leur faut un dollar suffisamment attractif pour maintenir un flot de capitaux mondiaux sur leur place financière. Avant l’été, tout le monde attendait d’ailleurs une hausse des taux d’intérêts de la Réserve fédérale.

En Europe, la hausse de l’euro est un objectif permanent
de la Banque Centrale Européenne. D’une part, il s’agit de limiter l’inflation (une monnaie forte se traduit par des importations moins chères et donc par une désinflation), de l’autre, il convient d’attirer le maximum de capitaux sur les Bourses où se refinancent les grands groupes européens engagés dans un vaste mouvement deconcentration et d’implantation en Amérique du Nord.

Mais depuis la crise financière de l’été, des voix s’élèvent tant en Europe (surtout en Allemagne) qu’aux Etats-Unis pour souhaiter une baisse des taux d’intérêts. Officiellement, il s’agit de conjurer les risques de récession, voire de déflation (baisse des prix, des salaires et des profits). En fait il s’agit d’alimenter en argent frais Wall Street et les places européennes menacées par une chute des actifs financiers (actions, obligations). Au total, les banques centrales seraient une fois de plus mobilisées non pas pour favoriser la croissance et les emplois, mais pour soutenir les Bourses mondiales à l’image de ce qui s’était passé, il y a près d’un an, après le 11 septembre. En effet, la baisse des taux, recommandée désormais par la puissante BRI (la Banque des règlements internationaux, banque centrale des banques centrales), se traduit par une hausse mécanique des plus values potentielles des actifs financiers.

Cette guerre financière entre les deux rives de l’Atlantique aggrave les divisions au sein de l’Union. Le dernier sommet franco-allemand a montré l’ampleur des conflits entre Paris et Berlin et, plus généralement, entre les pays les plus puissants de l’Union Européenne et ceux plus démunis du sud de l’Union en attendant ceux de l’Est.

Okba Lamrani

(dans paru l’Humanité du 9 août 2002)