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Algérie (14)

page 1889 -

écrit le 2 décembre 2002

Ces amis que je voulais revoir

Durant son mandat d’élu municipal en charge des actions internationales, Pierre Urvoy a été l’initiateur d’une relation avec la commune algérienne de Tigzirt-sur-mer en Kabylie. Grâce au Comité Palestine Méditerranée du Pays de Châteaubriant   il a pu y retourner du 14 au 23 octobre dernier pour y revoir ceux qui sont devenus ses amis. « Un accueil extrêmement chaleureux. Un voyage d’une grande richesse, d’un grand intérêt » dit-il.

« C’est facile d’aller tout seul là-bas, et les coins dangereux sont connus, ailleurs on ne court aucun risque » dit-il.

Pierre Urvoy a pu voir, sur le terrain, la façon dont se sont passées les élections municipales, le 10 octobre 2002 : « des élections sous contrôle » ; une participation inférieure à 50 % au plan national et à 10 % environ en Kabylie, pour plusieurs raisons :

– ici : « Un véritable refus des élections mais avec respect de la liberté , pour chacun, de participer ou non au vote »
·- Là « Les bureaux de vote fonctionnaient mais abstention « obligatoire » du fait de menaces par certains militants des comités locaux à l’encontre de ceux qui voudraient voter »
·- Plus loin : « Une impossibilité physique d’expression du suffrage : les bureaux de vote ne pouvaient fonctionner, les urnes avaient disparu »

VOTER C’EST TRAHIR disaient des graffitis sur les murs d’Alger (voir photo) avec cette explication « il y a trop de sang entre les élections et nous »

Magouilles

Dans les communes qui, suite au boycott se sont trouvées sans élus, le gouvernement a annoncé la nomination d’administrateurs par l’État et l’organisation d’élections partielles à venir.

« Les journaux algériens ont rapporté quotidiennement des émeutes consécutives aux magouilles de l’administration installant des maires en faisant fi de l’expression des citoyens (...). J’ai même lu ce cas, qui ne semble pas unique : dans une commune où le FLN avait recueilli le plus de voix (élections à la proportionnelle) mais ne disposait pas de la majorité absolue, tous les autres élus, de différents partis, se sont concertés et ont décidé de présenter un candidat commun. Ensemble ils disposaient donc de la majorité absolue et ce candidat aurait dû être élu maire. Oui, mais ... le wali (préfet) intervint et désigna comme maire le candidat du FLN ! ». La loi permettrait ces fantaisies en Algérie. Faut-il alors s’étonner de voir que, dans cette commune, le lendemain, la mairie fut mise à sac, les pneus brûlant sur les routes barrées...

Emeutes

Chacun le devine : verrouiller totalement, sans soupape aucune, une cocotte-minute posée sur le feu vous offre le risque d’une explosion. C’est ce qui se passe en Algérie. L’émeute devient le seul mode possible de contestation

Les révoltes sont d’ampleur très variable : le barrage d’une route, la mise à sac d’établissements publics représentant l’État. En 1988 l’émeute a enflammé tout le pays. La police a été dépassée mais l’armée a fait les choses « sérieusement » : les blindés ont été envoyés contre les civils, les jeunes surtout, et ont réglé cette affaire à la mitrailleuse. Des centaines, sans doute des milliers de morts ont été comptés dans les rangs de manifestants criant leur accablement devant le chômage, les logements indignes et devant un avenir bouché.

De ce bain de sang sont sortis le principe du multipartisme et la liberté de la presse en 1989. Le coût de ces acquis a donc été extrêmement élevé. En est également issue la naissance et l’expansion de l’islamisme politique dont chacun a pu mesurer l’obscurantisme et ses dérives tragiques.

Le printemps noir

En avril 2001, la Kabylie s’est enflammée en réaction aux assassinats de jeunes par les gendarmes. Le comportement de ces derniers, qui est en effet agressif en permanence, est aussi devenu un comportement assassin. Plusieurs jeunes en ont été victimes, tirés à la Kalachnikov dans des locaux de brigades.

Ce fut le cas de Massinissa GUERMAH le 18 avril 2001. Son assassinat fut l’étincelle qui a provoqué l’explosion d’une révolte et d’un mouvement citoyen inconnu jusque là. Ce fut « le printemps noir ». Le noir du deuil et du désespoir. Mais aussi le noir du tunnel dont ce pays ne voit pas le bout. 118 morts et 3 à 4000 blessés sont comptés depuis avril 2001.

Une commission a été créée pour enquêter sur ces assassinats mais, 18 mois après, aucun des gendarmes assassins n’a été déféré devant la justice. Ils sont pourtant parfaitement identifiés. Les Kabyles demandent un procès devant une juridiction civile. Mais l’armée veut une juridiction militaire : un jugement en famille, en quelque sorte !

Des comités citoyens

La Kabylie rebelle a mis en place une forme d’organisation citoyenne inédite.. « Hamid, Ourida, Yasmina m’ont, à Alger, expliqué la genèse de ces comités citoyens qui ont été organisés également dans quelques autres villes algériennes »

L’État algérien est un état rentier. Le pétrole lui assure une rentrée de devises considérable dont les généraux ont toujours été les grands profiteurs. Tout le monde le sait, en Algérie comme ailleurs. Cela lui a permis, depuis l’indépendance d’acheter les élites, d’acheter aussi tout ceux qui bougent, s’organisent et contestent : syndicalistes, associatifs et autres militants. Le parti unique, de règle jusqu’en 1989, assurait le bouclage final de ce dispositif. Les gens devenus remuants et donc dérangeants, se sont vus proposer de confortables situations, des logements luxueux. Ils se sont donc tus pour devenir, eux aussi, des bénéficiaires du système.

Il faut avoir une abnégation, un courage hors du commun pour y résister. Car, bien entendu, pour celles et ceux qui refusent la carotte, il y a le bâton. Les menaces, des agressions, les sanctions les plus diverses, le chantage viennent à bout de bien des résistances. Épuisé, déprimé, isolé, on craque. Certains n’attendent pas cela et saisissent la proposition de promotion qui fait abandonner une solidarité mais vous garantit le confort et la tranquillité.

Au départ il y avait donc cette volonté d’implication citoyenne et démocratique et celle d’éviter la corruption des responsables, leur récupération par le système algérien, un système que chacun sait maffieux.

Les Kabyles se sont donc organisés, de façon décentralisée en comités de village, d’arch (pluriel archs ou aarouchs), de commune ou de daïra (sous-préfecture). Les archs (tribu en kabyle) furent autrefois une instance de régulation entre personnes ou villages au niveau de ce que l’on pourrait appeler de petites régions, homogènes dans leur réa-lité géographique, sociale, La reprise de ce mot, de cette notion, a marqué une réactivation citoyenne d’une notion ancienne qui avait disparu.

Ces comités citoyens se sont donné des règles :
– Envoi de délégués des comités dans les coordinations. Il y a les coordinations de willaya (département) et les coordinations inter-willayas.
– Présidence tournante dans les instances de coordination pour éviter la récupération des responsables.
·- Exclusion de représentation des partis politiques dans ces comités pour éviter toute récupération
·- Recherche obligatoire du consensus dans tous les comités : il faut que les débats durent aussi longtemps que nécessaire. On ne se sépare pas tant que les objectifs, les actions, ne font pas l’objet d’une approbation de tous. Cela peut prendre une journée, ou deux ou trois !

« Evidemment c’est un fonctionnement très lourd, et qui commence à s’essouffler, mais qui dure quand même depuis 18 mois » ajoute Pierre Urvoy.