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Algérie (15)

page 1890

(écrit le 2 décembre 2002)
suite de la page précédente

Entretien avec M. AZZOUZ
Office de tourisme   de Tigzirt

« Tu ne peux pas me tuer, je suis déjà mort ! »

L’office du tourisme   (ndlr : Tigzirt sur Mer est une ville très touristique : avis aux amateurs d’archéologie et de belles plages de sable fin) est situé en plein centre ville, « place des martyrs ». Les saisons touristiques de 2001 et 2002 furent, évidemment, mauvaises : l’ébullition kabyle effraya bien des vacanciers algériens qui choisirent une destination plus calme.

Les martyrs, sur les monuments et les plaques de rues d’Algérie, sont ceux qui sont morts lors de la guerre de libération (notre guerre d’Algérie). Emplacement très symbolique à Tigzirt qui a été choisi par les manifestants-citoyens, des jeunes surtout, pour tenir nombre d’assemblées générales depuis 18 mois.

Ulcérés

Les quelques marches qui permettent d’accéder à l’Office de Tourisme   conviennent très bien pour permettre l’expression des différents orateurs. M. Azzouz eut à gérer des situations délicates avec des foules passionnées, des jeunes ulcérés par l’attitude du pouvoir central, par la mauvaise situation économique, par le chômage massif, par l’attitude des gendarmes ... A ces jeunes, il prêta téléphone, sono, avec le souci permanent d’un dialogue qui permette de limiter les excès, la violence, les dégâts qui ne faisaient du tort, souvent, qu’à la Kabylie elle-même. Il témoigne : « J’ai vu, à 2 mètres d’une rangée de gendarmes, Kalachnikov pointée sur eux, des jeunes ouvrir leur chemise et offrir leur poitrine en disant : : Tire si tu es un homme ! Tu ne peux pas me tuer, je suis déjà mort ! »

Il a rapporté à Pierre Urvoy des confidences de jeunes :
– « Je reproche à mon père de m’avoir donné la vie. Une vie dont je n’ai rien à espérer. »
– « Je ne peux même pas dire bonjour à mon père le matin, car il va me regarder et voir le chômeur que je suis, voir le garçon qui va lui demander 50 dinars pour boire un verre avec les copains. »
– « Le tamazight (langue berbère) reconnu par le pouvoir, c’est bien, mais c’est le changement de tout le système que nous voulons... Mais, bien sûr c’est l’affaire de tout le peuple algérien. »
– « En 1962, les colons français sont partis, mais aujourd’hui les colons sont algériens. »

Les responsables élus et administratifs de la mairie ont dû également faire preuve de diplomatie et de doigté pour éviter des dégâts : à certains moments particulièrement forts de manifestations ils ont assuré des permanences 24 h sur 24 à la mairie pour faire face à ce qui était une émeute. Aucun dégât ne fut occasionné aux locaux et matériels municipaux. Ce ne fut pas le cas dans toutes les communes de Kabylie.

2 sur 20

L’ébullition permanente des jeunes a eu ses conséquences, évidemment, dans les établissements scolaires. « J’ai eu l’occasion de rencontrer des professeurs du Lycée Amar Toumi de Tigzirt. Il ont à faire face à des jeunes perturbés, vite agressifs et perdant parfois le sens de la mesure dans leurs demandes.

L’un d’eux avait reçu la note de 2 sur 20 en éducation physique. La note en question empêchait son passage en classe supérieure. Ce garçon est venu avec un groupe d’autres lycéens demander que la note soit portée à 12 (douze) au lieu de 2 ! Mais ils n’ont pas obtenu gain de cause » raconte Pierre Urvoy [ndlr : on peut se scandaliser de ce comportement, mais on a vu à Châteaubriant, il n’y a pas si longtemps, une « bonne » famille castelbriantaise, dans un « bon » collège, faire pression sur un professeur pour faire enlever un zéro à un devoir que leur enfant avait volontairement « séché »]

En Kabylie, la vie de famille est très patriarcale dans sa tradition mais les choses changent : « Un enfant qui parlait devant son père recevait une gifle. Beaucoup de pères de familles sont aujourd’hui déstabilisés par des fils devenus des rebelles ».

Autonomie kabyle ?

La revendication d’une autonomie de la Kabylie est une nouveauté. Elle est le fait d’une très faible minorité de Kabyles. « J’ai entendu (à Nantes !) le discours autonomiste du Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (M.A.K.) : en creux, le discours n’était pas autonomiste, il était séparatiste, indépendantiste. Il refuse même un fonctionnement fédéral de l’État algérien. C’est Ferhat M’henni chanteur et leader de ce mouvement, qui s’exprimait ce soir-là. Ce mouvement exploite la haine du pouvoir central et l’amertume de ne pas voir l’ensemble de l’Algérie se joindre à leur rébellion » : Pierre Urvoy explique cependant que cette revendication d’autonomie a pris corps en raison de l’attitude du pouvoir central algérien :

En juillet 2001, des gendarmes firent une descente dans Tigzirt, à la hache et au poignard. Outre la casse, un jeune fut tué à coups de poignard. Les jeunes de Tigzirt ont marqué le lieu de cet assassinat par des fleurs, des banderoles et, au-dessus, le drapeau national vert et blanc avec l’étoile et le croissant rouge. Près de 18 mois après cet événement, ces symboles sont toujours là.

Dans leurs manifestations, les jeunes s’attaquent aux institutions qui évoquent, peu ou prou, l’État algérien. C’est l’Etat qui est visé mais leur identité algérienne n’est pas remise en cause.

« J’émettais à M. Azzouz l’hypothèse que le Président Bouteflika et les généraux avaient peut-être réussi une amorce de division de la nation Algérienne que 132 ans de colonisation n’avaient pas provoquée. Il m’a dit : « En 1958, les autorités françaises, pour diviser les Algériens, ont proposé à Krim Belkacem, leader kabyle du FLN, cette autonomie de la Kabylie. Il a refusé. Et, par ailleurs, on ne va pas se priver de notre part du gâteau pétrolier ! » »

M. AZZOUZ est de la génération qui a fait vivre le printemps berbère (1980), temps fort de l’action pour la reconnaissance de cette culture que la Kabylie revendique. « Notre slogan était Oui à l’unité (de l’Algérie), Non à l’unicité (de la culture) ! » se souvient-il

Les archs

Des débats, des inquiétudes : les archs entre la culture citoyenne et la culture de l’émeute ?

Tigzirt, comme la Kabylie en général, est divisée sur la poursuite des actions et initiatives du « mouvement citoyen ». Le parti FFS parle même du risque de tchétchénisation de la Kabylie.

Mais le débat existe également dans le « mouvement citoyen »entre une fraction dure, jusqu’auboutiste et intransigeante, et une tendance qui souhaite un atterrissage en douceur pour éviter la marginalisation de la Kabylie et pour engranger, peut-être, des avancées démocratiques.

Nombre de citoyens disent que les émeutes font plus souffrir la Kabylie que le pouvoir central et considèrent que ce mouvement n’est plus porteur de leur espoir même s’ils maudissent le pouvoir central.

Taryk Yacine, professeur et associatif a dit : « Ce mouvement, intéressant au départ, par l’implication de la société civile, ne peut plus prétendre à une légitimité démocratique ». Visiblement le mouvement des archs est à la croisée des chemins.


2 décembre 2002 :

Entretien avec le
Dr Farid Benkhemou
membre de la coordination de Tigzirt

Farid Benkhemou est l’un des « dialoguistes », qui a pris langue avec la Présidence de la République, le 18 août dernier. Pour que s’arrête l’effusion de sang, lui, et deux autres délégués de la coordination de Tigzirt, sont allés à Alger devant le palais présidentiel pour demander à être reçus. Ils se sont installés avec leurs banderoles pour une grève de la faim prévue pour durer tant qu’une entrevue ne serait pas accordée.

Après 3 à 4 h de négociations, celui qui est considéré comme l’éminence grise de Bouteflika , Larbi Belkheir chef du cabinet, les a reçus et leur a donné quelques bonnes paroles relatives à une satisfaction de la « plate-forme d’Elkseur » qui a formalisé les revendications citoyennes du mouvement des Archs.

Des paroles sans lendemain.

Néanmoins, le comité de Tigzirt, avec cette démarche, a fait preuve d’une certaine volonté d’ouverture et de sortie d’une situation bloquée.

« M. Benkhemou, qui est chirurgien-dentiste, m’a indiqué son inquiétude dans la situation actuelle, devant « les jeunes abandonnés à eux-même », le risque d’isolement de la Kabylie qui se divise, le désir d’obtenir une sortie de crise qui laisse un avenir démocratique ouvert : « obtenir des avancées même si toute la plate-forme d’Elkseur ne peut être satisfaite. Il faut arrêter l’effusion de sang. La mutation de l’État jacobin ne peut être obtenue de façon brutale, révolutionnaire. L’autonomie est un non-sens, une aberration. Il ne faut pas faire de la Kabylie un repoussoir, un dépotoir d’ordures ».

« Quand je l’interroge sur le mouvement des Archs aujourd’hui, il dit : « Il y a une tendance dure, presque fascisante. Le mouvement est divisé mais c’est déjà extraordinaire que ce mouvement au fonctionnement horizontal ait pu vivre 18 mois ! »


2 décembre 2002 :
_ À la mairie de Tigzirt

« J’ai rencontré 7 élus sur les 9 que compte l’A.P.C. (Assemblée Populaire Communale, équivalent de notre conseil municipal) de Tigzirt. Le nouveau maire, Monsieur Amar DIAF est membre du FFS qui a emporté 5 sièges. Les 4 autres élus sont FLN. Seuls ces deux partis présentaient des candidats. Le RCD, autre parti à forte implantation kabyle, avait, je le rappelle, appelé au boycott des élections. Il avait deux élus dans la précédente municipalité qui était également à majorité FFS. Le faible taux de participation au vote est, bien entendu, une donnée importante. Certains ne manqueront pas de souligner une légitimité fragile des élus »

« Lors de mon passage, l’heure était à la transmission des dossiers entre l’ancien maire, Rachid SEDKI, et le nouveau Amar DIAF. L’accueil qu’ils m’ont tous réservé fut extrêmement sympathique. Ils m’ont dit leur souhait de poursuivre un partenariat avec la municipalité de Châteaubriant ».

Ce partenariat est aussi un souhait très fort du Comité Châteaubriant-Médi-terranée . Au moment du Printemps Noir, la mairie de Châteaubriant a envoyé une lettre de soutien à la mairie de Tigzirt, qui ne l’a pas oublié. « Mais il faut nouer des relations plus étroites, dit Louis David, manifestement les élus de Tigzirt sont demandeurs. Et ce serait un bienfait pour tout le monde car, lorsque les gens se connaissent, les a-priori et les réticences tombent ». C’est pourquoi le Comité Châteaubriant-Méditerranée a envoyé un compte-rendu du voyage de Pierre Urvoy à la mairie de Châteaubriant .

Développement

Dans les bonnes nouvelles, trois projets sont porteurs d’avenir pour la ville touristique qu’est Tigzirt :
– Construction d’un port pour 80 bateaux de pêche et de plaisance. « La réalisation de ce projet est commencée : j’ai vu bâtir la centrale à béton destinée à sa construction par une entreprise d’État. » Coût 1,6 milliards de dinars (20 194 000 € soit 132 500 000 F). Outre les taxes attendues, les élus en espèrent un bénéfice de 1000 à 2000 emplois directs et indirects.

– Construction d’une station de dessalement de l’eau de mer d’une capacité de production de 30 000 m3 par jour. Coût : 220 millions de dinars (2 770 000 € soit 18 212 000 F). Cette réalisation, par une entreprise étrangère, règlera l’approvisionnement de Tigzirt en eau potable. Actuellement on n’a de l’eau au robinet qu’un jour sur deux, environ.
·- Construction d’une station d’épuration des eaux usées qui manque à Tigzirt. Coût : 120 millions de dinars (1514 000 € soit 9 934 000 F)

Il s’agit, en totalité, d’un financement d’État que permet l’embellie des prix du pétrole depuis quelques années.


2 décembre 2002 :

Le foot, aussi
Jaune + vert = Canaris = FCNA + JSK

Il se trouve que le club de football de Tizi-Ouzou, la JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie), porte les mêmes couleurs que le club nantais et qu’on les appelle également les canaris ! D’ailleurs les Kabyles n’ont jamais manqué de signaler cette analogie. « Je sais qu’en Algérie, notamment en Kabylie, la victoire de Zidane et de ses copains lors de la coupe du monde de 1998, fut fêtée comme une victoire nationale : Tigzirt était dans la rue, ce jour-là, avec les cris de joie. Et les klaxons, évidemment... »

« Or, ce vendredi 18 octobre:sur la route d’Alger à Tigzirt, 120 km, j’ai croisé d’innombrables voitures et minibus remplis surtout de jeunes. Bannières jaunes et vertes au vent, bras tendus et les doigts formant le V de la victoire. La JSK est le club (professionnel) algérien de foot le plus fort. Elle avait rendez-vous, cet après-midi là, à Alger avec un club égyptien pour disputer la demi finale de la coupe d’Afrique de football. La JSK portait donc, tout à la fois, les couleurs de la Kabylie et celles de l’Algérie. C’est dire si l’affaire était d’importance ! »

Les rues algériennes, à Tigzirt comme ailleurs, sont toujours pleines de piétons, des hommes surtout, qui déambulent, bavardent, glandent pour tout dire. « Mais j’étais presque seul à ce moment-là : les Kabyles qui n’étaient pas au stade du 5 juillet à Alger (65000) étaient devant leur poste de TV »

Lors du match-aller la JSK avait perdu (1 à 0) en Égypte. Il lui fallait gagner, ce jour-là, avec 2 buts d’avance pour accéder à la finale de cette coupe d’Afrique. Et le contrat fut rempli par 2 à 0... De 21 h à 22 h les Tigzirtois de retour d’Alger firent une entrée en ville dans les hourras et les klaxons, comme s’ils étaient les acteurs de cette victoire ! Le foot-exutoire, le foot-dérivatif, fonctionne à plein dans une Kabylie assiégée par le pouvoir central.

Il semble que, dans le passé, certains ministres qui assistaient à ces matchs, ont été obligés de quitter la tribune officielle des stades pour fuir les huées vengeresses et puissantes d’un public ravi de saisir une si belle occasion de leur faire savoir tout le mal qu’ils en pensent. A défaut de pouvoir l’exprimer par un vrai bulletin de vote.


2 décembre 2002 :

Djazaïrouna, Une association des victimes
du terrorisme

J’ai pu rencontrer, à Alger, Madame Kheddar qui est présidente de cette association qui regroupe 4500 adhérents dans la région de Blida. Djazaïrouna tient à garder son indépendance à l’égard d’un pouvoir qui a tenté de la récupérer, de l’instrumentaliser et en paie un prix élevé : pas un centime de subvention de l’État alors que la détresse, les besoins des familles victimes du terrorisme sont immenses. Besoins de soutien psychologique, juridique, social. L’aide d’une ONG étrangère (Terre des hommes - Suisse) a permis des actions de soutien. Il n’a pu se poursuivre. Un relais est recherché.


Fiché ?

Salle d’embarquement de l’aéroport Houari Boumedienne à Alger. Je termine mon séjour algérien et j’attends mon avion de la Khalifa Airways.. Une hôtesse appelle : « Embarquement des passagers du vol Airlib pour Paris... ». Les passagers concernés se lèvent tranquillement. L’un de mes voisins fait l’objet d’une attention particulière de l’hôtesse : « Vous avez bien compris, Monsieur ? » - « Oui, oui. » J’ose un sourire et lui dis : « Eh bien ! Ici, on ne veut pas vous oublier ! » - « Ca... ça ne risque pas ! » Il baisse le ton et ajoute : « Ici, je suis fiché » . Puis il est parti. Vrai ? Pas vrai ?

Compte-rendu de Pierre Urvoy

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