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Algérie (19)

page 1894 -

Ecrit le 15 octobre 2003

L’agonie psychique
des anciens d’Algérie

Quarante ans après, des Français, « anciens d’Algérie », se réveillent encore régulièrement en sursaut. Dans leurs cauchemars, ils revoient la tête d’un copain appelé qui explose, entendent le cri du fellagha qu’ils ont fait taire, sentent une odeur de corps brûlés... Un quart du million et demi de Français envoyés en Algérie entre 1954 et 1962 ont souffert, à un moment de leur vie, de troubles psychiques liés à leur expérience de cette guerre (Le Monde du 28 décembre 2000). Aujourd’hui sexagénaires, la plupart ont appris à vivre avec ce passé souvent ignoré de leurs proches.

Mais certains n’ont jamais remonté la pente : leurs sautes d’humeur, leurs phobies ont rendu la vie insupportable à leur entourage, précipitant les ruptures, l’isolement, voire la dégringolade sociale. « Beaucoup ont subi un traumatisme majeur à l’armée », a remarqué le neuropsychiatre Serge Bornstein lors du colloque organisé vendredi 3 et samedi 4 octobre 2003 à Paris sur le thème « Souffrances et mémoires ».

Dénoncer le déni

En choisissant ce sujet pour sa première manifestation, la Société franco-algérienne de psychiatrie (SFAP), créée en 2002, est allée droit au but : dénoncer le déni de cette souffrance qui prévaut en France comme en Algérie et pèse sur les individus mais aussi sur les sociétés : racisme anti-maghrébin de ce côté de la Méditerranée, syndrome de violence sur l’autre rive.

Réticents à se soigner

Plusieurs intervenants ont analysé l’actuelle guerre civile algérienne comme une répétition du cauchemar vécu voici près d’un demi-siècle, manifestation d’une névrose collective liée à la perpétuation, par le régime d’Alger, d’un récit héroïque falsifié de ce conflit qui fut aussi une guerre civile. Or, a souligné la psychanalyste Alice Cherki, la guérison suppose de « transformer la souffrance individuelle en une mémoire partageable par tous ».

La SFAP a été créée par des psychiatres français et algériens, ces derniers s’étant réfugiés en France pour échapper aux violences des années 1990. Praticiens dans les hôpitaux, ils constatent chez leurs patients le poids des traumatismes de guerre. Pour leurs collègues demeurés en Algérie, ce type de troubles s’observe non seulement chez les anciens moudjahidines de la « guerre de libération », mais aussi parmi la population. La souffrance psychique des anciens s’est heurtée au mur d’une histoire officielle uniquement glorieuse. « Aucune évaluation de cette immense cohorte de cas cliniques n’a été entreprise », a déploré Nacéra Moussi, psychiatre à l’hôpital Boucebci d’Alger, en constatant, exemples à l’appui, « l’agonie psychique d’une grande partie des survivants » qui, à travers leurs enfants, vivent la répétition des violences et le naufrage de leurs idéaux de jeunesse.

« Le colonialisme, puis la confiscation des idéaux démocratiques se sont superposés pour intégrer la peur et l’anxiété dans le tableau clinique de la société algérienne », a renchéri Tahar Absi, professeur de psychologie à Alger.

En France, le récent retour de mémoire déclenché par les confessions du général Aussaresses sur la torture a quelque peu déverrouillé la parole des anciens appelés. Devant le congrès, plusieurs témoignages ont montré que les harkis, les pieds-noirs et leurs descendants comptent aussi des traumatisés.

Dormir avec une arme...

La plupart des malades sont réticents à l’idée de se soigner. Longtemps, rien ne les y a incités : ni le refus des autorités françaises, jusqu’à une loi de 1999, de reconnaître la réalité de la guerre d’Algérie, ni le système des pensions militaires, qui excluait les préjudices psychiques jusqu’en 1992. La situation évolue peu. Après avoir interrogé des membres de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) relevant de « névrose traumatique », Marie-Odile Godard, psychanalyste et auteur de « Rêves et traumatismes ou la longue nuit des rescapés » (Editions Eres), a décrit le « fond d’horreur » commun à ces anciens soldats. « Certains continuent de dormir avec une arme à portée de la main, d’autres ont peur lorsqu’ils croisent un Arabe dans le métro », a-t-elle témoigné en soulignant la réticence des tribunaux spécialisés à accorder des pensions.

Comme elle, Mohamed Taleb, président de la SFAP, milite pour le lancement d’une étude épidémiologique et pour l’accès à des consultations gratuites, à l’image des Vet Centers ouverts aux Etats-Unis pour les « vétérans » du Vietnam. Mais un rapport remis fin 2002 se prononce contre une telle perspective. Ses auteurs jugent que de tels centres risqueraient d’entretenir le ressentiment des anciens appelés à l’encontre de l’Etat.

Philippe Bernard dans Le Monde du 17 octobre 2003


Octobre 2001

40e anniversaire des massacres d’octobre 1961 ; à Paris comme en province, une multitude d’initiatives : de nombreux livres paraissent ; plusieurs expositions sont organisées ; le Forum des Images et l’association 17 octobre 1961 contre l’oubli organisent une semaine de projections de films autour du 17 octobre 1961 suivies de débats, ainsi qu’une exposition de photographies d’Elie Kagan ; des chaînes de télévision diffusent des documentaires sur octobre 1961 ; le conseil municipal de Paris fait poser une plaque au pont Saint-Michel : « A la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la répression sanglante de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 » ; à l’Assemblée nationale, une intervention d’un député communiste au sujet d’octobre 1961 est bruyamment interrompue à plusieurs reprises par des élus de la droite.

A ce jour, l’Assemblée nationale et le Sénat n’ont toujours pas reconnu la réalité et la nature des crimes perpétrés en octobre 1961 par l’Etat ; la question de l’ouverture des archives est au point mort, comme celle des manuels scolaires


Ecrit le 5 novembre 2003 : Courrier des lecteurs

Le temps du silence

Vous avez bien fait de donner écho à l’article du Monde, intitulé « l’agonie psychique des anciens d’Algérie ». Il fait référence aux « problèmes de mémoire » de ces combattants.

Ayant moi-même vécu ce drame et ses répercussions profondes, je mesure l’importance de cette réflexion : en fait une guerre n’est jamais terminée. Les « ondes de choc » se succèdent sans fin comme les vagues d’une marée.

Ceci amène à révéler qu’à Châteaubriant comme ailleurs, de lourds silences pèsent dans bien des cœurs. Pas facile de les percevoir. Châteaubriant fut comme bien d’autres villes ou régions de France, marquée par les guerres :

– 1939/45 : il y eut le retour de presque tous les prisonniers. « Mais rendez-vous compte, un foyer, un couple, privé cinq années du père, de l’époux... ». Il y eut aussi le retour de quelques déportés, et la disparition des autres.

– 1945/1962 : les guerres coloniales et spécialement la guerre d’Algérie.

Pour les uns comme pour les autres la vie a repris, il le fallait bien. Les matamores racontent leurs exploits. Les autres se taisent. Les cicatrices demeurent en leur cœur et les cauchemars s’enchaînent. Le silence s’appesantit. Comment parler de l’in-communicable ?

Les épouses et les enfants, ou les orphelins, se murent dans le silence eux aussi. Ne serait-ce que pour ne pas avoir l’air de gémir. « C’est un peu comme les tourbillons au fond d’une rivière dont la surface est calme » dit une veuve. Et un orphelin, aujourd’hui sexagénaire, ajoute : « Nos mères ne nous disaient rien mais nous sentions, justement, le poison des « non-dits » ».

Depuis quelques années une évolution semble se dessiner : « Il fallait que ça sorte » disent encore tel déporté ou tel ancien d’Algérie. Une veuve ajoute « Aux cérémonies du souvenir, nous commençons enfin à avoir une petite place nous aussi ». D’ailleurs les jeunes veulent savoir : « Dis papy, c’était comment ? Pourquoi ? ». Plus moyen d’éluder les questions. « Et finalement ça nous fait du bien de parler » conclut un autre.

L’actualité y contraint parfois, par exemple avec le problème de l’indemnisation des orphelins de la Déportation. Les intéressés n’y croient guère. Le problème n’est pas près d’être résolu. « Et s’il l’est un jour, ce

ne seront pas les euros qui remplaceront mon père » dit un autre. Et encore ceci : « Dire qu’il y a des gens qui sont assez mufles pour nous jalouser ! ».

Le syndrome du survivant

Pas facile d’être un survivant, qu’il s’agisse de la guerre ou d’un accident de la route. On est tenté de vouloir se faire pardonner d’être encore là, « de n’avoir pas été arrêté par la gestapo ; d’être revenu des djebels ». De quoi empoisonner toute une existence. « J’évite de croiser le regard des femmes de mes camarades restés là-bas » dit encore un ancien d’Algérie. « J’ai un peu honte de nos proclamations de solidarité aux Monuments aux Morts. Mais comment faire ? ».

Tout cela peut sembler pessimiste. Ce n’est qu’une réflexion sur une réalité. Peut-être une invitation à la « bien-veillance » : un mot formidable. Bien voir. Voir avec un regard plein de respect. Le respect du mystère de l’autre. Le voisin peut-être. L’inconnu que l’on croise. L’ami que l’on croit connaître mais dont on ignore le fond du cœur laminé par les souvenirs secrets. « La bienveillance empêche de moisir » dit un proverbe arabe.

Un lecteur