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Algérie (20)

page 1895 -

Ecrit le 15 octobre 2003

L’ethnologue

On venait de faire rentrer un nouveau prisonnier. Un crâne labouré d’une lame, ayant laissé des îlots épars de cheveux à certains endroits et des entailles, à peine cicatrisées, en d’autres. Des yeux noircis par un éveil imposé. Une tête fatiguée, au dessus d’une silhouette filiforme.
En lui tapotant l’épaule, comme on le ferait à un ami, le sergent, l’air compatissant, le fit avancer au milieu de la salle, où murs et sol étaient un parfait agencement de larges blocs de pierre bien taillés, vestige des anciens thermes romains où les numides réfractaires servaient d’appâts à des murènes affamées. Ces pierres, l’humidité des lieux et la résonance des sons qui pouvaient s’y produire, étaient ce qui restait du décor qui avait servi à ces scènes, somme toute presque identiques à celles du moment. Entre temps, on avait inventé l’électricité et les détergents.

« Tu vois là-bas, le petit Akli ? Je sais que tu le connais. Il est du même patelin que toi. Dans la tribu tout le monde se connaît. Non ? Il n’est pas beau à voir, hein ? Alors tu as intérêt à parler » dit le sergent au nouveau venu, tout en lui caressant la nuque, déjà imbibée d’un mélange de sueur et de la moiteur ambiante. Celui que le sergent lui désignait, en lui faisant pivoter la tête vers un endroit de la salle, ne ressemblait plus à l’Akli qu’il connaissait. Celui qu’il voyait, à ce moment là, était une loque. Un semblant de bout d’homme, recroquevillé dans ce coin de la salle des tortures, l’antique salle des supplices. Percevant, à peine, ce qui s’y disait ou ce qui s’y faisait. Il venait, le pauvre idéaliste, de subir toute la panoplie de la profession qui s’y exerçait. La quête de l’information s’était arrêtée là où la douleur n’avait plus d’emprise sur le corps. Son esprit, lui, pour mâter la souffrance, relisait certains passages de « La question » d’Henri Alleg, qu’il venait de finir, heureusement pour lui, juste avant son arrestation. A cette question, il avait une bonne partie des réponses à ce moment-là. Il pensait que peut-être l’expérience d’un non-indigène l’aiderait à mieux résister. Akli s’était douté que « L’opération jumelles » n’allait épargner personne. Même les bêtes de somme étaient suspectes. Entre le patriotisme qui l’animait et la réalité horrible qu’il vivait, le fossé s’était agrandi et le temps s’était rallongé. Durant ces instants, il ne se souvenait que de la dernière phrase prononcée par l’officier qui menait l’interrogatoire : « Butez-le ! ».

Dans un autre endroit, celui-là éclairé de la salle, assis autour d’une table pour reprendre leur souffle, deux troufions bien baraqués, les torses et les bras ostensiblement poilus, passaient en revue les documents retrouvés au domicile d’Akli, durant la perquisition qui a suivi son arrestation. Quand on les lui avait exhibés, collés au visage jusqu’à l’étouffer, il sentit l’odeur de sa maison, il revit les visages de sa vieille mère, ses cinq enfants et sa femme enceinte du dernier. Il avait presque oublié la douleur qui le taraudait. Il espérait que, plus tard, les siens comprendraient. Il ne cherchait pas à se pardonner pour ce qu’ils risquaient de subir. Il s’y était préparé. Pour lui, le destin n’est pas écrit d’avance, il commence à s’écrire quand on le prend par la gorge. Seule l’idée de la séparation, peut être si tôt, le rendait triste. Aimer son pays était sa manière à lui d’aimer sa famille.

Un semblant de lettre intéressait particulièrement nos deux soldats. Un texte écrit dans des caractères qu’ils n’avaient jamais vus. Ils connaissaient un peu le sanskrit. Ils avaient eu vent de ces écritures chinoises très anciennes. Ils auraient été des hiéroglyphes, ils avaient Champollion pour les déchiffrer. Ils avaient passé des heures, à essayer de soutirer à Akli, l’idée qu’il s’agissait d’un message codé, destiné au maquis. Au fond de lui, Akli commençait à croire que son combat pour la reconnaissance de son identité culturelle, était plus mortel que le combat qu’il menait pour la libération de son pays. Ils continuaient à tripoter ce papier à lettres, jauni par le temps et noirci, à force d’être manipulé par des doigts sales. Les yeux grands ouverts, jusqu’à plisser les fronts sur toute leur largeur, ils s’ingéniaient à trouver une hypothétique clé au rébus.

Code secret

Akli avait beau répéter que c’était une écriture pratiquée en Afrique du Nord et qu’elle était très ancienne, rien n’y faisait. Réponse trop facile du dominé face à son dominant. Toute l’armada qui s’était succédé au chevet d’Akli, était convaincue qu’il s’agissait d’un code secret. Comment pouvait-il expliquer qu’ils n’étaient pas nombreux à l’écrire, dans cette région de ce grand pays ? Qu’il faisait partie de cette poignée d’autochtones qui essayaient de protéger et de sauvegarder un patrimoine, sous un joug colonial et au milieu d’une guerre de libération ? Pour laquelle il se faisait déjà torturer. Il leur avait lu et relu, traduit et retraduit, maintes fois, le contenu de cette lettre, de ce vieil ami et parent qui lui avait fait découvrir l’écriture de ses ancêtres. « Mon père spirituel », comme il aimait à l’appeler. On l’avait parfois aidé à s’asseoir, car il ne pouvait plus le faire, le soutenant de chaque côté et en l’aidant à maintenir les yeux ouverts, pour qu’il puisse faire une lecture cohérente de ce gribouillis, et qu’il dise enfin, comme il aurait dû le faire depuis le début, la vérité. C’est à dire un message codé entre membres de la rébellion.

Cet entêtement était suicidaire. Ce qui l’attendait, il en avait entendu la sentence. Il remontait dans son passé et le premier souvenir qui jaillit était un moment de sa vie, une quinzaine d’années plus tôt, bien avant le déclenchement de la guerre. Il lui revint en mémoire cette phrase de cet ancien collègue, Georges, fonctionnaire comme lui. Ce jour où, dans son bureau, avant d’en être expulsé pour activités subversives, alors qu’il était déjà jeune militant clandestin du Parti du Peuple Algérien, lui aussi clandestin, pendant qu’il répondait, avec minutie, respectant assidûment la graphie, à une lettre de Da Mohand, son vieil ami et professeur de langue et écriture berbères. Ils s’écrivaient fièrement dans cette langue. Des linguistes clandestins. Ils échangeaient leurs points de vue sur les conséquences de la fin de la deuxième grande guerre. Akli avait échappé de peu à la mobilisation. L’élève qu’il était s’appliquait. Il savait qu’il devait persévérer. La reconquête de leur histoire était, pour le moins, chimérique. Mais ils étaient là, ils s’étaient convaincus qu’ils n’étaient pas de nulle part et que leurs ancêtres n’étaient pas des gaulois. Ils y croyaient fermement. Georges venait d’entrer, s’approcha d’Akli pour le saluer et ayant remarqué des idéogrammes inhabituels, lui demanda par-dessus l’épaule : « Qu’est-ce que c’est que ça Akli ? ». Croyant impressionner son locuteur, Akli le toisa d’en bas et lui répondit : « C’est notre écriture. Cela s’appelle le Tifinagh. L’écriture des berbères de toute l’Afrique du Nord », « Ah ! Parce que vous avez une écriture ? », plaisanta Georges, qui enchaîna presque aussitôt : « Vous n’êtes pas sérieux ? ». « Mais si ! En voici la preuve », renchérit Akli, montrant du doigt le texte qu’il n’avait pas fini d’écrire. Georges eut alors, cette réplique qui avait déclenché le souvenir d’Akli. « Vous savez Akli, vous êtes en train d’autopsier un cadavre ».

De retour à la réalité, quelque chose lui disait qu’il était lui le cadavre, se faisant autopsier par des compatriotes à Georges, en quête de preuves, pourtant si évidentes. Il ne voulait plus rien se rappeler. Il n’avait plus la force de réfléchir. Il était, de toutes façons, usé. Il allait partir, vers l’au-delà, peut-être, avec pour dernières images, cette ultime représentation d’un spectacle auquel, lui, ses parents, ses grands-parents, auront assisté, toute leur vie durant. Il espérait autre chose pour les suivants.

Exemple à suivre

Dans cet état mental de torpeur, d’où des souvenirs jaillissaient, dans cette posture physique qui s’était imposée d’elle-même, de ce coin sombre et dans ce moment de grâce humaine inespérée, il essayait de reconnaître le nouveau venu. De croiser le regard de ce frère de misère, pour que ses yeux puissent lui parler, pour qu’il ait moins peur, pour qu’il n’ait pas honte à souffrir un peu, ou de dire ce qu’il savait car il n’y résisterait plus. Au fond de lui, Akli espérait que l’image qu’il était devenu, allait vraiment faire peur aux autres. Les empêcher de se lancer dans des défis patriotiques auxquels ils succomberaient. Qu’ils aient moins de souffrance à endurer. Akli savait que pour certains, il pouvait devenir un exemple de résistance à suivre. Un modèle auquel il faut ressembler. La gloire au martyre.

Aux odeurs d’urine qu’on ne pouvait plus retenir, aux éclats de rires sarcastiques, se mêlaient des râles et des vociférations inintelligibles. La besogne, empreinte de toutes ces atmosphères, était bestialement surréaliste. On y devinait, tout de même, les scènes en perspective. On y voyait l’objet des brimades. On y connaissait la culture de la pudeur de ces barbares. Le point faible de ces lions du djebel. L’ethnologie naissante avait défriché le terrain. Du renseignement scientifiquement récolté. Les us et coutumes d’Akli et des siens n’étaient plus un secret.

En fait, Akli en savait quelque chose, puisqu’il avait appris à s’intéresser à sa culture, aux traditions de son pays, à l’histoire de cette Afrique septentrionale. Il en avait, bien entendu, l’approche de l’autochtone, sujette donc au doute et au manque de rigueur scientifique. Il avait, durant toutes ces années qui ont précédé la guerre, questionné les anciens de sa tribu natale, les gens qu’il a pu rencontrer, à Azazga en Kabylie, à l’école Saroui d’Alger ou à Palestro par la suite. Et bien sûr, Da Mohand, celui qui du fin fond du désert, était revenu avec ce fameux alphabet berbère, pour lequel il se faisait rouer de coups.

Ayant perdu un père trop tôt, pour avoir récolté la silicose dans les mines du nord de la France dans les années vingt, c’est grâce à son oncle Ali qu’il avait eu la chance d’aller à l’école. Le certificat d’études indigène en poche, son goût prononcé pour la lecture furent ses premiers outils d’investigation. Il avait un faible pour l’histoire, source de ses prolégomènes qui le menèrent à ceux d’Ibn Khaldoun. Il était un « melon », fier de sa « Melonie », comme il aimait à le dire, au cours des réunions politiques. Quand les jeunes du village venaient acheter du pain, dans la boulangerie qu’il tenait avec ses cousins, il se plaisait à les entretenir d’Hannibal, de Jugurtha, de Tariq Ibn Zyad. C’était avec la verve d’un prédicateur, qu’il prêchait pour ses héros, auteurs de ces rares moments où ses concitoyens nord-africains n’étaient pas des parias. Pour leur expliquer qu’ils n’étaient pas faits pour être soumis, il pouvait, avec l’aisance d’un apprenti historien, remonter jusqu’aux histoires bibliques, en passant par Noé, s’il le fallait.

Le Caïd

Durant ces cours d’histoire, au seuil de la boulangerie, il arrivait que sur le trottoir d’en face, passait le Caïd, suivi de ses ouailles léchant les pans de son beau burnous blanc, le rituel salamalec d’allégeance, s’arrêtait un instant, car au fait de cet embrigadement contestataire, toisait, par dessus une moustache enduite d’huile d’olive, ces jeunes qui ne le saluaient jamais, qui le narguaient presque. Il leur signifiait du regard qu’il n’était pas dupe. Le voyant entouré de ses jeunes camarades, il dit un jour à Akli : « Si la voie que vous cherchez à emprunter, en ce moment, menait quelque part, j’aurais été, avant vous, le premier à la suivre ». Cette poignée de jeunes rebelles n’était pas sensible aux propos de ce qui représentait le contraire de leurs aspirations. La négation de leur affirmation. Ceux-là, scrutaient plus cette huile d’olive qui dégoulinait de sa moustache, en pensant qu’il ne pouvait s’agir que d’un objet d’offrandes ou de bagchiche, contre une moins dure existence de ces pauvres paysans, pour qui le Caïd était devenu le représentant de Dieu sur Terre. Cela s’était presque légitimé. Le Caïd avait fait dire aux représentants religieux du village, et dans un parfait kabyle, que : « L’Etat est à l’image de Dieu, on lui doit obéissance ». Nos jeunes révoltés savaient, eux aussi, trouver les meilleurs arguments, dans la même religion, pour recruter leurs fidèles.

Au cours de ces instants de divagation, pourtant courts, Akli revoyait des pans entiers de sa propre histoire. Des visages et des scènes défilaient rapidement, dans un désordre total, dans un crâne qui n’en pouvait plus. Des images que sa mémoire, au secours de son désarroi et de sa solitude, avaient bien voulu lui projeter. Comme pour les sauver d’une mort, qui ne serait que physique. Le résumé essentiel d’un vécu à faire valoir, là où, comme le prévoit la destinée commune, quand tout ce très bas monde sera monté très haut, il renaîtrait avec ses preuves, car dans l’intermède de ces séquences qui se succédaient, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qui l’attendait, ignorer cette dernière phrase de l’officier, devenue maîtresse de son destin et qui résonnait toujours comme un glas qui aurait anticipé sa propre mort. Une phrase qui le ramenait à chaque fois à cette réalité, à laquelle son esprit tentait de l’en faire échapper.

Dans cet esprit qu’il ne contrôlait presque plus, la projection d’images se poursuivait, au gré d’un autre Akli enfoui au fond de lui, et qui venait d’avoir l’entière liberté de s’exprimer. Les décors prenaient le pas sur les personnages et les événements. De l’intérieur de sa tête, il s’agrippait aux murs des vieilles maisons en pierres, aux vieilles tuiles rouges, longeait des haies de cactus, traversait des oliveraies, humait les odeurs du lentisque et de l’inule, s’égayait devant le jaune des genêts fleuris sous un ciel bleu, ressentait le goût des tiges de sainfoin sous les dents et écoutait, avec une délectation inhabituelle, le froufroutement des feuilles de figuiers aux ordres d’une brise marine. Il y avait dans cette nature, si attachante, qu’il embrassait de ses tripes, cette harmonie qui n’existait pas chez ses semblables. La souffrance pénétrait, de nouveau alors, à l’intérieur de lui, à l’idée qu’il ne pouvait plus contempler, sentir et ressentir cette mère nature.

L’épaisse et lourde porte métallique, rouillée par l’air marin et fermant l’entrée de ce site romain, réhabilité grossièrement pour les mêmes antiques besoins, grinça. Des rais de lumière glissèrent tout autour d’un homme qui faisait sa rentrée. Les présents s’humanisèrent, prirent un air sérieux et se raidirent pour le garde-à-vous, pendant que l’imposant personnage refermait la porte, dans le même grincement qui effaça vite la lueur du jour. Pour le capitaine qui venait aux nouvelles, seule l’information comptait. La manière était laissée à l’inventivité des subalternes.

Le Capitaine

Le sergent s’approcha de son capitaine, pour faire son rapport : « Chef ! On a retrouvé chez le gars de Tigzirt un message codé. Nous n’avons rien pu en tirer. Le lieutenant pense qu’il faut l’envoyer à Alger. Il dit que là-bas, ils ont plus d’expérience dans ces choses là ». « Montrez-moi ça ! », demanda le capitaine. Pendant qu’il remettait le papier, le sergent reprit, avec le même entrain : « Le saligaud nous raconte des balivernes, depuis ce matin, et il s’exprime bien dans notre langue, le sacré melon ». Le capitaine, dont on aurait dit que le visage s’était illuminé, avait pris un air étonnamment intéressé. La vue du document avait fait émerger des étincelles dans les yeux d’un chercheur insoupçonné. Il s’approcha d’Akli pour lui parler : « Tu sais écrire le Tifinaar ? », Akli qui savait que le mot avait mal été prononcé, put tourner la tête pour la première fois depuis longtemps, le regard un peu étonné, acquiesça faiblement. Il se sentait pénétré d’une sensation de soulagement.

« Enfin un ethnologue ! », se dit-il, « ils sauront maintenant que je dis vrai. Mourir pour mourir, autant que ce soit pour toutes les vérités ! ». Le capitaine qui attendait une réponse verbale, remarqua alors, que la langue d’Akli était tuméfiée, elle avait souffert de l’électricité. Il comprit, que c’était peine perdue que de vouloir continuer à le faire parler. L’air, quelque peu gêné, le militaire ordonna à cet instant là : « Remettez-le dans sa cellule ! ».

Une autre courte phrase qui décida que le destin fut autre. Akli se remettra à vivre lentement dans un camp de prisonniers du sud algérien, jusqu’à l’indépendance. Il retrouvera sa famille, et découvrira le dernier, qu’il n’a pas vu naître.

Aujourd’hui, dans le cimetière où il repose, seule sa tombe porte une épitaphe en Tifinagh.

Tarik YACINE
(Tarik Yacine est un ami
de Tigzirt en Kabylie. Akli était son père)