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Les moins que rien pour qui on ne fait rien

Ecrit le 3 décembre 2008

 Mort, seul

« Moins que rien » : comment peut-on dire de quelqu’un qu’il est un moins que rien ? Est-ce une histoire de famille ? Ou de comportement ? Ou une histoire de pas de chance, vous savez cette malchance qui s’acharne sur les êtres sans défense ?

Dans Ouest-France du 17 novembre 2008, on peut lire « un homme de 26 ans trouvé mort dans son appartement à Nantes ». Mort suspecte ? Une autopsie apportera quelques explications.

 À Châteaubriant, mort, seul

Jeudi 13 novembre 2008, un homme est mort, seul, dans son appartement rue Michel Grimault à Châteaubriant. Pas d’entrefilet dans les journaux … vu que l’info ne leur a sans doute pas été communiquée.

Un de ses amis nous écrit : « Ancien SDF, 25 ans de rue, placé sous curatelle, Christian Gouletquer, 53 ans, nous a quittés. Dernier contact téléphonique le 11 novembre puis le silence, l’angoisse, et la découverte du décès le jeudi 13 novembre, dans la solitude de son appartement, là où il avait accepté de se poser parce qu’il pouvait ainsi rendre visite à celle qu’il appelait sa mère adoptive.

 Victime, oui Christian est une victime.

– De son épilepsie qui, enfant, le conduit en asile psychiatrique
– Des violences de la rue
– De sa peur de la police et du milieu médical, ce qui l’empêchait de se soigner convenablement
– D’une agression sordide, au début de cette année, dans son appartement, pour laquelle il avait enfin accepté de se confier et de porter plainte
– Et aujourd’hui victime de la société provinciale où il pensait être accepté.

 Qui donc est indigent ?

Le jour de son décès, son médecin référent a refusé de se déplacer pour les formalités d’usage. Le corps a été transféré dans une chambre funéraire où ses amis et sa famille ont été empêchés de le visiter. Les services de la ville, qui devraient prendre en charge les frais d’enterrement, car il est indigent, refusent de le considérer comme tel et, contrairement à l’usage, font supporter le coût des obsèques à sa sœur avec laquelle, pourtant, il n’avait aucun contact depuis des dizaines d’années »

 

J.Claude Dufourd

 

Obsèques

D’après nos sources, les frais d’obsèques ne doivent être assumés que par les proches susceptibles d’être redevables d’une obligation alimentaire (enfants, petits-enfants, parents, grand-parents) mais en aucun cas par les collatéraux (frères et sœurs).

L’ignorance des uns fait la richesse des autres

Christian a été enterré le 20 novembre.
– Une question à son sujet a été posée par le groupe minoritaire du Conseil Municipal

 Cassé

Voici un autre cas, à Châteaubriant toujours. Appelons-le : Luc, car il n’est pas mort. Pas encore.

La cinquantaine, le dos cassé pour avoir porté des poids trop importants quand il était tout jeune. Un corset et des douleurs à vie. Le visage marqué, il fait facilement 10 ans de plus. Un être doux, qui ne cherche jamais d’histoires à personne. Très courageux, il avait trouvé du travail dans un chantier d’insertion et ne se plaignait jamais. Mais sa souffrance était évidente. Finalement reconnu COTOREP il perçoit une indemnité mensuelle de 628 €. Pour se déplacer, il s’est payé un scooter.

Eh bien c’est cette personne-là qui a été agressée à Châteaubriant, un soir, par six personnes, dont une jeune fille de 18-19 ans, au point d’avoir dû être transporté à l’hôpital, en sang, côtes cassées …. Le « pas de chance » a parfois des alliés objectifs …

L’homme a fini par porter plainte. Les agresseurs, bien identifiés, courent toujours.

 La porte !

Un couple, des gens propres, la femme en déprime : trois deuils familiaux en moins d’un an. Ils résidaient dans une maison à Châteaubriant, où ils élevaient des poules dans le fond du jardin. Maison totalement insalubre, construite sur un marécage, idéal pour les douleurs rhumatismales. La DDASS a reconnu l’insalubrité, la maison a été démolie. En attendant il fallait trouver à se loger.

Le couple a trouvé une maison et paie scrupuleusement ses loyers. Mais, vu sa mauvaise situation économique, une partie de ce loyer est pris en charge par des organismes sociaux. Lorsqu’il l’a appris, le propriétaire s’est mis en furie : pas question de louer à des moins que rien. Mais le bail est signé, les loyers sont toujours à jour. Alors le propriétaire multiplie les pressions pour tenter de faire partir « ces gens-là ». Ceux-ci résistent : il y a le jardin. Et les poules …. Mais tiendront-ils longtemps ?

On vous dit, il y a des gens qui sont des moins que rien !


Ecrit le 3 décembre 2008

 SDF : la honte

Le Monde du 27/11 : La condamnation, lundi 24 novembre, de l’association Droit au logement (DAL) à 12 000 euros d’amende pour avoir installé à l’automne 2007 un campement de mal-logés rue de la Banque, à Paris, est une décision choquante. « Question d’ordre public », a tranché la ministre Boutin avec un sens aigu de la nuance.

Il s’agit, au contraire, d’une question de principe. Et de morale politique et sociale. Répliquant à sa collègue du gouvernement, Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités, l’a dit à sa manière : « C’est un mauvais signe que de condamner des militants qui n’avaient d’autre motivation que de sensibiliser l’opinion. »

La mort d’un sixième sans-abri en un mois dans le bois de Vincennes en témoigne malheureusement : au-delà de cette succession de drames individuels de la misère et de la solitude, la France ne sait toujours que faire de ses quelque 100 000 SDF, errants, vagabonds ou « clodos ».

Ce n’est pourtant pas faute de mobilisations spectaculaires, comme celles du DAL (Droit au Logement) et de nombreuses autres associations. Ce n’est pas faute de recommandations vigoureuses, comme celles du rapport remis en janvier par le député UMP Etienne Pinte.

Ce n’est pas faute, enfin, d’engagements solennels : à la suite du rapport Pinte, le premier ministre, François Fillon, avait fixé l’objectif que « personne ne soit contraint de vivre dans la rue » et qualifié ce chantier, confié à un superpréfet, de « prioritaire ». Sans parler du droit opposable au logement, désormais instauré par la loi, et qui aurait dû permettre de régler une bonne partie du problème.

Un an plus tard, la situation est inchangée ou presque. Les pouvoirs publics continuent de bricoler des solutions d’hébergement d’urgence, dont chacun sait qu’elles ne sont ni convaincantes ni dignes, au lieu de mettre en œuvre une véritable politique du logement, offensive, sociale et globale.


Ecrit le 10 décembre 2008

 Moins que rien

A la suite de notre article de la semaine dernière, nous avons reçu plusieurs témoignages concernant le manque de soins et d’attention qui est réservé aux personnes « moins que rien » … personnes à la CMU (couverture maladie universelle), souvent sans ressources ou atteintes de problèmes psychologiques.
Laissons-les mourir ? Rares (mais ils existent !) sont les organismes ou les travailleurs sociaux qui se soucient réellement de leur cas …. I


Note du 17 décembre 2008

Retransmis par la Ligue des Droits de l’Homme, au sujet de Nantes :

 Un homme est mort, à Rezé

J’ai rencontré Gilles tout récemment, à l’hôpital. Le 24 novembre, j’ai été hospitalisé aux urgences du CHU de Nantes. Après mon opération, comme le service qui m’avait pris en charge était complet, j’ai été orienté vers une chambre double de l’UHCD (Urgence Hospitalisation Courte Durée). Gilles était dans cette chambre, il m’y a accueilli.

Nous avons eu beaucoup de temps pour parler. Il a évoqué sa vie. Chacun de nous pouvait aussi entendre les conversations de l’autre avec le personnel médical. Elles sont si indiscrètes, les chambres doubles… Même si une assistante sociale a eu l’attention de proposer à Gilles d’aller discuter tranquillement dans une pièce isolée.

Gilles avait 42 ans, quelques mois à peine de plus que moi. Il était dans la force de l’âge, mais cabossé par la vie. Il dormait roulé en boule, comme pour se protéger. Il souffrait d’épilepsie. Il avait travaillé pendant 4 ans comme conducteur routier dans une entreprise qui avait périclité après le décès de son patron. Puis 13 ans dans une autre entreprise, fermée elle aussi, brutalement, après son rachat par une multinationale française du médicament. Près de 100 emplois supprimés d’un trait de plume. Fin novembre, Gilles n’avait plus d’emploi. D’ailleurs il avait perdu ses permis de conduire à cause de ses problèmes de santé. Il avait perdu son logement. Il a dit qu’il vivait dans la rue depuis un mois.

Gilles avait une grande famille : un fils qui travaille dans un pays lointain, ses parents dans les Pyrénées, des frères et sœurs dispersés aux 6 coins de l’Hexagone. Mais il refusait d’être à leur charge. Il était fier, Gilles. Et il avait des projets ambitieux.

Qu’on en juge. Il rêvait d’un logement : « Un coin à moi, rien qu’une chambre, avec un lit et un petit réchaud pour cuisiner » Ce à quoi je me sentais obligé d’ajouter : « Oui, et puis un WC et une douche ». Mais il m’expliquait qu’on trouvait toujours moyen de se laver, même dans la rue. Il désirait un emploi : « Je ne peux plus conduire, mais je peux charger et décharger les camions, là il faut du monde ». Des demandes auxquelles personne n’a su répondre.

Le personnel de l’hôpital était aux petits soins pour lui : « Appelez-nous quand vous avez un problème, Monsieur, nous sommes là pour ça » « Surtout, quand vous serez sorti, prenez bien vos médicaments… ». Les assistantes sociales, auxquelles il expliquait qu’il dormait dans les toilettes publiques de Rezé, se démenaient pour lui trouver un hébergement ; l’hôpital retardait de jour en jour sa sortie tant qu’il n’y avait pas de solution. Quand le manque de moyens des services sociaux rejaillit sur le déficit de la Sécu…

J’ai quitté l’hôpital le 27 novembre. Je tiens ici à saluer le personnel de l’Hôtel-Dieu pour son accueil chaleureux et son professionnalisme. Le CHU avait assuré de garder Gilles au moins jusqu’au 1er décembre, dans l’espoir qu’une solution d’hébergement serait trouvée d’ici là. Nous nous sommes salués : « Bon courage Gilles – Bon rétablissement ». J’étais confiant, je savais qu’il était en de bonnes mains.

Et puis jeudi 11, j’ai vu la brève de l’AFP, dure et froide comme une nuit de décembre : « Le corps d’un SDF découvert jeudi matin à Rezé ». Le corps d’un SDF ! Paul Eluard, lui, écrivait : « Un homme est mort, qui n’avait pour défense que ses bras ouverts à la vie »

La préfecture précise que « des orientations d’hébergement lui avaient été faites, mais il n’y a pas donné suite et ne venait pas aux rendez-vous ». Comme si personne ne savait où Gilles dormait ! Pouvons-nous exiger d’un homme au bout du rouleau qu’il honore ses rendez-vous comme un homme d’affaires ? N’était-il pas envisageable de lui proposer une petite chambre à lui, plutôt qu’un « hébergement d’urgence » saturé ? Dans quelle société vivons-nous, qui ne se donne pas les moyens d’aider ceux qui en ont le plus besoin ?

Mais le vrai scandale n’est pas là. Quand il faut ramasser quelqu’un à la petite cuiller, c’est qu’il est déjà beaucoup trop tard pour lui remettre le pied à l’étrier. Gilles avait un bel avenir devant lui. Il avait prouvé, s’il était besoin, qu’il savait travailler, qu’il pouvait fonder une famille. Gilles était comme chacun d’entre nous. Il s’est fait dépouiller de son emploi et de son permis, il n’avait plus de logement. Un mois sans toit avant de se retrouver à l’hôpital. Et à sa sortie, 10 jours de rue ont suffi à le tuer. Alors chaque fois que nous voyons l’annonce d’un nouveau plan de licenciement, une expulsion de logement, rappelons-nous comment jeudi 11 décembre 2008, dans les toilettes publiques, un homme est mort.

Philippe B. de Nantes
Voir dessin de FRAP :
http://frap-dessins.blogspot.com/2008/12/rez-un-sdf-meurt-de-froid-dans-des.html

Odile, la bouche ouverte ....