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Europe sociale

Modèle social européen ?

voir aussi page 1989 et page 1990

Ecrit le 9 novembre 2005 :

  Le « modèle européen » est-il en panne ?

Nombre d’observateurs extérieurs répondent par un oui vigoureux. Et les Européens eux-mêmes sont de plus en plus nombreux à partager cet avis. Ils craignent qu’un libéralisme anglo-saxon réputé sauvage n’engloutisse la très civilisée économie européenne.

Après la Seconde Guerre mondiale, les Européens ont trouvé un bon équilibre entre effort individuel et responsabilité collective.

Tous les Européens de l’Ouest ont en commun d’être attachés à ce qui est, comparé au reste du monde, un généreux système de protection sociale.

Mais l’économiste belge André Sapir remarque qu’il existe au moins quatre modèles très distincts pour y parvenir.

 Au moins quatre modèles

Le « modèle nordique » (Danemark, Finlande, Suède, plus les Pays-Bas) se caractérise par les dépenses publiques les plus élevées en matière de protection sociale et de couverture universelle. Les marchés du travail sont peu réglementés, mais les gouvernements mènent des politiques de l’emploi « actives », et les syndicats, puissants, assurent une grande égalité salariale.

Le « modèle anglo-saxon » (Irlande et Royaume-Uni) fournit une aide sociale de dernier recours très généreuse, les prestations allant principalement aux personnes en âge de travailler. Les syndicats sont faibles et le marché du travail relativement peu réglementé.

Le « modèle rhénan » (Autriche, Belgique, France, Allemagne et Luxembourg) repose essentiellement sur l’assurance-chômage et l’octroi de pensions de retraite. La protection de l’emploi est mieux assurée que dans les pays nordiques. Les syndicats sont là aussi puissants ou bénéficient de dispositions légales permettant d’étendre les résultats de négociations collectives.

Enfin, dans le « modèle méditerranéen » (Grèce, Italie, Portugal et Espagne), les dépenses publiques sont tout particulièrement consacrées aux pensions des personnes âgées. Une réglementation stricte protège (et étouffe) l’emploi, et l’Etat subventionne généreusement les retraites anticipées dans le but de réduire le nombre de chômeurs.

Dans ces conditions, comment ces différentes méthodes permettent-elles d’atteindre deux objectifs européens fondamentaux : le plein emploi et l’éradication de la pauvreté relative ?

 Leurs performances

Concernant l’emploi, les modèles nordique et anglo-saxon donnent tous deux de bons résultats, tandis que leurs homologues rhénan et méditerranéen sont relativement décevants.

Mais, pour le second objectif (éradication de pauvreté), les modèles rhénan et nordique marchent bien, contrairement aux modèles méditerranéen et anglo-saxon.

André Sapir (1) soutient, de manière très intéressante, que la mauvaise performance du modèle anglo-saxon en matière de réduction de la pauvreté ne tient pas à l’absence de redistribution mais aux défaillances de base du système éducatif.

Le modèle nordique obtient de bons résultats à la fois sur le front de l’emploi et de la lutte contre la pauvreté, contrairement au modèle méditerranéen. De son côté, le modèle anglo-saxon est bon en ce qui concerne l’emploi mais médiocre pour ce qui est de la réduction de la pauvreté, alors que c’est l’inverse avec le modèle rhénan.

Comme le dit A. Sapir, les modèles anglo-saxon et nordique sont efficaces (au moins en ce qui concerne le marché du travail), tandis que les modèles rhénan et nordique sont équitables. Et, ajoute-t-il, les modèles inefficaces ne sont peut-être pas viables financièrement. Pour preuve, les pays rhénans et méditerranéens enregistrent les plus forts ratios dette publique/PIB, 73 % et 81 % respectivement, contre 36 % pour les pays anglo-saxons et 49 % pour les nordiques.

Les pays rhénans et méditerranéens pèsent lourd : ils génèrent les deux tiers du PIB de l’ensemble de l’Europe élargie et 90 % de celui de la zone euro. La conclusion, c’est qu’ils devraient devenir soit plus nordiques soit plus anglo-saxons. Ce qui Implique essentiellement, selon Asapir, de cesser de protéger l’emploi :

Mieux vaut favoriser l’employabilité que protéger l’emploi, dit-il, tout en prévoyant des mesures destinées à amortir les effets à court terme du chômage.

 Quelles possibilités d’adaptation ?

Dans quelle mesure ces conseils peuvent-ils être suivis et, en particulier, dans quelle mesure d’autres pays peuvent-ils s’engager dans la voie manifestement probante des nordiques.

Et dans quelle mesure les pays qui ne sont pas aptes à l’emprunter le sont- ils à suivre la solution anglo-saxonne ?

Enfin, quel rôle, le cas échéant, l’Union européenne peut-elle jouer dans ces réformes ?

Premièrement, le succès des pays nordiques est incontestable. Mais ces pays (relativement petits) ont des populations très instruites et très attachées à un système de protection sociale exceptionnellement généreux.

Au Danemark, en Finlande et en Suède, le ratio dette publique/PlB dépasse les 50 %.

Le modèle serait applicable en Allemagne ou en France. Mais il n’est pas certain qu’il le sera aux pays méditerranéens.

Deuxièmement, si le chemin nordique est semé d’embûches, la voie anglo-saxonne n’est pas plus aisée. Les modèles sociaux rhénan et méditerranéen visent (implicitement) à protéger l’emploi et les revenus des chefs de famille masculins. Le modèle anglo-saxon ne permet pas d’atteindre cet objectif en raison d’une inégalité bien plus grande des revenus.

Troisièmement, l’Union Européenne n’intervient guère dans ces décisions parce que la structure des systèmes de protection sociale et la réglementation du marché du travail restent largement du domaine national.

La conclusion est que l’Europe possède des modèles de politique économique qui semblent marcher plutôt bien et offrent quelque chose de très différent du « capitalisme sauvage ».

Cela est remarquablement vrai du modèle nordique.

Reste à savoir dans quelle mesure d’autres pays européens peuvent adopter l’une ou l’autre de ces solutions manifestement supérieures. L’Italie, par exemple, ne pourra jamais devenir la Finlande ou le Royaume-Uni.

Mais une chose paraît claire :

 se contenter de résister au changement est économiquement et politiquement suicidaire.

Il peut être difficile pour les Européens d’apprendre les uns des autres. Mais ne pas le faire pourrait s’avérer encore plus douloureux.

D’après Martin Woff, Financial Times
Courrier International du 22.09.2005

L’Europe sociale et la compétitivité de l’Europe étaient au programme du sommet Informel des chefs d’État et de gouvernement de l’UE, qui s’est tenu les 27 et 28 octobre dans le Surrey.


NOTES:

A lire :

L’étude d’André Sapir, La Mondialisation et la réforme des modèles sociaux européens, est disponible sur le site du centre de réflexion européen BRUEGEL, <www.bruegel.org> ; .

La fondation Notre Europe, créée par Jacques Delors, a publié pour sa part Pour un nouveau contrat social Européen, de Marjorle Jouen et Catherine Palpant (http://www.notre-europe.eu/uploads/tx_publication/Etud43-fr_01.pdf).