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Le chef et le troupeau

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(écrit le 16 mai 2001)

Liberté, égalité, imaginez

Dans son livre intitulé « Liberté, égalité, imaginez » Maryse Souchard, universitaire à La Roche sur Yon, explique que la culture est un enjeu sensible à notre époque, et qu’une culture libre, accessible et métissée est la cible de ligues bien-pensantes, d’associations ou d’élus, dans une bataille soigneusement orchestrée. Nous empruntons à ce livre une analyse pertinente sur « Le chef et le troupeau » qui doit donner à réfléchir


« L’extrême-droite présente l’organisation sociale comme « naturellement » donnée, c’est-à-dire déterminée par « quelque chose » qui échappe à la volonté humaine et contre lequel les êtres humains ne peuvent rien. » dit Maryse Souchard

« C’est très exactement la structure du troupeau qui préside à l’idéal social de l’extrême-droite. Dans le troupeau, chacun a une place qui lui est assignée par le chef et personne ne peut échapper à cette place qui lui est faite. Le chef décide pour tous de la route à suivre, du moment de s’arrêter manger, de dormir et du lieu de l’arrêt. Les membres du troupeau se contentent d’obéir. Cette obéissance est même indispensable à la survie du troupeau. Que l’un des membres décide d’agir seul et les prédateurs peuvent le repérer, le tuer puis attaquer le reste du troupeau. C’est pourquoi toute désobéissance au chef est punie, parfois de mort, par le chef lui-même. La seule responsabilité des membres du troupeau est donc l’obéissance aveugle et absolue au chef : « Doué d’intuition, de flair, jouissant d’une vision d’ensemble que tous ne possèdent pas, [le chef] écoute la rumeur du peuple et le murmure de l’histoire avant de décider seul » (1)

Une société organisée selon cette logique interdit donc à ses membres de prétendre à une autre place que celle qui est prévue pour eux par le chef. Cette absence de liberté est largement compensée par une absence, tout aussi importante, de responsabilité : il n’y a pas de libre-arbitre dans une société de troupeau et l’on y fait ce que le chef dit de faire sans se poser la question de savoir si on veut le faire. Le chef l’a dit, on exécute simplement l’ordre qu’il donne. Le chef tient sa légitimité de sa naissance, de son sang, il est lui-même fils de chef ; il peut aussi la tenir de sa force, il a vaincu tous les autres. Il ne peut donc être remplacé que par un membre de son lignage ou par un autre plus fort que lui. C’est dire que tous ne peuvent pas prétendre à la place du chef et les plus nombreux ne peuvent même pas imaginer y avoir accès, soit que leur naissance est « inadéquate », soit qu’ils sont trop faibles. Si les chefs de l’extrême droite ont besoin que tous croient à la validité de ce modèle, c’est qu’ils n’entendent pas laisser leur place quand ils prendront le pouvoir. Il faut donc que tous soient convaincus de la légitimité des chefs à occuper cette place, à être les « seigneurs » de la « société nouvelle ». Soutenus par leurs « guerriers » - il faut protéger le territoire, il faut aussi mater les éventuels récalcitrants -, les chefs pourront alors, dans la soumission de tous les autres, profiter pour eux du pouvoir discrétionnaire qu’ils exerceront.

Les soumis

Pour que ce système dure et que chacun reste à sa place, il faut contrôler les informations qui circulent, éviter les échanges entre les différents territoires - les comparaisons pourraient montrer que les chefs abusent de leur pouvoir - installer toutes sortes de croyances et de superstitions pour que ceux qui pourraient être tentés de remettre le système en question soient intimement persuadés de l’immense danger qu’il y aurait à le faire. Ainsi, les soumis et les esclaves peuvent même devenir les meilleurs défenseurs du système qui les opprime dans leur peur immense de disparaître avec lui s’ils venaient à en menacer l’existence.

La boucle est alors bouclée, le troupeau s’en remet au chef, chacun est à sa place, les forts dominent les faibles pour leur propre bénéfice et les faibles remercient les forts de les autoriser à souffrir pour eux. Pour l’extrême droite, cela va d’évidence tant « en vérité, nous sommes les héritiers d’une longue lignée, nous défendons une certaine idée de la France, qui est aussi vieille que notre sang, aussi généreuse que les blés de la Beauce, aussi fière et droite que les menhirs de ma Bretagne natale ». (2)

Trois autres métaphores sont parfois utilisées pour compléter et pour renforcer l’argument du troupeau et de la nature. La société est décrite comme « un grand corps », « le corps social », dont les membres et les organes ne peuvent agir indépendamment les uns des autres sous peine de maladie ou de mort. Le cerveau organise l’ensemble, comme le chef du troupeau. La société est aussi « une grande famille » dirigée par le Père qui commande, en chef, à chacun ce qu’il doit faire et à qui tous doivent obéir sous peine d’être exclus. La société comme les individus qui la composent ont « des racines » et « des sources », ce qui revient à dire qu’ils ne sont pas libres de leurs mouvements : les arbres ne se déplacent pas, sauf dans les contes de fées et les rivières mettent des siècles à modifier leur cours.

Dans les trois cas, l’objectif reste intact : faire entendre l’importance d’obéir sans question quand il n’existe pas de liberté pour agir, d’égalité entre ceux qui commandent et les autres, de fraternité entre les humains quels qu’ils soient »

Maryse Souchard (extraits)

(1) Editorial de « National Hebdo » du 5 septembre 1996

(2) J.-M. Le Pen, « Entendez le chant du peuple français », Présent, 5, 6 septembre 1996.