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Présidentielles : l’histoire au service de l’ambition personnelle

Source : http://cvuh.free.fr/spip.php?article82

 Sarkozy : tordre le cou à l’histoire

Voici une analyse du Comité de vigilance face aux usages de l’histoire. Elle faisait 4 pages. Nous l’avons raccourcie pour vous parce qu’elle nous a paru essentielle [1].

 Les usages de l’histoire

L’usage de l’histoire et surtout des grandes figures du passé dans les discours des hommes politiques n’est pas une nouveauté. Le discours de Nicolas Sarkozy s’appuie constamment sur l’histoire nationale tout en captant l’histoire de la gauche. Par exemple, en 10 jours, Sarkozy a cité Jean Jaurès à 37 reprises, Jules Ferry 17, de Gaulle 12 et Léon Blum à 7 reprises. Ceci n’a évidemment pas manqué d’interpeller de nombreux observateurs !

Pourquoi ?

Nicolas Sarkozy utilise l’histoire dans un double but :
– produire un nouveau rêve national qui brouille toutes les analyses et toutes les convictions ;
– détourner l’attention de son programme réel que l’on peut qualifier de national-libéral et dont les premières victimes seront les cibles directes de ses discours de récupération.

Comment ?

Le montage nationaliste sous le camouflage républicain associe plusieurs formes :
– c’est tout à la fois le Tour de la France par deux enfants,
– le manuel de Lavisse,
– et les images d’Epinal réactualisées.

Le manuel de Lavisse, en 1919, prônait les « devoirs » : « obéir aux lois votées par les représentants de la nation ; ne jamais troubler l’ordre public par des actes violents ; servir la patrie pendant la paix par son travail et par ses vertus de citoyen, et pendant la guerre, s’il faut que nous fassions la guerre, par notre courage, notre patience, notre endurance, par l’espoir et la volonté de vaincre. »(Lavisse, Histoire de France. Cours moyen, Armand Colin, 1919, p.249). Nicolas Sarkozy tente avec les recettes morales et simplistes de Lavisse, destinées à des enfants de 6 à 12 ans, de séduire les nostalgiques de l’école d’avant 1970.

Ses références à l’histoire sont ainsi des images d’Epinal : des clichés, qui faussent l’histoire pour la bonne cause. Il s’agit d’émouvoir à peu de frais, avec quelques citations, tout en laissant la complexité et les conflits dans l’ombre. Comme dans les images d’Epinal, les défaites et les images problématiques sont laissées de côté.

A quelle fin ? La France et ses racines

Le discours de campagne de Nicolas Sarkozy est saturé de la thématique nationale : dans les six discours de fin de campagne, de celui de Tours le 10 avril 2007 à celui de Marseille le 19, les termes “France” et “Français” reviennent respectivement 395 et 212 fois, soit une centaine d’occurrences par discours et prépare ains la thématique de l’identité nationale la fondant implicitement contre une centralité parisienne déconnectée des réalités locales, ce qui ouvre la voie à la dénonciation d’une gauche bourgeoise, urbaine, mondaine, loin du travailleur, etc... en bref, parisienne et coupée de la nation et de ses réalités sociales.

 Les usages du discours

1) Le bréviaire de la haine

Le candidat Sarkozy ne prend même pas la précaution de justifier tel ou tel emprunt à l’histoire. Tout personnage est bon à prendre.

La radicalité des propos de Nicolas Sarkozy a pour fonction de porter sur le devant de la scène une autre thématique, celle de la « haine » (21 occurrences dans les 6 discours étudiés) qui initialement sert de contrepoint négatif à la « fierté d’être Français » puis, plus récemment (discours de Dijon, après le premier tour), au discours de victimisation du candidat lui-même (voir la longue déclinaison des « pourquoi tant de haine »).

2) Les carences de la droite

Nicolas Sarkozy appelle à lui des héros de gauche. La droite n’a-t-elle donc pas de penseur de la misère, de figure de la compassion, voire d’historien à proposer qu’il faille sans cesse les puiser à gauche ?

Il y a là une logique profonde :
récupérer les marges de la République pour les insérer dans un grand tout dont, lui, Nicolas Sarkozy serait la seule unité.

C’est en quelque sorte un modèle républicain élargi à l’extrême, aux extrêmes, et dont le principe systématique est l’inversion. Il le dit clairement dans son discours de Toulouse du 11 avril : « Si je suis élu président (...), tout ce que la droite républicaine et le centre ont abandonné à la gauche et à l’extrême-droite, je m’en saisirai. Tout ce que la gauche a laissé tomber, tout ce qu’elle a renié des valeurs universelles, des valeurs de la France, je les reprendrai à mon compte » : Tout est dit de son opération de récupération, avec la mauvaise foi en plus, mais très clairement.

Mais réécrire l’histoire en lui tordant le cou ainsi qu’on peut le lire ou l’entendre dans les discours de Nicolas Sarkozy c’est une façon de faire accepter son discours autoritaire en l’appuyant sur un discours émancipateur

 Les figures du discours

On en retiendra trois : l’omission, la dénégation et la sélection.

L’omission : Barrès

Parmi toutes les grandes figures historiques Nicolas Sarkozy a mobilisé Maurice Barrès qui, dit-il, « sur la colline inspirée de Sion (...) priait dans un même élan de cœur la Vierge, la Lorraine et la France et écrivait pour la jeunesse française le roman de l’énergie nationale ».

Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que le programme de Barrès en 1893 était : « Contre les étrangers ! ». Il proposait d’interdire aux immigrants de venir travailler en France. En outre, il fut l’un des écrivains français qui a le plus contribué à populariser l’antisémitisme. Barrès n’a pas ménagé ses efforts pour légitimer la condamnation du capitaine Dreyfus, allant jusqu’à affirmer : « que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race ».

Lorsque Sarkozy refuse « la repentance », il emprunte l’idée à Barrès qui disait exactement la même chose quand il s’attaquait aux dreyfusards.

Napoléon III et Pétain ?

Les seuls noms que l’on ne trouve pas dans ces discours, ce sont Napoléon ou Bonaparte, et Pétain. Mais les valeurs de Sarkozy sont des valeurs pétainistes et bonapartistes : mythe du sauveur, de l’homme fort, du vainqueur ; idéologie de la famille, du travail et de la patrie.
Traduisons : du nationalisme, du travail ordonné discipliné, de la famille sous l’autorité du père.

La dénégation : le Grand capital

Interrogé par Le Monde (10 avril 2007) Henri Guaino (qui écrit les discours de Sarkozy), affirma : « Nous avons le droit de choisir nos filiations. Je ne me sens pas dans le camp du Comité des forges », traduction politique : le candidat Sarkozy n’est pas l’homme du grand patronat.

En fait, pourtant, le discours permet de faire des appels du pied aux électeurs de gauche avec mise à distance du patronat historique qui doit masquer les liens du candidat Sarkozy avec le MEDEF. Des liens tellement réels pourtant et c’est pour ne pas les étaler avec trop d’indécence que son frère Guillaume Sarkozy vice-président du MEDEF a dû renoncer à la présidence.

Inutile de rappeler ici les liens étroits entre l’UMP sarkozyste, Bouygues, Lagardère, Dassault, pour ne citer que ceux qui sont publiquement et régulièrement rappelés dans cette campagne.

Dans ce contexte, la mise à distance du « comité des forges » sert à souligner la distance avec le patronat, mais celui d’autrefois, un patronat déjà décrié dans l’entre-deux-guerres pour son archaïsme, pour mieux insister - implicitement - sur la modernité de celui qui peut entourer le candidat.

La sélection

C’est évidemment la revendication des figures de Jaurès, Blum ou Ferry qui demeurent les plus frappantes, les références à Jules Ferry étant essentiellement liées à la thématique scolaire.

Dans le discours de Nicolas Sarkozy, ce n’est évidemment pas le combat républicain de la laïcité qui ressort mais l’insistance sur le fait de ne pas froisser l’autorité du père de famille, ce qui fut justement l’un des principaux arguments employés par les catholiques hostiles à la loi de Jules Ferry !

Concernant Blum et Jaurès, l’argumentaire de Nicolas Sarkozy n’est pas non plus sans intérêt. Il s’agit d’une « captation d’héritage » au prix d’erreurs et de contresens historiques grossiers. Par exemple, il est assez scandaleux de lire chez Nicolas Sarkozy que « Jaurès récusait la lutte des classes et le marxisme »

Jaurès, celui du célèbre discours du 23 novembre 1893, c’est celui qui, parti du radicalisme, s’en est éloigné pour se faire socialiste et député ouvrier, critiquant les républicains qui avaient oublié les ouvriers. Jaurès est encore celui qui parlait en « patois » aux ouvriers de Carmaux Mais Jaurès, c’est aussi celui dont la thèse De la réalité du monde sensible se voulait spiritualiste ; c’est celui qui a facilité une formule de compromis pour l’adoption de la loi sur la laïcité : un Jaurès qui facilite ainsi l’affirmation d’une « laïcité ouverte », qui permet à Nicolas Sarkozy de créer le Conseil Français du Culte Musulman et de l’instrumentaliser pour sa propagande personnelle.

A l’inverse, Jaurès, c’est aussi le dreyfusard, l’incarnation de celui qui sait s’adresser à une victime d’un procès parce que juif. L’on voit bien l’implicite : Sarkozy serait à la fois Jaurès s’adressant aux victimes des injustices et Dreyfus victime d’un procès inique.

Dans tout cela qu’est devenu le Jaurès anti-capitaliste, le Jaurès de la grève générale, le Jaurès pacifiste et internationaliste ?

 Reconstruire un passé

La repentance

Le terme de “repentance” est employé en 15 occasions en six discours, ce qui ne saurait surprendre, mais pose néanmoins quelques questions sur l’argumentation employée : précisons d’abord que la “repentance” n’appartient pas au domaine ni au langage de l’historien mais est le produit de l’usage public de l’histoire qui est fait par les politiques.

Quel historien un tant soit peu sérieux pourrait prétendre - et qui a prétendu ? - que « tous » les Français dans les colonies étaient des monstres et des exploiteurs, ou que « tous » les Français étaient pétainistes ou encore que « tous » les Français furent antidreyfusards ? L’indignation du candidat politique se fonde ici sur une aberration historiographique particulièrement dangereuse puisqu’elle laisse penser que certains auraient pu le dire.

Cette réécriture de l’histoire a évidemment un objectif assez grossier qui est d’en déposséder la gauche actuelle, celle qui, paradoxalement, après 1984, a pris un virage social-libéral et qui, sans doute à ce moment-là s’est éloignée d’un électorat populaire

MAI 68 : le repoussoir

Mais ce n’est pas là que Nicolas Sarkozy marque le tournant de la gauche. Pour lui, clairement, c’est Mai 68. Là se situe un tournant conduisant, selon lui, à la négation des valeurs, du travail, de l’autorité, etc. L’insistance mise sur Mai 68 pour caractériser la gauche actuelle relève, là encore, de l’escroquerie intellectuelle.

C’est surtout « L’esprit de 1968 », que Sarkozy met en cause. Qu’est-ce à dire ?

– S’agit-il de l’esprit révolutionnaire ?
– Du besoin des « gens » de s’occuper des intérêts collectifs ?
– De la volonté des citoyens de prendre en charge leur part de souverain ?
– Ou, tout simplement, de la nécessité de renouer avec la démocratie en s’occupant du bien commun ?

Si les hommes sont ce qu’ils doivent être en fonction de leur patrimoine génétique, alors effectivement l’esprit de 1968 est dangereux, car il a permis, entre autres, de penser que l’inégalité entre hommes et femmes n’était ni dans la nature humaine, ni dans celle des sociétés.

 Les luttes sociales oubliées : le Front populaire

Dans sa tentative de réécrire l’histoire, Nicolas Sarkozy va jusqu’à annexer le Front populaire. Mais s’il annexe les congés payés qu’il réduit à une imagerie, il écarte la semaine de 40 heures - tout rapprochement avec les 35 heures serait gênant.

Surtout, il omet de préciser que les acquis sociaux du Front Populaire ne sont que le fruit de la pression du vaste mouvement de grève du printemps 1936, lorsque Marceau Pivert s’écriait « Tout est possible ! » (une expression que reprend Nicolas Sarkozy dans son discours).

Précisons aussi que les acquis sociaux de 1936 furent, dès 1937, contestés et progressivement repris par la Confédération Générale du Patronat Français, ancêtre du MEDEF, dans ce que l’historien allemand Ingo Kolboom a appelé la « revanche des patrons ».

 Le rêve

Le rêve américain

Faisons un sort au rêve, seule référence qui ne soit pas totalement hexagonale. Car en effet, il « fait un rêve » Nicolas Sarkozy, et ses pensées oniriques se nourrissent d’un détour transatlantique, en appelant à se souvenir de Martin Luther King

Qu’un leader noir-américain de la lutte pour le Mouvement des droits civiques rejoigne son panthéon des grands hommes est assurément lourd de sens, car sous ce glorieux patronage Nicolas Sarkozy n’en finit plus de rêver sa France nouvelle débarrassée de tous ses maux (dans ce seul discours de Marseille, il rêve en effet 46 fois...).

L’appel à Martin Luther King c’est un moyen, pour Nicolas Sarkozy, d’activer l’image du dissident politique, persécuté, aux combats duquel l’avenir donnera raison et légitimité.

S’autoproclamer héritier de King permet donc à Nicolas Sarkozy d’apparaître comme le libérateur inspiré des opprimés, et d’adresser au passage un clin d’œil au « rêve » américain qui anime ses desseins politiques

Le « rêve français »

Le mot dit tout : à l’opposé du « modèle », trop normé, le mot produit ce qu’il désigne : la mythologie politique. Sarkozy rêve de revanche, au moins dans le domaine économique.

 Conclusion

... une histoire détournée et inversée au profit d’une ascension sociale et politique.

L’apparente confusion des références historiques de Nicolas Sarkozy, leur accumulation, leur caractère hétéroclite et paradoxal, pour celui qui se réclame de la droite décomplexée, ont plusieurs fonctions.

Elles servent d’abord à faire oublier ses alliances sociales et médiatiques : le MEDEF et les grands patrons des médias. Pour parvenir au pouvoir, Nicolas Sarkozy est resté l’homme de l’ « entre soi de la grande bourgeoisie ».

Elles ont ensuite un but idéologique précis : dissimuler par une agitation constante, la vérité de son programme économique et moral, ce néo-bonapartisme libéral qui le range du côté des dirigeants les plus inquiétants et les plus aventureux de la planète.

Les procédés multiples par lesquels Nicolas Sarkozy réécrit l’histoire à sa façon sont lourds de conséquences : produisant un brouillage du sens de l’histoire, ils ont pour but de désarmer toute critique.

Nicolas Sarkozy ne détourne pas par hasard nombre de références historiques de gauche comme Jaurès ou le Front populaire, il n’inverse pas innocemment le sens de mai 1968 au point de prétendre en faire l’origine du capitalisme amoral que Mai 68 combattait. C’est seulement au prix de ce confusionnisme de tous les instants qu’il peut espérer tromper les classes populaires, rassurer et leurrer les indécis.

[1] : Ce texte essentiel est à lire (au complet) ici :
http://cvuh.free.fr/spip.php?article82
avec Olivier Le Trocquer, Thomas Loué, Gérard Noiriel, Nicolas Offenstadt, Laurence Pierrepont, Michèle Riot-Sarcey pour le CVUH.


 

 Et Guy Môquet

La récupération de Guy Môquet