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Albert Jacquard

Etre humain, c’est quoi ?

Ecrit le 29 octobre 2003

« Le siècle qui commence peut être celui de la barbarie triomphante, il peut être aussi celui de l’ « Hommerie » triomphante » disait Albert Jacquard à l’université de Louvain, lors de la remise de son diplôme du « Doctorat honoris causa »

L’hommerie ? Un mot nouveau ? Même pas : ce mot a été forgé par Thomas d’Aquin (1) affirmant « Là où il y a un homme, il y a de l’hommerie ». Il constatait à la fois que les hommes représentent un cas très particulier dans l’ensemble des créatures, et que la présence d’un seul membre de l’espèce suffit pour que se manifeste cette particularité. Chacun d’eux est dépositaire de l’essence même de l’humanité ; par sa seule présence, il témoigne du mystère humain.

La question première, dont dépendent toutes les réponses à donner aux autres questions est par conséquent : qu’est-ce qu’un homme ?

Toutes les cultures ont répondu, à leur façon. La science moderne a souvent été un rabat-joie détruisant les mythes merveilleux qu’avaient proposés nos ancêtres ; par chance l’image qu’elle nous propose aujourd’hui de l’objet le plus passionnant de l’univers, nous, est source inépuisable d’émerveillement .

Généalogie

La réponse peut être fournie en remontant notre généalogie :

Homo est un primate parmi d’autres, un mammifère parmi d’autres, un animal parmi d’autres, un être vivant parmi d’autres, un objet parmi d’autres. Rien de ce qui constitue un membre de notre espèce, organe, cellule, processus biochimique, atome, n’est différent de ce que l’on trouve ailleurs.

Pour les astrophysiciens nous sommes des poussières d’étoiles ; ils redécouvrent l’intuition de François d’Assise voyant des frères dans les oiseaux, une soeur dans !a goutte d’eau. Nous sommes un élément de l’univers, fait par lui au terme de, sans doute, quinze milliards d’années de transformations dont nous sommes l’aboutissement local et provisoire.

Qu’avons-nous donc de spécifique justifiant l’émerveillement annoncé ? Nous pouvons évoquer mille pouvoirs dont nous sommes seuls à disposer, que nous les ayons reçus de la nature ou que nous nous en soyons nous-mêmes saisis. Grâce à la richesse de notre cerveau, nous avons été capables de nous poser des questions face à l’univers, d’aller au delà des apparences et de découvrir les secrets, souvent profondément cachés, expliquant la succession des événements. Nous avons été capables d’utiliser ces découvertes pour agir sur la réalité qui s’imposait à nous et que, peu à peu, nous avons soumise. Nous avons rêvé que nous étions Prométhée, et ce rêve, ce mythe, est presque devenu une réalité. De ces exploits nous pouvons, à bon droit être orgueilleux

Mais nous avons fait mieux : nous avons inventé l’avenir. Tout ce qui nous entoure, sans exception, existe au présent et, parfois, se souvient du passé. Nous pensons à demain.

L’hommerie, c’est d’abord cette capacité d’anticiper le déroulement du temps, de substituer à l’acceptation passive du présent, l’angoisse et l’espoir du futur, de nous proposer à nous-mêmes un projet.

Ce que sera la Terre des Hommes au cours des générations à venir, c’est maintenant que nous pouvons en décider. L’urgence est de définir l’utopie vers laquelle nous voulons nous diriger .

L’important est moins d’être
que de savoir être

Ce qui caractérise l’homme, ce n’est pas son existence, c’est la conscience de son existence. Un petit d’homme, élevé par des animaux, saura mettre en place les divers mécanismes nécessaires à la vie de son corps, mais il ne saura jamais dire « je ». Pour y parvenir, dit Albert Jacquard, il a besoin que d’autres lui disent « tu ». « Grâce à la mise en commun de l’expérience vécue, permise par le langage, la collectivité des hommes a le pouvoir de faire émerger en chacun la conscience d’être soi ». En quelque sorte, l’objectif est de « provoquer autant d’échanges qu’il est possible, afin d’enrichir tous les « je » de multiples « tu » ». Il dit encore : « Il faut larguer la phrase de SARTRE qui est une simple réplique dans une pièce de théâtre « L’enfer c’est les autres », en fait l’enfer c’est quand les autres ne me regardent plus. » - « ce que je suis, ce sont les liens que je tisse avec les autres. A partir de cette idée-là, me voici avec une nouvelle vision de l’environnement humain, il y a l’environnement de l’enfer, ces autres qui ne sont pas comme moi, qui me posent problème, qui m’ennuient et l’autre vision, justement ces autres qui, parce qu’ils ne sont pas comme moi, vont m’aider à tisser des liens qui vont me faire. A chaque fois que je refuse un lien, je me détruis, c’est pourquoi on peut dire que toute compétition est un suicide. »

« Un homme réussi, cela veut dire quelqu’un qui ne sera pas entouré de perdants, qui ne prétendra jamais avoir gagné mais qui aura fait que l’ensemble de ceux qui l’entourent gagnent un peu plus »

Albert Jacquard est un conférencier recherché pour son discours humaniste.

Face à la gravité des problèmes que rencontre aujourd’hui l’humanité entière, Albert Jacquard consacre l’essentiel de ses activités à la diffusion des savoirs qui favorisent l’évolution de la conscience collective. Combattant les préjugés, il tente de communiquer l’urgente nécessité de modifier nos valeurs et nos comportements par rapport à la vie sur Terre.

Pouvoir ?

« Notre pouvoir est tel que nous pouvons transformer la terre. Cela est en train de se faire, par exemple avec l’effet de serre, avec la suppression de la couche d’ozone. Les activités humaines ont une telle intensité, une telle force, qu’elles modifient les conditions même des processus naturels qui se déroulent sur la terre. (...) » . Comme disait Einstein, le 6 avril 1945 : « Il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne pas faire ». « Autrement dit, il nous faut dire non, pour la première fois de l’existence de l’Humanité, à des pouvoirs que nous nous donnons. » dit Albert Jacquard qui plaide pour que les hommes aient les yeux ouverts.

« On nous fait croire que la crise économique que nous subissons va passer. C’est faux ! Nous vivons une mutation complète de la condition des humains. Les machines font notre travail à notre place ? Bravo ! Mais qu’on ne nous dise pas que nous sommes de trop. »

C’est cet homme qu’il sera donné, à chacun, de pouvoir rencontrer. Un prophète ? Même pas : un inquiet sûrement :

« Je n’ai pas de solution : mon objectif, ce n’est pas de construire la société de demain, c’est de montrer qu’elle ne doit pas ressembler à celle d’aujourd’hui ».

L’invitation à être des hommes ....


NOTES:

(1)Thomas d’Aquin : théologue qui vécut de 1225 à 1274.

(2) (conférence d’Albert Jacquard : 7 novembre 2003 à Châteaubriant )