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Germaine Tillion et les Verfügbar

Ecrit le 30 avril 2008

 Le rire et la mort

Peut-on jouer une opérette dans un Camp de Concentration nazi ? Un Verfügbar est un déchet, un moins que rien, un de ces hommes et de ces femmes qui hantaient les Camps, promis à la mort par le travail et la souffrance. Déchet … déchéance, terribles rapprochements de mots et de maux.

Mais, dans son camp de souffrance, Germaine Tillion rie ! Elle se dissimule dans une caisse, quand elle le peut, et écrit une pièce en trois actes : printemps, été, hiver, sur un carnet volé à l’administration du camp. Elle la fait jouer devant ses compagnes du block, qui se tordent de rire à cette lecture. Rire est une caractéristique typiquement humaine, ce qui reste encore à l’humanité quand l’humiliation veut effacer l’humain.

Germaine Tillion, née le 30 mai 1907, est envoyée en Algérie, par le Musée d’ethnographie du Trocadéro (qui deviendra le Musée de l’Homme en 1938). Elle participe à la mission d’étude, avec Thérèse Rivière, auprès des populations Chaouïas. But de l’étude : « apporter une contribution efficace aux méthodes de colonisation […] rendant possible une collaboration plus féconde et plus humaine, et conduisant ainsi à une exploitation plus rationnelle des richesses naturelles » (tout est dit sur les buts de la colonisation !). Elle reste six ans dans l’Aurès, partage la vie des habitants, note et analyse les légendes (si proches de celles de son Auvergne natale !), le mariage, les fêtes, le rôle de l’élevage, la place des femmes, etc.

Lorsqu’elle revient à Paris en 1940, la guerre pèse de tout son poids. Elle entre, tout naturellement, dans le groupe de résistance du Musée de l’Homme. Elle dit elle-même : « J’ai fondé et dirigé personnellement pendant un an un service dont le but était de venir en aide à tous les prisonniers de nos colonies relâchés immédiatement après l’armistice ».

En juillet 1841, elle confie à un autre les équipes qui visitent les hôpitaux et confectionnent des colis. Elle se consacre alors exclusivement à son œuvre d’ethnologie berbère, sans renoncer à venir en aide, à titre strictement privé, aux malheureux que le hasard met sur son chemin. Elle se montre particulièrement sensible au racisme : « les juifs étaient devenus des objets qu’on épingle » (allusion à l’étoile jaune). Ce travail « d’assistante sociale » lui sera reproché.

 Ravensbrück

Ses camarades du musée de l’Homme sont « vendus » en février 1941, puis fusillés le 23 février 1942. Germaine Tillion est arrêtée le 13 août 1942, alors qu’elle a rendez-vous avec un membre de son réseau, l’abbé Alesch. (Ce traître appointé enverra à la mort des dizaines de personnes). Germaine est déportée le 21 octobre 1943 en tant que NN (Nacht und Nebel, Nuit et Brouillard). Elle découvre le Camp de Ravensbrück. Sa mère elle-même y arrive, en février 1944, et est conduite à la mort le 2 mars 1944.

« Si j’ai survécu, je le dois, d’abord et à coup sûr, au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à une coalition de l’amitié, car j’avais perdu le désir viscéral de vivre ».

La colère, pour que le cri des hommes monte jusqu’à Dieu, tandis que le Pape Pie XII se tait. Sur une Imitation de Jésus-Christ, qu’elle réussit à sauver, Germaine Tillion peut écrire quelques dates repères ; après la guerre, grâce aux témoignages de survivantes de Ravensbrûck, elle décrira « le cône concentrationnaire », sans oublier d’évoquer les camps staliniens de la même époque. Un livre terrible. Analyse du passé, vigilance en face de tout ce qui peut conduire au retour de telles horreurs.

« Vivre et agir sans prendre parti,
ce n’est pas concevable : la vie n’est qu’options (…)
nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions
et nous sommes constamment orientés, fibre par fibre,
vis-à-vis de cet immense réseau d’événements
et d’enchaînements qui tisse l’histoire.

Et, de même qu’il n’existe pas, moralement, de vrais médiocres,
mais seulement des êtres qui n’ont pas rencontré les événements qui les révéleront,
il n’existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres,
mais seulement des êtres qui, par manque d’expérience, se croient neutres »

 L’Algérie

Il n’est donc pas étonnant de retrouver Germaine Tillion dans la guerre d’Algérie. En 1955, elle crée les Centres Sociaux, pour apporter des solutions concrètes à la misère sous toutes ses formes, notamment par l’éducation scolaire et l’ éducation sanitaire. En 1957 elle dénonce : « ce qui se passe sous mes yeux est une évidence : il y a, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme ». En 1960 elle publie « Les ennemis complémentaires » . Elle montre que ce ne sont pas le bien et le mal qui s’affrontent, mais deux ennemis complémentaires : le terrorisme des uns justifie la torture des autres, la torture et les exécutions capitales rendent licites les attentats. Quarante ans plus tard, les faits lui donneront raison.

Jusqu’à la fin de sa vie, Germaine Tillion continue à étudier, à enseigner, à témoigner ; elle garde les yeux ouverts sur lemonde. En 1975, elle préside la commission sur l’amélioration de la situation des femmes immigrées. En mars 2004 elle appelle à commémorer le 60e anniversaire du Conseil National de la Résistance et de son programme largement renié. En mai 2004, à 97 ans, Germaine Tillion signe un manifeste : elle dénonce, auprès du gouvernement français, l’utilisation de la torture par l’armée américaine en Irak.

Toujours « à la recherche du vrai et du juste », elle dénonce « ce monde qui met les pieds sur les mains des enfants » ; elle affirme avec force que « La lâcheté c’est ce qu’il y a de pire. Il ne faut jamais être lâche, sinon cela veut dire qu’on laisse la porte ouverte aux grands malfaiteurs ».

 Sans-Papiers

Au début de la cérémonie d’enterrement, le 24 avril 2008, le résistant Stéphane Hessel, 90 ans, rend hommage à la « profonde et essentielle humanité dont Germaine Tillion nous a donné un lumineux exemple en refusant l’Occupation » et rappelle le soutien de la résistante aux Sans-Papiers de Saint-Bernard, onze ans plus tôt, qui a « incarné la France de la liberté, de la justice et de la solidarité ». Marie Fillet, compagne de déportation, demande, au moment de la prière universelle, « la force d’accueillir les étrangers et de garder les Sans-Papiers dans une France pleinement la patrie des droits de l’Homme ». Mais les hommes politiques participant à la cérémonie sont restés sourds à ces paroles d’humanité.

 Rennes : jusqu’au 4 mai

Une exposition consacrée à Germaine Tillion est visible jusqu’au 4 mai aux « Champs Libres » à Rennes. (Musée facilement accessible par le train au départ de Châteaubriant). (1)

« Germaine Tillion, modèle de courage, éclaire la réflexion de ses contemporains, redonnant espoir à ceux que les hommes désespèrent. Pas d’angélisme pourtant chez elle : « Je suis sévère pour l’espèce humaine, c’est une espèce dangereuse qu’il faut surveiller » , se plaît-elle à répéter. »

L’exposition retrace l’itinéraire de cette ethnologue et résistante qui n’a cessé d’étudier, d’analyser le monde qui l’entourait, et de combattre l’enfermement, l’esclavage, la pauvreté, la torture, la peine de mort…


Ecrit le 10 février 2010

 Le verfügbar aux enfers

Il était une fois une sociologue, Germaine Tilion, enfermée au camp de Ravensbrück, pour cause de Résistance. Pour soutenir ses camarades de Déportation, elle décide de les entraîner dans la création d’une œuvre, une opérette, rien que ça ! Cachée au fond d’une caisse d’emballage, elle rédige ainsi une ’revue’ consacrée à la vie au camp. Faire mieux comprendre à ses compagnes d’infortune la situation dans laquelle elles se trouvent, tout en les faisant rire, est le but de cette œuvre insolite et loufoque : voir son propre malheur à distance permet de mieux lui résister. Culotté, non ?

Les « Verfügbar », ce sont les « moins que rien », les filles bonnes à tout faire, condamnées à toutes les corvées, substituts réactualisés des antiques esclaves ou des serfs du moyen-âge une race à part qu’un naturaliste de carnaval vient présenter au cours de conférences délirantes qui servent de fil rouge. Et tout cela sur des musiques bien connues à l’époque (il y a 66 ans), Offenbach et Gluck, Bizet, Lalo, refrains des rondes enfantines, des comptines et des chansons grivoises. Un acte de création et de civisme à nul autre pareil. Et une leçon d’espoir au-delà de l’horreur.

Dans mon cœur il est une étoile
Qui m’inonde de ses rayons
Elle brille dans mes yeux pâles,
Et rutile sous mes haillons…
Les grands murs alors disparaissent,
Mon pays m’apparaît soudain
Sous son beau ciel plein de tendresse…
Ses baisers seront pour demain.
C’est l’espoir que mon âme cache,
Défiant les monstres infernaux,
Il sourit quand leur voix se fâche…
Sous la cravache, et sous le fouet, bondit plus haut…
Un chant très doux, plein d’allégresse,
Monte de mon corps amaigri.
Doux espoir, calme ma détresse,
Toujours pleine dans ce ciel gris !

Ce texte sera donné dans le cadre de « Lire le théâtre ensemble », jeudi 11 février 2010 à St Aubin des Châteaux (Espace Castella  ).
Contact : Théâtre Messidor - 02 40 81 02 81


NOTES:

(1) Champs Libres - 10 cours des Alliés, 35000 Rennes, à 50 mètres de la Gare de Rennes - Tél:02 23 40 66 00