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Portugais et Turcs : histoire de migrations

Ecrit le 22 avril 2009

L’association « Rencontres   » à Châteaubriant s’intéresse vivement à l’animation du quartier de la Ville aux Roses, et s’occupe de soutien scolaire. Mais elle n’oublie pas ses origines : l’imigration des communautés portugaises et turques.

 Courage et honnêteté

« Immigration de souffrance, de courage, d’aventure et d’honnêteté, l’immigration venue des pays très proches et déjà si éloignés dans le temps, par la différence des moyens et des modes de vie » dit Fernando Riesenberger, d’origine portugaise.

« Souffrance car c’était le temps où nous n’avions presque rien : nous vivions de pas grand-chose, nous n’avions que le rêve de partir.

Courage, il en fallait, car l’aventure du départ est toujours une incertitude dans la vie d’un immigré. Rien est donné d’avance, il faut lutter, pour des lendemains qu’on espère meilleurs.

Honnêteté : là où nous vivions, au Portugal ou en Turquie, la parole avait de la valeur, car beaucoup d’entre nous ne savaient ni lire ni écrire. La poignée de main avait valeur de contrat. L’honnêteté dans la vie de tous les jours, fut et est encore, pour les travailleurs immigrés, une valeur acquise par l’éducation dans les terres montagneuses ou agricoles d’origine, dans des contrées où le progrès matériel arrivera après leur départ ».

L’immigration n’est pas finie. « Elle sera toujours un choc pour celui qui arrive et pour celui qui reçoit » dit encore Fernando en présentant l’étude sociologique menée par Karine Meslin autour du parcours des immigrés portugais et turcs entre 1969 et 1974. « Nous souhaitons prolonger l’étude avec les femmes arrivées avec leur mari ou celles qui sont venues les rejoindre plus tard ».

 Nostalgie et déchirement

Pour Vaheit Arslan, d’origine turque, « une nouvelle vie, c’était le rêve de nos parents en partant de la Turquie. Pleins d’espoir d’une vie meilleure. C’était dur pour eux et aussi pour leur famille de les voir partir, plus dur quand leur épouse et leurs enfants ont quitté aussi la Turquie pour venir les rejoindre. « Que vas-tu faire dans un pays d’Europe » disaient nos grands-parents.

Nos parents pensaient venir seulement pour quelques années, le temps de gagner de l’argent pour acheter un tracteur. Ils sont venus ici mais jamais repartis. C’est que la vie était dure là-bas, pour la santé, pour l’éducation. Le système politique n’aidait pas, on avait l’impression que rien ne changeait.

Ici aussi cela a été dur pour les démarches administratives, difficulté de la langue, ne pas pouvoir aider les enfants à l’école, difficultés culturelles. Nos parents gardent à la fois la nostalgie du pays et un sentiment de déchirement.
Pour nous les enfants des immigrés, ce n’est pas facile non plus, on sent qu’on nous considère toujours comme des étrangers. Merci à l’association Rencontres  , et à Clotilde pour avoir eu l’idée et cordonner le déroulement de cette étude ».

 Karine Meslin

Karine Me

Karine Meslin, sociologue, s’est intéressée à la période 1969-1974 et a mené une enquête par entretiens, pour tirer de chaque histoire individuelle une dimension collective.

Le départ : massif. On estime à 1 500 000 le nombre de personnes quittant le Portugal, malgré la dictature Salazar pour qui le départ est un crime, un refus de servir dans l’armée qui mène une guerre coloniale, une façon de faire savoir les mauvaises conditions économiques du pays.

Souvent ce départ se fait sans papiers, sans contrat de travail, mais la France a besoin de main d’œuvre. Pour les Portugais, souvent célibataires, le départ est plus facile que s’ils étaient mariés : ils vont vers une nouvelle vie, ils travaillent pour la famille qu’ils veulent fonder. En France ils sont relativement bien accueillis car considérés comme travailleurs et facilement assimilables.

Pour les Turcs c’est plus difficile car la plupart d’entre eux sont mariés au pays, ils viennent pour envoyer de l’argent à leur famille. Issus de régions rurales très reculées, ils se souviennent des difficultés du voyage (ils se sont perdus dans le métro, par exemple !).

A Châteaubriant l’usine Huard embauche, spécialement la fonderie. C’est la période où les salariés peuvent refuser les postes trop difficiles et mal payés : ils sont alors occupés par les Portugais. Mais quand ceux-ci commencent à refuser d’être exploités, l’entreprise fait venir les Turcs.

Déception : le travail à la fonderie est dur. Pour des immigrés venus de la campagne c’est l’enfermement dans le bruit, la chaleur, la poussière. C’est la découverte des cadences !

 Eldora… dur

La vie à Châteaubriant n’est pas l’Eldorado espéré. Les immigrés sont logés à Bonne Fontaine, près de Rougé, loin de tout. Quand le travail est fini (6 jours sur 7) il faut encore faire les courses, la cuisine et la lessive. Les déplacements sont difficiles. Le salaire et le coût de la vie ne sont pas ceux escomptés.

Au début, les Turcs comme les Portugais, « bouffent les cadences ». Ils sont jeunes et en bonne santé, et le « boni » est un avantage financier appréciable. Mais plus le temps passe, plus les immigrés assimilent les valeurs ouvrières et commencent à penser à préserver leur santé. Les Portugais abandonnent peu à peu l’idée de retourner au pays. La fréquentation des commerces, et de l’église (ils sont catholiques), facilite l’apprentissage de la langue française.

Il en est autrement pour les Turcs, d’autant plus que, eux, ils comptent bien retourner au pays. C’est pour cela qu’ils restent entre eux, conservant leurs traditions et ne faisant guère d’efforts pour apprendre autre chose que quelques mots courants.

 La population

Les immigrés n’étaient pas attendus : rien n’était organisé pour eux à part le logement rudimentaire prévu par l’entreprise Huard (avec un transport limité aux heures de travail). La population est restée très réservée voire hostile à leur égard, conditionnée par les stéréotypes : la couleur de la peau, la religion musulmane pour les Turcs, leur motivation supposée (briseurs de grève). Quelques personnes les ont aidés. D’autres ont plutôt pratiqué le rejet à base de ragots, et cela dans tous les milieux. Du côté des gendarmes : « Faites attention, avec tous ces étrangers qui traînent » ; du côté des enseignants : « Ah ? Tu vas enseigner dans tel collège ? Tu as appris le Turc ? ». L’exagération s’est mise de la partie : « Vous avez eu 10 000 Turcs à Châteaubriant » a t-il été dit, un jour, à un guide du château, par des visiteurs de St Nazaire ! (sur 12 000 habitants, c’était pas mal !).

Il a fallu l’assassinat perpétré par un jeune homme le 11 novembre 1984 pour que se constitue l’association « Rencontres   » en 1986. Les Portugais étaient là depuis 17 ans et les Turcs depuis 12 ans.

En 2009 les stéréotypes et les peurs irraisonnés demeurent. Il y a encore beaucoup de travail à faire !

L’étude de Karine Meslin pourra être commandée sur le site :
http://www.rencontres.asso.fr au prix de 10 € (+ frais PTT éventuels)

ou auprès de l’Association Rencontres  
– 3,allée Messager
– 44110 Châteaubriant
– 02 40 81 16 50 - rencontres  @no-lo.org