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Antoinette Philippot

Ecrit le 20 janvier 2010

 Elle a semé tant de graines, qu’elles lèveront un jour ...

Une famille de neuf enfants, dans une ferme à Bauné, canton de Seiche, Maine et Loire. La naissance d’une fille, en aînée, est une bénédiction : la grande s’occupera des plus jeunes tandis que les parents, surchargés de besogne, iront cultiver la terre. C’est ce qui se passe : Antoinette n’a pas les deux pieds dans le même sabot quand il s’agit de s’occuper d’elle-même, de sa propre scolarité, de ses huit frères et sœurs (8 en douze ans !) qui ont le droit eux aussi d’être propres, préparés pour l’école, accueillis dans une maison bien tenue, et avec le sourire. Prévenante, discrète, disponible, elle était la deuxième maman.

Antoinette Philip
à 23 ans

 
Exploitée, Antoinette ? Oui. Mais non : c’était comme ça, à l‘époque, dans les années 35. Les parents, sur les 20 ha, avaient des cultures spécialisées demandant beaucoup de soin. En outre le père Camus était maire de sa commune, délégué de la Mutualité Sociale agricole et le couple était engagé dans les Maisons Familiales Rurales et militait au CMR (Chrétiens dans le monde rural)

Pourtant, tout en travaillant dur à la maison, Antoinette réfléchissait et c’est tout naturellement, grâce à des parents ouverts aux idées modernes, qu’Antoinette milite dans le syndicalisme agricole « jeunes ». C’est l’époque, exaltante, où les jeunes se revendiquent agriculteurs, tout en souhaitant modifier, bouleverser les façons de faire ancestrales. Ils ne supportent plus les hobereaux et petits nobliaux de campagne, qu’il faut saluer bien bas et qui croient, seuls, avoir la vérité, l’intelligence, le pouvoir.

Le pouvoir, oui, ils l’ont, y compris dans le « syndicalisme » agricole, mais il leur est contesté. L’intelligence est mieux partagée. Quant à la vérité ...
 Antoinette Camus se voit vite confier des responsabilités dans la branche féminine, mais elle organise des réunions ouvertes aux personnes des deux sexes. « Les femmes ne conquerront pas une place en restant isolées » disait-elle.

Antoinette Phili

En 1958 Antoinette, 23 ans, participe à une session JAC à Redon, menée par un jeune de 27 ans, René Philippot, Oh bien sûr, il y est question de religion. Mais ce n’est pas la religion traditionnelle prêchant la soumission et le respect des pouvoirs établis. Les jeunes vicaires enseignent que l’homme est créateur, qu’il doit être acteur, qu’il doit combattre l’inégalité et l’injustice et s’engager là où se prennent les décisions.

Aux réunions de la JAC on discute alors de l’engagement professionnel, du rôle du crédit, de la place des femmes en agriculture, de l’habitat, de la dépendance du fermier par rapport au propriétaire. Antoinette et René font connaissance … René, lui, est engagé avec la CEVEL (une coopérative de viande créée à Pannecé où milite aussi Bernard Lambert). La JAC est l’occasion de prendre du recul, de réfléchir au métier. « Peu à peu nous prenions conscience de la tâche à accomplir et de la nécessité de nous regrouper pour agir ». C’est alors que s’est créée une structure nouvelle, le « Centre des Jeunes », à côté du syndicalisme traditionnel, la FNSEA. « Nous avons obtenu des places pour les jeunes dans la structure aînée, et cela à l’échelle de la France. Nous représentions une force » se souvient René.

 Cinq enfants ...

En 1959, Antoinette et René se marient. Il vient un premier enfant, il y en aura quatre autres. Mais Antoinette n’est pas femme à se consacrer uniquement à des tâches de mère et de ménagère. Elle prend sa part du travail de la porcherie. Et elle milite avec René, apportant souvent un point de vue original, toujours dans le sens de l’émancipation. Lors de réunions ici ou là, et jusqu’à Nantes, il n’est pas rare de la voir arriver … avec un enfant dans un couffin !

En matière agricole, Antoinette et René participent à des groupes de vulgarisation agricole. C’est que les femmes souhaitent donner leur avis, pas seulement pour l’achat d’un ustensile de cuisine. « Quand sont arrivées les premières machines à traire, les femmes ont été priées de ne plus s’occuper de la traite : les machines, c’est l’affaire des hommes » raconte Antoinette qui, bien entendu, n’était pas d’accord. Elle refusait le rôle traditionnel de femme soumise, elle savait qu’elle pouvait avoir une vue globale sur l’exploitation agricole, sans se restreindre à la volaille, à la comptabilité et à la cuisine. Elle militait à l’époque avec des femmes comme Marie Hervy, Marie Anne Durand, Anne Marie Chon, Jeanne Batard, Marie Paule Lambert et d’autres.

En 1963 est créée la CUMA de Treffieux, occasion de réflexion et d’expérimentation sur l’agriculture de groupe, et sur l’utilisation optimum du matériel et du temps de chacun.
 
« Moi j’étais président du CDJA, jusqu’en 1963. Sous la pression des femmes, nous sommes vite arrivés à poser la question du syndicalisme de personne. Ce n’était plus l’exploitation qui était adhérente, mais l’homme ou la femme, ou les deux. ». A cette époque, une femme de paysan était « sans profession ». Antoinette se revendiquait « agricultrice » . Mais la loi était contre elle ! Un simple exemple : celui des GAEC. [voir plus loin)

 … et des millions de responsabilités

 

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En 1964, Antoinette prend de nouvelles responsabilités au CDJA, avec Bernard Thareau et aussi à la Région et même au National. Avec Marie Paule Lambert elle se bat pour que les enfants d’agriculteurs puissent accéder à l’enseignement général, comme les autres, sans chercher à les enfermer a priori, dans les filières professionnelles agricoles ou dans les écoles ménagères diocésaines. Elle est même, un temps, présidente de la Maison Familiale de Plessé.

En 1966 la ferme de René et Antoinette entre en GAEC. A l’époque la structure juridique permettait d’associer des hommes-chefs d’exploitation, mais aussi des hommes n’apportant que leur force de travail (ceux-là étaient « apporteurs en industrie »), mais pas question d’associer des femmes, même si la femme travaillait autant que son mari sur l’exploitation (avec une précision drôle : une femme veuve ou célibataire pouvait être associée à part entière, mais pas une femme mariée !). Il a fallu attendre 1985 et les EARL pour que ça change. En 1991, après le départ en retraite de René, Antoinette put accéder enfin au statut d’agricultrice à part entière, en constituant un GAEC mère-fils avec Gilles. L’égalité des femmes est une longue marche !

 Télé-promotion rurale

En 1966, Louis Malassis, professeur à l’ENSA (Ecole nationale Supérieure Agronomique) de Rennes, lance la « télé-promotion rurale » car, disait-il, « on ne nourrira pas la population mondiale avec des paysans soumis, pauvres et sans instruction » : les agriculteurs sont alors invités à se réunir dans les foyers ruraux ou les salles communales pour débattre des questions rurales. Antoinette y prend une part active en expliquant que les femmes doivent être présentes et participer, non seulement à l’exploitation agricole, au commerce rural ou à l’artisanat local, mais aussi dans l’agriculture de groupe et, au-delà du professionnel, dans les instances politiques.
Ce sont les belles années où, à Châteaubriant, un groupe d’études socialiste rassemble ouvriers, paysans, enseignants ...

« Nous ne pratiquions pas le syndicalisme d’élite : nous préférions le syndicalisme de masse. Il y avait encore du travail à faire pour faire évoluer les esprits » dit René.

 Mai 68

C’est donc tout naturellement que, en 1968, Antoinette soutient son mari quand il s’engage politiquement et se présente aux élections législatives en suppléant de Louis Dubosq, au nom de cette alliance paysans-ouvriers qui a mené des actions communes ces dernières années. Elle participe aussi à la délégation qui, le 30 mai 1968, rencontre Pierre Mendès-France qui représentait alors un espoir pour les insurgés de mai 1968. Espoir déçu.

L’engagement, chez les Philippot était clair : « il fallait faire comprendre à notre milieu, resté très traditionnel, que l’agriculture était dominée par le capitalisme. Il fallait aussi faire admettre que nous pouvions être de bons agriculteurs, et de bon chrétiens, mais aussi de gauche ». Engagement total, mais pas sans retours de bâtons : en mai 1968 aurait dû être fêtée la création du 1000e GAEC de France, qui était justement celui de Treffieux. Manifestation reportée en septembre 1968. Les autorités allèrent jusqu’à refuser de mettre les pieds chez un ancien candidat suppléant qui s‘était réclamé du PSU !

Chez les Philippot, l’évolution est rapide. A Treffieux où ils résident, les enfants vont à la seule école primaire du bourg : l’école catholique, mais Antoinette et René affirment leur choix d’une école unique, laïque et obligatoire, l’école de tous où les parents doivent s’engager auprès des enseignants : les enfants poursuivront donc leur scolarité au collège public de Nozay. Chez d’autres agriculteurs se fera la même évolution. Comme dit Médard Lebot : « grâce aux femmes, le clergé recule »
 
Au collège, Antoinette devient rapidement responsable de l’association de parents d’élèves du collège, association « auto-nome » qu’elle parvient à faire adhérer à la « fédération Cornec » (qui s’appelle maintenant FCPE  ). C’est aussi le moment où Antoinette prend des responsabilités culturelles auprès de ce qui deviendra « La Mano » à Nozay. Plus tard on la verra active autour de la Fête de la Solidarité et du festival Graines d’Automne.

 Le programme du PS

 
C’est tout ? Non ! Antoinette participe aussi aux groupes de réflexion préparant le programme agricole du Parti Socialiste.

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Un projet de « quantum » avait été préparé (maîtrise de la production avec des prix garantis, répartition des profits et des rémunérations du travail sur toute la filière : production, transformation, distribution) mais, une fois au pouvoir, le PS ne le retient pas, préférant s’attirer les bonnes grâces du syndicat majoritaire : la FNSEA. « S’il avait été appliqué on n’en serait pas où nous en sommes actuellement » dit René, regrettant que rien n’ait été fait pour aboutir à une maîtrise des productions.

Toujours en agriculture, Antoinette milite pour le droit au congé maternité pour les agricultrices, pour la mise en place d’associations de remplacement en cas de maladie. Elle travaille avec le Planning Familial en faveur de la contraception et de l’éducation des jeunes. Elle fait même venir Ménie Grégoire à une réunion FDSEA à Nantes !

Tout ceci représente, dans un milieu agricole traditionnel, un important bouleversement pas toujours bien accepté ! Mais Antoinette ne baisse pas les bras, elle fait même du « ramassage », allant chercher les agricultrices qui, comme elle, ont quelque chose à dire mais n’ont pas de permis ou de voiture. « Cela favorisait les discussions avant ou après les réunions » disait-elle. Son principe était : ne pas faire à la place des autres, rendre chacun responsable.

Et tout cela en continuant son travail de la ferme, le suivi des cinq enfants, la cuisine, le ménage. [Une chance pour elle : la présence toute proche de ses beaux-parents], sans compter l’accueil l’été de familles envoyées par le Secours Catholique ou le Secours Populaire  . Sans compter les nombreux stagiaires qui savaient trouver près d’elle encouragements et réflexion originale. La maison Philippot a toujours été une maison ouverte.

 Manif des femmes

 
Dans ce tourbillon créateur, rien n‘était pourtant définitivement gagné. René se souvient de cette « manif des femmes » en juillet 1969. C’était un dimanche, un pique-nique amical entre familles de militants agricoles. « Et voilà qu’en plein milieu du repas, les femmes sortent des pancartes, aidées de leurs enfants, et entonnent des chansons pour se plaindre des absences répétées de leurs militants de maris qui ont trop tendance à négliger leur vie familiale » (comme le raconte René Bourrigaud) « Cette petite manifestation a laissé un souvenir marquant car elle symbolise les tensions qui peuvent naître, au sein des couples, de la vie militante intense de l’un et des frustrations qu’elle engendre chez l’autre, en général la femme ». Mais cela n’empêchait pas Antoinette de soutenir René dans son rôle de maire de Treffieux et de Président du syndicat de gestion du centre d’enfouissement technique des Brieulles.
 
En 1983 Antoinette remplace René à la CUMA. Elle se passionne beaucoup pour ce poste : facturations, fiches de paie, participation à l’organisation du travail et aux décisions du Conseil d’Administration. Tout en continuant à s’occuper de la porcherie familiale.
 
Antoinette était une femme aimant l’imprévu. Un repas organisé lui faisait peur. Mais pour l’arrivée inopinée de copains de passage, elle savait s’organiser. Jamais à court d’idées, elle était profondément animatrice, réunissant les énergies autour d’elle. Sa détente : faire le jardin, préparer des décorations à base de courges ou des recettes de cuisine à base de blé noir.
 Seule la maladie l’a obligée à cesser ses activités. Et même pas totalement : tant qu’elle a pu conduire, elle a fait partie du bureau de l’association des parkinsoniens de Loire-Atlantique, elle a visité des malades atteints de cette maladie et tenu des permanences régulières, à Treffieux. Elle a même fait venir des spécialistes pour faire des conférences ! Quand elle n’a plus pu conduire elle-même, c’est René qui l’emmenait aux réunions. Jusqu’au bout, dans la mesure de ses moyens physiques, elle a gardé combativité, volontarisme, résistance. Elle s’est intéressée aux activités de son époux, de ses enfants, de la commune. Seul un AVC a pu la couper du monde en la plongeant brutalement dans le coma dont elle ne s’est pas réveillée.

Faut-il le préciser : Antoinette savait aussi être mère et grand-mère !

Une vie militante bien remplie
Des causes à défendre par millions (…)
De l’amour tu en as donné
A chacun, à chacune,
S’il fallait, sans hésiter
Tu aurais décroché la lune …

a dit Claude Brossard à son sujet 

« Elle a semé tant de graines, tant d’amour, que l’héritage qu’elle laisse est d’une grande valeur … Ces graines lèveront à un moment ou à un autre » disent ses enfants et ses amis.
 
Alors pour une vie si bien remplie, un dernier sourire, celui d’un petit fils : « Les mamies sont les plus fortes, leurs confitures sont les plus bonnes. Elles aiment bien aller dans le jardin et des fois, elles meurent et rejoignent les personnes qu’elles ont aimées. Elles sont au paradis et ma mamie de mon cœur, c’est mamie Toinette »

 

BP  

 

Histoire : GAEC de la Cordée à Treffieux : http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-economique/video/RXF02002263/nantes-gaec-de-la-cordee.fr.html


NOTES:

Livres :

– Les paysans dans la lutte des classes (Bernard Lambert)
– Au-delà des haies (Médard Lebot)
– Paysans de Loire-Atlantique (René Bourrigaud)

Sigles :

– AVC, accident vasculaire cérébral -
– CDJA centre départemental des jeunes agriculteurs -
– CEVEL Coopérative des éleveurs des vallées d’Erdre et de Loire -
– CUMA : coopérative d’utilisation du matériel agricole -
– EARL exploitation agricole à responsabilité limitée -
– FCPE fédération des conseils de parents d’élèves -
– GAEC groupement agricole d’exploitation en commun -
– JAC - jeunesse agricole chrétienne