Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Conseil Général, Conseil Régional > Conseil Départemental > Propos sur le bonheur et la solidarité

Propos sur le bonheur et la solidarité

Ecrit le 24 novembre 2010

 Bonheur et solidarité

Philippe Labbé est ethnologue et sociologue. Il travaille au sein de la SCOP Pennec (Rennes – St Grégoire) et est chercheur à l’université de Haute-Bretagne, autour des problématiques de jeunesse et d’insertion. A la demande du Conseil Général il a donné son point de vue sur les actions « une idée pour plus de solidarité ». Intervention très remarquée qu’on peut trouver sur son blog

« Ce que vous représentez va à contre-courant de ce grand mouvement de repli individualiste, du chacun pour soi. Ici, vous êtes des modèles. Pour ma part, je suis beaucoup plus simplement un « reformulateur », un colporteur, une éponge qui absorbe ce que vous produisez et qui le restitue en essayant de mettre un peu de lien entre des actions dispersées sur les territoires »

La question : en quoi les associations contribuent-elles à plus de lien social, plus de solidarité, plus de citoyenneté ? On vient de nous exposer trois actions, « Toutous câlins », « Lien ElemenTerre » et « L’outil en main », en décrivant ce qui se fait et pour qui : des personnes âgées, des résidents et des jeunes. Des premières, les personnes âgées, on retient le problème de l’isolement : rupture avec les conditions ordinaires de la vie, perte des repères familiers… Pour les résidents, à partir du partage d’un jardin, c’est l’interconnaissance, le lien et le partage qui sont au centre : moins que la lutte contre l’isolement, c’est de combat contre le repli individualiste dont il est question mais aussi d’ancrage à partir de cette matière hautement symbolique qu’est la terre (cultivée, ensemencée, féconde, nourricière…). Pour les jeunes, c’est à la fois l’intergénération et l’ébauche – parce qu’ils sont encore très jeunes – d’un projet professionnel… et c’est bien que l’on parle de « profession » tant aujourd’hui celle-ci tend à disparaître au profit du simple emploi, voire du job. Avoir l’ambition de ce mot de profession pour des jeunes, c’est résister à ce grand mouvement tendanciel qui affecte ce que l’on hésite de plus en plus à appeler « la vie active »… le chômage étant l’état normal d’un jeune en train d’entrer dans cette dernière.

 L’abus d’évaluation nuit gravement à la santé morale

Il y a quelque temps, dans une Chambre régionale d’économie sociale où je formais quelques participants à l’évaluation du social, une femme, directrice d’un service de soins palliatifs me demandait comment évaluer la valeur ajoutée du travail de son service. Lui répondant très sérieusement, je me suis surpris à me dire intérieurement : « Mais dans quelle société vivons-nous pour que des personnes aidant d’autres personnes à mourir sans trop souffrir soient contraintes de démontrer que leur travail est utile ? »

Ainsi, qu’il s’agisse des « Toutous câlins », de « Lien ElemenTerre » ou de « L’outil en main », on est face à des initiatives humaines productrices de valeurs ajoutées. Mais où cela intervient-il ? A quelle(s) finalité(s) cela répond-il ?

 Le bonheur : dans le pré et à sa porte.

La réponse est à la fois simple et complexe. La simplicité, c’est de constater que ce que vous faites rend plus heureux, que cela apporte du bonheur : le bonheur est à portée de main, dans le pré. La complexité, c’est de se dire que chacun trouve le bonheur à sa porte et qu’être heureux répond à des histoires toujours singulières et renvoie donc à des registres différents.

Chacun d’entre nous est un individu multiple, contrasté et même contradictoire : il y a en chacun de nous le meilleur et le pire, des choses de nos propres expériences et aussi de celles de nos parents, de nos amis : on est chacun une personne bio-culturo-socio-économique, en même temps fils ou fille de… et père ou mère de… Tous ces personnages sont présents en nous et, selon les évènements, ils occupent le devant de la scène ou ils attendent leur tour en arrière.

Quatre personnages en nous, permettent de comprendre là où vos innovations sociales apportent des valeurs ajoutées. Ce sont le Sujet, l’Acteur, le Citoyen et le Producteur. Chacun d’entre eux s’épanouit dans une sphère et chacun d’entre eux y poursuit une finalité.

 Le sujet, l’acteur, le citoyen, le producteur

Le Sujet évolue dans le monde de l’intime qu’on appelle l’individuation. Il y est question de sa santé, de son équilibre psychologique, de ses relations avec ses proches, de son logement. Le Sujet aspire à l’accomplissement. Chacun d’entre nous cherche à s’accomplir et cela passe par des aspirations originales : celui-ci a besoin d’avoir du temps pour courir ou faire du vélo, celui-là rêve de compléter sa collection de timbres par la pièce unique qu’il recherche depuis des années… Dans les deux cas, et tous les autres, il est question de passion.

L’Acteur navigue dans l’archipel des relations qu’on appelle la sociabilité. L’acteur est un être social et communiquant ; il rencontre les autres, il se lie d’amitiés durables mais se plaît aussi de sympathies brèves ; il participe, fait avec les autres et s’associe ; il investit son quartier, constitue le voisinage ; il reconnaît, il est reconnu. L’Acteur aspire à la relation. Chacun d’entre nous a son réseau, ses repères, sa tribu avec laquelle il fait ce qu’il ne ferait pas seul.

Le Citoyen regarde la société, il retrousse ses manches et il plonge ses mains dans les enchevêtrements institutionnels et politiques qu’on appelle le sociétal. Le Citoyen a des convictions et se veut responsable ; il veut jouir de ses droits ; il respecte aussi ses devoirs… du moins en principe ; il constate que la société ne fonctionne pas comme elle le devrait et il agit pour la changer. Le Citoyen aspire à l’émancipation. Chacun d’entre nous, sauf égoïsme pathologique, au minimum voudrait que « ça fonctionne mieux »… Certains s’engagent concrètement pour faire changer les choses. Comme vous.

Le Producteur gagne son pain en travaillant mais, comme le travail ne se résume pas à produire, il évolue dans un monde fait de codes, de signes de reconnaissance et d’appartenance qu’on appelle l’économique. Le Producteur aspire à l’autosubsistance.

Reprenons les trois exemples.

– Les « Toutous câlins » c’est l’individuation : on apporte de l’affection, de la « calinothérapie » et même ici de la « caninothérapie » Ainsi « lutter contre la solitude des personnes âgées », c’est faire en sorte que celles-ci, malgré la perte des repères spatiaux (le logement) et historiques (les souvenirs), parviennent à un équilibre psychoaffectif, qu’elles puissent, autant que possible, s’accomplir dans un milieu médicalisé qui, par la force des choses, hygiénise les faits saillants d’une vie. C’est au Sujet que l’on s’adresse.

– Avec le « Lien ElemenTerre » à Saint-Nazaire, on est de plain-pied dans la dimension de la sociabilité où ce qui est important est la rencontre avec l’Autre différent que l’on reconnaît et qui vous reconnaît : l’un dispose d’un jardin mais ne l’entretient pas ; l’autre ne dispose pas de jardin mais souhaite jardiner. La force de ce projet c’est de réunir ce qui est différent, avec ce que l’on imagine être sous-jacent : un pari sur la coopération et sur une relation qui progressivement débordera du seul cadre du jardin pour s’intéresser à l’humain que chaque partie du binôme voudra bien mettre sur la table. C’est l’Acteur qui est en jeu.

– Enfin, à Riaillé, « L’outil en main » se situe dans la sphère économique avec le pré-projet professionnel qui s’inscrit dans la tradition du compagnonnage : ce sont des gens dits « de métier » qui transmettent leur savoir-faire et leur expérience… Avez- vous noté, d’ailleurs, que le compagnonnage vient d’être inscrit par l’UNESCO il y a quelques jours à peine au patrimoine mondial immatériel de l’humanité ? Ces notions fortes – métier, profession, savoir-faire, expérience – s’opposent point par point au triste marché du travail où l’on parle d’emploi. C’est le Producteur qui est ici présent.

 Valeurs ajoutées…

Des exemples proposés, toutous, jardins et transmission de gestes professionnels, on retiendra aussi qu’ils sont marqués par trois qualités qu’il serait absurde et moralement pervers de vouloir calibrer dans des cases à critères et indicateurs : la réciprocité, l’usage et l’engagement.

La réciprocité…
Le bonheur est réciprocité : ce n’est pas seulement la personne âgée malade, le citadin ou le jeune qui sont heureux dans les actions présentées ; ce sont les visiteurs avec leurs animaux, les partageurs de lopins, les artisans. Marcel Mauss, un anthropologue connu pour son travail sur le don écrivait : « Les hommes généreux et valeureux ont la meilleure vie ; ils n’ont point de crainte. Mais un poltron a peur de tout ; l’avare a toujours peur des cadeaux. » Apporter du bonheur aux autres, c’est faire le plein de bonheur pour soi… condition première car comment pourrait-on remplir de bonheur si soi-même on en était vide ?

L’usage…
Toutes ces actions s’inscrivent dans une logique de rapports non marchands… qui pourtant ont de la valeur. Cela interroge sur ce qu’est ou devrait être, précisément, la vraie valeur des choses. Avec les associations de solidarité elle est dans une valeur d’usage (est-ce que ça sert ?) qui s’oppose à ce que l’on connaît dans notre société, la valeur d’échange ou « combien ça vaut ? ». Imaginons ce que serait un monde où absolument tout, l’intime, la passion, l’amour, la tristesse seraient passés au tamis de l’intérêt marchand. Pire que ce qu’Orwell avait imaginé dans son roman 1984 ! Je crois donc que ce que vous apportez est riche de valeur… parce que cela ne s’échange pas en billets de banque.

L’engagement…
Le bonheur n’est pas un donné mais il se conquiert et, là, il faut souligner que le regard sur ces actions ne doit pas exclusivement se porter sur les résultats ou les bénéficiaires (malades, jeunes, etc.) mais également sur les réalisations et leurs acteurs. Car toutes celles et tous ceux qui innovent socialement se retrouvent derrière cette image brossée par le philosophe Alain dans Propos sur le bonheur : « … l’homme heureux et qui n’attend pas pour l’être, ici et non ailleurs, que l’événement lui donne raison, acteur enfin et non spectateur de soi-même ». Ils sont donc, d’une part, heureux et, d’autre part, exemplaires du comment être heureux soi-même nécessairement avec les autres. Or, par les temps qui courent, si chacun peut faire le constat d’une double crise de l’exemplarité des élites et d’un repli individualiste, peut-on faire l’économie de cette invitation à l’engagement qui vise la production de bonheur ? Comme le disait Michel Denis le 7 mai 1996 pour son dernier cours : « Nous avons sur cette terre le devoir de contribuer, tous, activement, au bonheur des hommes. Cela va bien au-delà de la recherche du bonheur individuel… C’est la recherche du bonheur commun, de ce bonheur présenté par l’article premier de la Déclaration montagnarde de 1793 comme le but de la société. » Tous, nous avons ce devoir… mais bien peu le remplissent.

 Trop de gestion tue le social.

Et c’est à partir de cette question de l’engagement que l’on peut conclure car, tant en économie que dans le social, il n’y a pas de « main invisible » qui permettrait magiquement que tout s’ordonne naturellement pour le meilleur des mondes possibles. Ce qui renvoie à la relation entre les acteurs, bénévoles et solidaires, et les institutions.

De toute évidence, les institutions représentant l’intérêt général doivent encourager, soutenir, développer et essaimer ces innovations sociales. Mais elles aussi ont leurs démons, fort bien exprimés par le titre de l’ouvrage de Michel Chauvière, Trop de gestion tue le social.

Les démons s’épanouissent lorsque…
– Le technique se substitue au politique « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse », écrit Edgar Morin ;

– L’économisme galopant est le seul gouvernail, comme si le social était accessoire, comme une coquetterie accordée faute de mieux ;

– L’évaluation est vidée de son sens, qui est celui de reconnaître la vraie valeur, au profit du rationalisme étriqué… « à l’euro près » ;

– L’intérêt – pourtant - général est découpé en autant de morceaux qu’il y a d’institutions, chacune d’entre elles raisonnant de son seul point de vue.

Les démons deviennent des anges

Les démons deviennent des anges (ce qu’ils étaient à l’origine, souvenons-nous) lorsque…
– Technostructure, politique et citoyens débattent et gouvernent ensemble et que le pari est celui des ressources existantes dans chacun ;
– Plutôt que le programme, rigide et descendant, le projet, ascendant et plastique, est l’outil du changement ;
– L’innovation sociale est inscrite comme un objectif de veille et de valorisation pour reconnaître ses acteurs et favoriser l’essaimage ;
Les institutions représentant l’intérêt général s’associent pour soutenir les initiatives solidaires et citoyennes par la fongibilité des aides et subventions.

« Vaste programme ! », aurait dit le Général. Je dirais plutôt « Beau projet ! ».

Philippe Labbé

http://plabbe.wordpress.com/2010/11/19/propos-sur-le-bonheur-et-la-solidarite/