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Quinze femmes dans la ville

Ecrit le 4 avril 2011

 En plongée dans les valeurs de la République

Lorsque des Français vont habiter à l’étranger, ils sont accueillis par la communauté française qui s’efforce de les aider à s’intégrer dans leur nouvelle ville.

Mais lorsque des étrangers viennent habiter chez nous, qui les invite à découvrir la ville ? Pour un peu (beaucoup) on leur reprocherait de s’appuyer sur leur communauté d’origine. Il existe cependant des dispositifs officiels d’aide à l’accueil. Par exemple l’opération « Ouvrir l’École aux parents pour réussir l’intégration », pilotée conjointement par le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.

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Femmes
A Gauche : Anne Marie ;
A Droite : Gulseren

Cette opération a rencontré une forte adhésion au niveau local, tant de la part des établissements scolaires, des enseignants et des formateurs impliqués, que de la part des parents bénéficiaires. Elle est ouverte à tous les étrangers, quelle que soit leur origine.

Elle devait être conduite l’an dernier à l’école Claude Monet à Châteaubriant, mais n’a pu être lancée, pour des raisons budgétaires. Mais cette année, c’est bon ! Quinze femmes d’origine turque en bénéficient depuis le 25 janvier 2011. Des femmes seulement car les activités ont lieu sur temps scolaire et au sein de l’école. En tout, une cinquantaine heures de « cours ». Le programme a été monté avec M. Matt (inspecteur primaire), Mireille Beloeil (directrice de l‘école maternelle), Mickaël Pottier (directeur de l’école primaire), Christine Bleueven (directrice du collège Ville aux Roses), et Fernando Riesenberger président de l’association Rencontres  , et d’autres.

Objectifs :
- acquisition ou maîtrise de la langue française,
- connaissance des principes et des valeurs de la République,
- meilleure connaissance de l’institution scolaire, et des modalités d’exercice de la parentalité.

Deux femmes sont chargées de piloter l’opération : Gulseren Akkoc, interprète mise en place par le Conseil Général, et Anne Marie Fraslin, professeur de français latin-grec au collège Robert Schuman.

Le programme, à raison de trois heures par semaine, est établi jusqu’à fin juin. Il est même prévu de « toucher » à l’informatique !

Les visites servent de support naturel à l’emploi de la langue française. Elles permettent d’aborder de nombreux sujets de la vie courante.

 Gulseren et Anne Marie

Gulseren est très satisfaite des relations qui se nouent ainsi. « Je leur explique que l’ouverture à une autre culture est une richesse ». « Je constate que ces femmes veulent connaître l’histoire de la ville, veulent apprendre sans cesse des choses nouvelles. C’est très motivant ».
Pour cet enseignement, Anne-Marie Fras-lin était tout indiquée : nommée pour son premier poste au Havre, dans des classes comportant plus de 75 % d’enfants d’immigrés, elle avait su établir une communication avec les familles, en dépassant les problèmes de langue. « Je suis revenue de là-bas avec une ouverture culturelle importante et, en même temps, le désir d’informer les gens d’ici, bien au calme dans leur campagne loin des banlieues (quoiqu’ils en pensent ...) sur ces problèmes de cités qui pourraient devenir les nôtres si nous n’ouvrons pas mieux notre intelligence de citoyens et d’humains ».

Alors, bien sûr, le projet monté par Mickaël Pottier l’a intéressée immédiatement. Très coopérant, son chef d’établissement, M. Gauvrit, a accepté d’aménager son emploi du temps en conséquence.

« J’ai tout de suite précisé que je n’étais pas là pour aider les femmes à maîtriser le français, dans la perspective de faire des courses. Mon rôle est de faire le lien entre parents et enseignants, de créer une confiance réciproque, pour que les familles étrangères ne se sentent pas humiliées en s’adressant aux enseignants ».

 Des situations citoyennes

Les cours de langue française portent donc sur des situations citoyennes : « je dois faire ceci, je ne ferai pas cela, je suis allée à la médiathèque   avec mes enfants, je vais entrer dans l’école avec mon fils, etc ». Anne-Marie enseigne le maniement du présent, de l’imparfait, du passé simple, du passé composé… Pas toujours évident car les langues ont des nuances. « Tu m’entends. Mais m’écoutes-tu ? » . En turc, les mots entendre et écouter sont exprimés par un même mot. En France c’est compliqué de distinguer les mots : voir, percevoir, apercevoir, entrevoir … Les femmes se concentrent … et découvrent la fatigue intellectuelle !

L’originalité de la démarche utilisée à Châteaubriant : asseoir les cours de langue sur des visites de la ville. « Ces femmes, souvent, ne connaissaient que l’hypermarché. « Nous avons visité la médiathèque  , le conservatoire  , le cinéma, le château, le centre ville, le Théâtre de Verre  , la mairie, les pompiers, la médecine scolaire, les collèges et lycées. Nous avons toujours été très bien accueillies. A la médiathèque  , la responsable a présenté les CD de musique turque qu’il est possible d’emprunter. Au cinéma le responsable, M. Lagrée, qui venait de recevoir les quatre bobines du film Le discours d’un roi, a montré aux femmes comment raccorder les quatre parties pour préparer la projection en continu. Il leur a expliqué aussi son tout nouveau projecteur numérique ».

 Au théâtre, seules

« Au Théâtre de Verre  , le directeur Frédéric Pithois, a fait visiter les coulisses. Sur la scène, François Bourcier répétait son spectacle du soir « Résister c’est exister ». Il a salué le groupe chaleureusement. Attirées par le spectacle, deux femmes sont revenues le soir : les maris les ont déposées, et sont revenus les chercher ! ». Ainsi commence l’indépendance. [Une petite question : quelle est la proportion de femmes françaises osant aller seules au théâtre quand monsieur n’est pas intéressé ?]

 Tendre la main

Entre la Turquie et la France, il y a des différences dans le mode de communication. « Désormais, les femmes ont appris à tendre la main pour dire bonjour. Et elles sont satisfaites du tutoiement. Au début elles communiquaient peu. Maintenant elles participent au cours et se traduisent entre elles ».

La visite de la ville, avec l’office de tourisme  , s’est bien passée. « Et, ce soir-là, en revenant par le Castel-bus, nous sommes allées dans l’une des salles de classe où les enfants travaillaient sur la maquette d’un château-fort. Le pont-levis, les remparts, les douves : les mamans venaient de découvrir ce vocabulaire ! Un langage commun avec les enfants ! Une autorité maternelle qui s’affirme ».

Anne Marie travaille aussi les nombres : « J’ai trois enfants, les vacances auront lieu dans huit jours, je prie cinq fois par jour »… Et voilà que s’amorce une discussion sur la religion …

Le café, lors de la pause, est un temps privilégié d’échange. On partage les crêpes et les gâteaux apportés par les unes ou les autres. On discute aussi de choses et d’autres. « Tu as l’air triste » - « Oui, ma famille me manque, mon pays aussi » . Anne-Marie explique alors que, selon Sénèque, « Voyager n’est pas guérir les âmes » : « Vous idéalisez trop votre pays dans vos souvenirs. Ne vous mettez pas en situation d’exil ».

 L’amour

Entre femmes on parle aussi … du poids « En Turquie nous serions belles, ici nous sommes grosses » disent les femmes. Un petit tour sur la Voie Verte pour faire de la marche … occasion aussi de parler … de l’amour pourquoi pas ? Les femmes turques rêvent du mariage d’amour des couples français. L’amour, toujours ? Non, souvent la routine. « Bonsoir mon amour, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? ».

Des discussions, des rencontres  , émergent des idées : pourquoi pas un mini festival de films en turc ? Pourquoi pas un rayon de livres en turc à la médiathèque   ? Les femmes découvrent qu’elles ont le droit de prendre des initiatives dans la cité.

« Je suis étonnée : mes élèves arrivent à comprendre et à lire le français. Elles buttent seulement sur les accents et les diphtongues comme dans les mots œil, corail, rouille, lion… Quand l’une d’elles manque le cours, elle fait toujours l’effort de rattraper par un travail personnel à la maison. Cela me donne beaucoup de satisfactions » s’enthousiasme Anne-Marie. « dans le groupe, elles s’écoutent entre elles. Je sens chez elles beaucoup de réserve et de dignité ».

« Pour moi c’est une expérience formidable, je me sens bien dans ce groupe. Les femmes ont un grand désir d’apprendre, une grande sensibilité culturelle et elles sont reconnaissantes au gouvernement d’avoir proposé un stage de ce type ». [Pour une fois qu’on parle d’intégration et pas d’expulsion !]

Dans cette histoire, quelque chose de fondamental a bougé : « Ces femmes ne sont plus en infériorité, elles ont compris qu’elles sont nos égales, elles n’ont plus peur du centre-ville, elles apprennent à être citoyennes, à quitter leur cuisine pour accompagner leurs enfants à la médiathèque  , au sport, au théâtre. Elles ne sont plus dépossédées de leur autorité maternelle. Une mère heureuse fait un parent d’élève heureux. ». C’était le but. C’est réussi. Espérons un renouvellement l’an prochain ! Et un prolongement sous une forme ou sous une autre, pour rapprocher les communautés dans notre bonne ville.