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Manu Halet dans le désert du Rajasthan

Ecrit le 24 avril 2013

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A une trentaine de kilomètres à l’est de Jaisalmer, dans le Rajasthan, le désert du Thar recouvre pleinement ses droits. Un grand lac qui, sans mousson, est devenu étendue salée, accentue encore cette impression d’infertile virginité. Rejetés depuis des millénaires des terres clémentes par les castes supérieures, c’est ici qu’ont élu domicile les intouchables de la région. Faute de blé, ils ont cultivé le désert. Récit de deux semaines en leur compagnie.

Il y a une heure de la journée toute particulière. Après l’écrasante chaleur du jour, une légère brise vient rafraîchir l’atmosphère. Le soleil est encore haut, mais il annonce depuis l’ouest son départ des airs. Il rougit, puis rosit, et toute la nature semble l’imiter. C’est le silence. Pas un klaxon en écho, plus de bruit moteur ni de son radio. Une heure de la journée que l’on garde souvent pour soi, amené naturellement à penser et contempler.

L’astre s’en va en apothéose de couleurs vers les larges horizons. Il fait plus sombre, et plus froid. Il faut aller chercher son châle et regrouper le bois. Réchauffer le dhal, le traditionnel potage de lentilles et de petits pois ; préparer les chappattis, les galettes de blé, les faire chauffer sur le feu. Et chanter avec les hommes, de retour depuis peu, les femmes et les enfants, en attendant le repas. Ils fredonnent les airs du désert, qu’ils ont inventés et chantés dans la solitude d’une traversée. Ils s’accompagnent de percussions faites de bois locaux aux curieuses sonorités.

Les dromadaires semblent heureux, eux aussi, d’être revenus boire et manger après leur harassante journée de porteurs. Ils engloutissent quelques galons en une simple gorgée, relèvent leur long cou, et râlent de satisfaction au crépuscule. C’est un soir comme les autres à Pabu Ki Dhani, le « village de Pabu » dans la langue locale, où une communauté d’êtres vivants s’est installée.

 Pabu, Capucine et la « lutte des castes ».

Photo : Capucine, Pabu, leur fils Mohan au milieu, les cousines Meena et Yamouna.

Il y a là bien sûr Pabu, le père spirituel du lieu, l’homme du désert, qui se bat depuis longtemps pour faire évoluer la condition des siens, les Bilhs. Injuste système des castes, hiérarchie plus sociale que religieuse qui réduit bien souvent les faibles à l’indigence. Pabu s’est battu, a pris de nombreux coups : les moindres remous sociaux sont violemment réprimés par les castes supérieures. Il s’est relevé, toujours, pour se battre, constamment. Un jour, il en a eu assez. Désespéré, il décida d’aller se laisser mourir à Delhi.

De son côté, Capucine voyageait en Inde depuis plusieurs mois. Elle n’envisageait pas sa vie là-bas, ni forcément en France, tout du moins pas dans son Maine-et-Loire natal, entre Nantes, Rennes et Angers. Elle cherchait des certitudes, ou des réponses, quand nos 27 ans, charnière de vie, nous amènent à choisir nos destinées. Elle rencontra Pabu à Delhi, au détour d’une rue. On parle parfois de liens cosmiques qui unissent les hommes, certains l’appellent âme sœur. Ils lièrent leurs destins. De cette fusion naquit Mohan, l’enfant métis de l’espoir, et un projet.

Un lieu ouvert à tous les déshérités du désert, un toit pour ceux qui n’en ont plus, chez Pabu, près de Jaisalmer, où il n’y a presque rien, mais beaucoup de choses à y faire. Une ferme écologique qui se nourrit avec ses légumes quand la mousson lui offre ses grâces. Mais dans le désert du Thar, aussi appelé Mârusthali -le Pays de la mort-, la sécheresse oblige à trouver d’autres fonds. Le tourisme   devient alors source de vie et permet de soutenir la communauté.

 La ferme écologique, la communauté.

Il fallut dès lors y construire des huttes décentes pour y accueillir les visiteurs. Toute la communauté se lança dans la conception de maisons traditionnelles en mortier, pour la fraîcheur, surplombées de toits en chaume.
Ces huttes qui furent parfois détruites par les voisins, jaloux qu’un intouchable puisse vivre différemment, de surcroît avec une blanche !

La colère est faible face à la détermination. Aujourd’hui, c’est parfois plus de 20 personnes qui cohabitent paisiblement ici, au rythme du désert. Huit huttes se dressent désormais au sortir d’un chemin cahoteux recouvert d’un matelas de pierres bleues.

Photo : Capucine et les enfants.

Il y a les enfants, aux passés souvent difficiles, passant leurs journées à chasser les lézards, faire des cabanes, suivre les leçons d’anglais et de Géo de prof Capu, et à sourire. Les jeunes hommes, en charge des « camels safaris » : c’est eux qui emmènent les touristes pour un tour à dos de dromadaire. Il y a les anciens, la moustache longue et blanche, qui semblent superviser le tout d’un regard sage et complice.


Photo : Les hommes sages du désert.

 Tintin au pays des chameaux


Les dromadaires, évidemment, la mère et ses deux fils. La vache, et son veau. Là, c’est plus problématique, car la vache a été habituée à vivre en troupeau avant d’atterrir seule au village. Ainsi, elle se sauve régulièrement, et laisse son veau sans lait, pour se retrouver dans un troupeau à quelques kilomètres de là. Parfois, elle revient d’elle-même. Parfois, il faut aller la chercher. Le veau, lui, a faim. Il essaie de manger les chappattis, mais ça n’est pas suffisant. Un chien errant, encore un peu sauvage, tente aussi de se rapprocher des lieux : le soir, on voit une ombre hésitante rôder aux alentours.

Les familles de Pierrot et de Capucine se connaissaient, nous fumes donc fortement encouragés à rendre une visite au village. Nous nous y sommes tout de suite sentis comme des poissons dans l’eau, ou plutôt comme des lézards dans le sable. Rapidement, les enfants ont été capables de chanter du Manu Chao grâce aux cours de musique du capitaine Pierrock. Je tentai de me charger des cours de flûte, les mêmes pipeaux qu’au collège. L’expérience ne fut pas tant concluante ; j’abandonnai au bout d’une heure, l’oreille cassée, et décidai de me consacrer plutôt aux cours d’anglais et de Géo.

Ce fut aussi l’occasion d’apprendre à faire les chappattis et le chai, le fameux thé au lait, l’immanquable boisson nationale. De chanter autour du feu lors des veillées. D’échanger une vie simple avec tout ce petit monde. De vivre au rythme du désert, sans électricité. De partir faire des tours à dos de dromadaire, mon postérieur s’en souvient encore, et de découvrir les villages aux alentours.

Photo : Dans les villages aux alentours.

Un soir, un groupe de trois jeunes est arrivé à la ferme. L’un deux s’était profondément ouvert la voûte plantaire, et voulait qu’on le soigne. Il avait marché dans le désert ainsi, pendant 2 heures, vu qu’il n’y avait aucun matériel de premier secours dans son village. Il avait d’autant plus peur que son frère de 15 ans était mort quelques mois auparavant pour des raisons similaires : une plaie non soignée qui s’était infectée. Aberrant à nos yeux occidentaux, chose courante en ces lieux où la pauvreté ne rivalise qu’avec la sécheresse. Je sentis monter en moi des élans « Mère théresesques » et me chargeai de nettoyer et panser la plaie. J’offris même l’une de mes paires de chaussettes afin de protéger un peu plus le pied. Dieu, si tu me lis…

 Procession religieuse à l’opium.

Un autre jour, nous étions invités à une procession religieuse dans un village voisin. Assez étrange pour nous, non-initiés : un orchestre commence à jouer, avec l’harmonium en leader, tandis qu’un papi au turban blanc, une sorte de prêtre, est assis en retrait, et boit des infusions à l’opium. Beaucoup semble-t-il. Tout à coup, il se lève, le regard exorbité, c’est l’instant de la transe, l’orchestre joue de plus en plus fort. Papi se rapproche dangereusement des musiciens, d’une démarche saccadée. Il lève violemment les bras au ciel. Il est comme désarticulé. Il appelle les esprits.

Un frisson balaie le public. Il semblerait que le Dieu se soit manifesté. Le papi retombe de sa transe, inerte. La musique reprend, plus douce. Un autre indien, moins vieux, s’est mis à boire des infusions trop rapidement pour être honnête. Il répète la même transe une vingtaine de minutes plus tard. Il paraît que ce genre de processions peut durer 2 jours et qu’à la fin, tout le village croit aux fantômes.

Je regarde mon verre de thé, je me demande s’ils m’en ont mis dedans. Je me dis que pourquoi pas, après tout, si c’est culturel, ça va. Je relève le nez et aperçoit que tout le monde nous envisage, moi et Pierrot. Le thé ? Non. Ils ont remarqué le curieux instrument que nous transportons : une guitare. Ils ne connaissent pas, et en sont intrigués. Ils nous demandent d’en jouer et de chanter. Nous leur faisons quelques chansons. Puis nous nous en allons. Ils ont l’air content, et nous demandent de revenir le lendemain. Je m’interroge tout de même quant à l’impact culturel de notre petit show. Sans y avoir trop réfléchi, nous avons modifié le déroulement traditionnel de la procession. Et en fait, il n’y avait pas d’opium dans le thé.

 Tintin et ses doutes.

Le tourisme   est-il bénéfique à un pays ? Quand l’opulent occident se déplace chez celui qui n’a rien, ne crée-t-il pas un désordre social et culturel qui marque à jamais son passage ? N’est-ce pas ainsi que l’on détruit une culture ? Doit-on boycotter ou tenter de voyager différemment ?

Je n’ai pas de véritable réponse. J’ai envie de dire non au tourisme   quand il ramène ces gens qui suivent leur tour organisé, visitant 100 choses différentes en deux semaines, sans jamais s’être imprégnés d’un seul lieu, se plaignant continuellement des aléas de l’organisation il vrai « rock’n’roll » des indiens. Ces hordes de photo-caméramans aux appareils les plus sophistiqués qui viennent prendre la pauvre vieille et ses chèvres dans le désert, n’est-ce pas de l’injustice ? C’est créateur d’envie, traducteur de l’immense fossé socio-économique qui sépare l’européen ou le ricain plus que moyens et l’indien qui galère. Pour la plupart, rien que le fait d’aller dans un autre pays apparaît comme un rêve inavouable. Dois-je leur dire que moi, modeste fils de paysan, j’ai traversé plus de 30 pays ? Dois-je leur mentir s’ils me posent des questions quant à mon niveau de vie ?

Je dirais pourtant que le tourisme   est tout autant positif quand il évite à des gamins de crever à cause d’une plaie. Quand il permet de bouger les lignes sociales afin de diminuer les injustices. Quand il permet à des gens bien de s’investir dans des projets de développement, qui ainsi sauvent des vies, parfois même des cultures, en les assimilant. Quand cela me permet de passer deux semaines à Pabu Ki Dhani, de se sentir utile, en accord avec la nature, en accord avec autrui, donc avec soi. Et quand il permet de voir des chameaux.


 Découverte de la ferme écologique Pabu Ki Dhani :

Soirée Indienne, samedi 4 mai 2013, entrée 5 euros (repas indien inclus) à partir de 19h. Présentation des actions de l’Association Malenbaï dans les villages du désert à travers l’artisanat, l’éducation et les médecines naturelles. Expo-Vente artisanat. Dégustation de saveurs indiennes.

Invité Spécial : Dr Olivier ABOSSOLO spécialisé en médecine Intégrative : présentation du projet d’un laboratoire d’huiles essentielles dans le désert du Thar.

Réservation par mail : contact@pabu-ki-dhani.com
Renseignements : 06.16.19.45.92.

Salle du Marché Couvert  , rue Aristide Briand, CHATEAUBRIANT. En partenariat avec l’Association Zazakely.
http://www.malenbai.com
http://www.pabu-ki-dhani.com

Texte et photos de Manu Halet


Ecrit le 8 mai 2013

 Deux fillettes pour 3000 euros

Fillettes

Aru 13 ans et Meena 12 ans sont hébergées dans la ferme écologique du désert du Rajasthan. Elles sont ainsi sauvées d’un mariage trop précoce qui les condamnera à vivre prisonnières de traditions liberticides pour la femme. Il faut trois mille euros pour pouvoir les scolariser à partir de la mi-juin 2013. En effet, dans l’Inde rurale les jeunes filles ayant accès à l’éducation scolaire peuvent repousser leur mariage jusqu’à l’âge de 20 ans, et leurs familles ne sont plus tributaires d’un « bon mariage » pour survivre.

Si 300 personnes pouvaient donner chacune 10 euros … les gamines échapperaient au mariage prévu en début d’année 2014. Douze ans et treize ans, elles sont bien jeunes …

Envoyez vos chèques à : Association Malenbaï, 3, rue de la Mairie, 49420 Armaillé. Et consultez le site de pabu-ki-dhani