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Le sommeil de la raison

Ecrit le 11 janvier 2015

  Le sommeil de la raison engendre des monstres

Goya (1746-1828) est un des grands maîtres de la peinture espagnole. Tout le monde connaît ses chefs d’œuvres :

  • - Le 2 mai (soulèvement du peuple de Madrid contre les troupes napo-léoniennes)
  • - Le 3 mai ( répression impitoyable des insurgés. Ah ! Cet homme en chemise blanche, les bras en croix défiant le peloton d’exécution)
  • - La Maja desnuda et la Maja vestida (deux portraits magnifiques)
  • - La Cour de Charles IV (peinture féroce de la décrépitude de la famille royale.)

Ce que l’on connaît moins, ce sont ses gravures et ses eaux-fortes dont Malraux dit qu’elles sont la partie la plus sombre et la plus importante de son œuvre. Elles sont rassemblées en plusieurs recueils dont celui intitulé Los Caprichos comporte 80 eaux-fortes. Caprichos veut dire Caprices, Fantaisies mais ce titre ne correspond pas au contenu du recueil qui, primitivement, devait s’appeler Sueños, c’est-à-dire Songes, Fantaisies de l’imagi-nation, mais en fait on y trouve des repré-sentations de délires cauchemardesques et de rêves hallucinatoires.

Pour comprendre la noirceur pathétique de ces gravures, il faut savoir qu’à la fin de 1792, à l’âge de 46 ans, Goya tombe gravement malade et cette crise le laisse complètement et irrémédiablement sourd avec très souvent, dans sa tête, des bruits épouvantables. Son état général se caractérise par des périodes d’excitation suivies de périodes de dépression. On retrouve cette alternance dans la pro-duction de son œuvre où presque dans le même temps des tableaux colorés sont suivis de dessins morbides de sabbats et de sorcières.

La clé ou une partie de l’explication de ce monde irrationnel se trouve dans une estampe des Caprichos, El sueño de la razón produce monstruos : Le sommeil de la raison engendre des monstres.

L’artiste se représente assis, accoudé au coin d’une table, la tête reposant sur les avant bras ; il semble endormi au milieu de ses outils de dessin. Il ne s’agit pas d’un sommeil réparateur, il est littéralement terrassé par ses incessants maux de tête et sous la douleur son imagination divague et le fait entrer dans un univers fantasmagorique peuplé d’animaux du monde de la sorcellerie : chauves souris, hiboux, chat … des monstres animaliers. En dessinant ses obsessions, il se libère de ses angoisses. Une véritable catharsis.

Certains exégètes du temps de Goya dépassent le côté personnel et anec-dotique du peintre pour une analyse plus politique. Goya fait partie du mouvement libéral des ilustrados, influencés par les philosophes et encyclopédistes français ; ils veulent s’appuyer sur la lumière de la raison pour changer la vieille société et ouvrir le chemin vers le progrès. Or l’exécution de Louis XVI (ne pas oublier que le roi d’Espagne Charles IV est un Bourbon) les a rejetés de tout jeu politique, les a réduits au silence, les a mis au sommeil et ce sommeil de la raison ne peut engendrer que chaos, corruption, ignorance et violence. Il faut rappeler que dans le catéchisme espagnol de 1808 il est dit que tuer un Français n’est pas un péché mais une œuvre pie. Cette estampe serait donc la vision par l’artiste de la société espagnole de son époque.

Quand la déraison, la folie est celle d’un homme, d’un chef d’Etat qui galvanise des foules moutonnières par son verbe hysté-rique et s’entoure de sbires ambitieux et sans scrupules alors les monstres s’appellent nazisme, racisme, Shoah ou solution finale, univers concentrationnaire, Oradour sur Glane.

Quand un groupe religieux quel qu’il soit, après une mauvaise lecture d’un livre sacré tombe dans le fanatisme, la paranoïa et la folie meurtrière, les monstres s’appellent alors djihad, charia, prises d’otages, décapitations d’innocents, massacre des journalistes à Charlie Hebdo.

Autrefois il y a eu l’Inquisition en Espagne, Goya en a souffert. Peut-être est-ce pour cela qu’il reste d’une troublante actualité. En 1978, pour le 150e anniversaire de sa mort, l’UNESCO affirmait que peu d’artistes méritaient autant que lui le titre de Défenseur des Droits de l’Homme.

En tout, il faut raison garder. Dans notre vie quotidienne, dans notre comporte-ment, nos jugements, nos engagements, souvenons-nous du titre de ce dessin de Goya : Le sommeil de la raison engendre des monstres.

signé : Henri Beloeil 9 janvier 2015


 Ces morts que nous ne pleurons pas

Mercredi 7 janvier 2015, un attentat au Yemen a fait 40 morts et 71 blessés dans un groupe de jeunes hommes rassemblés devant l’académie de police pour présenter leurs dossiers d’inscription.

Dans un blog-Médiapart, Mathias Delori, chercheur au CNRS, fait référence à l’étude de la philosophe J. Butler qui s’est intéressée aux réactions émotionnelles après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Elle a relevé que ces réactions se sont articulées selon les deux dimensions :

  • - la dimension négative génératrice de haine, de peur et de désir de revanche,
  • - et la dimension positive invitant à la compassion et à l’indignation morale face à l’horreur.

Bien que différentes en première analyse, ces deux interprétations présentent au moins un point commun : leur dimension très émotionnelle. En effet, elles ne se fondent pas seulement sur des raisonnements articulés mais également sur une constellation de sentiments et d’affects.

Le caractère public et collectif de ces réactions émotionnelles nous rappelle que les émotions sont tout sauf … des réactions spontanées. En effet, ces sentiments qui nous semblent si person-nels, si intimes, si « psychologiques » sont

en réalité médiatisés par des cadres interprétatifs qui les génèrent, les régulent et leur donnent un sens. Derrière les émotions se cachent des discours, des perspectives et des partis-pris moraux et politiques dont il importe de comprendre la nature pour bien mesurer leurs effets.

Alors que le discours humaniste accorde a priori une valeur égale à toutes les vies, il organise en réalité la hiérarchisation des souffrances et l’indifférence de fait (ou l’indignation purement passagère) par rapport à certaines morts : par exemple les 40 personnes tuées dans l’attentat au Yémen le jour même du drame de Charlie Hebdo. Les cérémonies de commémoration, derrière leur paravent de neutralité positive, nous enseignent quelles vies il convient de pleurer mais aussi et surtout quelles vies demeureront exclues de cette économie moderne et humaniste de la compassion.

En trente ans, le terrorisme islamiste a fait environ 3500 victimes occidentales, soit, en moyenne, un peu moins de 120 chaque année. Ce nombre est toutefois bien inférieur à 148 (le nombre de femmes tuées par leur conjoint en France en 2012). Aucun chef de gouvernement ne pensera à décréter un deuil national pour ces meurtres sexistes et intra-familiaux en France. Dans ces moments où nous sommes submergés par les émotions, il peut être intéressant de penser à tous ces morts, à venir, que nous n’allons pas pleurer….


Note du 15 janvier 2014

(Communiqué d’Attac) :

 Non à la barbarie et à l’antisémitisme

Après s’être attaqués à la liberté d’expression, les assassins ont montré que leur antisémitisme meurtrier participe d’un projet politique : dresser les populations de culture musulmane contre « les juifs et les mécréants ». Ils espèrent capitaliser sur les sentiments d’injustice et de révolte justement suscités par les discriminations et la relégation sociale dont souffrent les populations issues de l’immigration, ou encore transformer la légitime sympathie envers les Palestiniens en haine des juifs et des « occidentaux ».

Attac condamne ces meurtres ignobles et cette stratégie incendiaire qui servent déjà de prétexte à de nouvelles agressions contre des musulmans et des mosquées. Nous exprimons notre solidarité sans conditions avec toutes les victimes de discriminations et de violences, qu’ils soient journalistes, policiers, citoyens d’origine juive, musulmane ou Rrom… Nous refusons absolument cette logique de « guerre des civilisations » par laquelle ces assassins, mais aussi l’extrême-droite et même nombre de nos dirigeants espèrent construire ou perpétuer leur domination. Nous participons aux grandes manifestations de ce week-end pour y exprimer cette solidarité et ce refus.


Note du 15 janvier 2015

 Bernard Maris

À Bernard Maris, par René Passet

Avec Bernard, c’est pour Attac - plus qu’un ami, un membre de la famille qui disparaît. Il avait pris une part active à la création de notre mouvement et il était de ceux grâce auxquels Charlie Hebdo figurait parmi ses membres fondateurs. Vice Président du Conseil scientifique dont j’assurais la présidence, il œuvrait avec toute son intelligence, son dynamisme et son ingéniosité à la mise en place et aux premiers travaux de ce dernier. Il était présent — ô combien ! — au premier Forum Social Mondial de Porto Alegre, en 2001. À de multiples reprises, la plume acérée d’Oncle Bernard devait participer à la promotion de nos initiatives.

La vie universitaire, nous avait déjà rapprochés depuis plusieurs années. Nous figurions parmi ces quelques solitaires, alors marginalisés, ayant l’outrecuidance d’affirmer que seule une économie transdisciplinaire, embrassant les temps longs de l’évolution, se référant à des valeurs de justice et de solidarité, pouvait appréhender les grandes transformations qui bouleversent notre monde. Il savait que l’économie ne tient pas dans l’économie et que l’on ne comprend rien à Keynes, « l’économiste citoyen » (2007), sans se référer à Freud. Nous éprouvions une aversion commune envers cette « guerre économique […] si jolie » (1999) si l’on en croit « ces gourous […] qui nous prennent pour des imbéciles » auxquels il adressait, la même année, sa fameuse « Lettre ouverte ». Son humour caustique mais jamais haineux — dont voici un échantillon — ne les ménageait pas : Milton Friedman, écrivait-il, « dans un article qui a fait un tabac dans la profession, a avancé la thèse qu’une théorie ne devait pas être testée par le réalisme de ses hypothèses, mais par celui de ses conséquences. Autrement dit, peu importe de faire l’hypothèse que la Terre est plate, tant que ça vous permet d’aller où vous voulez à vélo… Vous pouvez même supposer que la Terre est creuse comme un bol, si vous sentez que votre vélo descend »… Cette forme d’esprit affleurant en permanence au fil de sa conversation, ceux qui n’ont pas eu le bonheur de le connaître comprendront que l’on ne s’ennuyait guère en sa compagnie.

Le souvenir de cette main que l’on a serrée il n’y a pas si longtemps sans savoir que c’était pour la dernière fois et sans pouvoir imaginer un seul instant le destin tragique qui l’attendait, nous laisse un étrange sentiment de fragilité des choses humaines. Mais, de cette vie définitivement écrite, restera à jamais le message d’un combattant fraternel, mort pour cette Liberté dont bien au-delà de l’univers étriqué des seuls échanges marchands il entendait faire le sens même de l’existence.

Atterré, par Jean-Marie Harribey

Cet article est en ligne sur le blog de Jean-Marie Harribey

Le mot « atterré » a pris aujourd’hui un autre sens. Il ne désigne plus seulement une poignée d’économistes en opposition avec leurs collègues qui continuent envers et contre toute pensée logique de faire prendre des vessies pour des lanternes aux citoyens et à leurs étudiants. Bernard Maris faisait partie de ces économistes atterrés. Mais aujourd’hui le mot « atterré » désigne l’effondrement qui nous atteint, nous sidère et nous submerge après son assassinat et celui de ses amis de Charlie Hebdo.

Bernard Maris fut peut-être, à l’aube du capitalisme néolibéral qui vit la « science » économique basculer définitivement dans l’apologie de la finance spéculative, l’un des premiers sinon le premier de notre génération à partir en bataille contre cette pseudo-science. Il fit cela avec toute sa connaissance de l’intérieur de la discipline et avec un humour ravageur, à l’image de son Charlie Hebdo, de notre Charlie Hebdo.

Car la bataille qu’il mena était double. D’abord contre ses pairs qui ne lui arrivaient pas à la cheville. Son livre Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions (A. Michel, 1990) dénonçait déjà il y a vingt-cinq ans, à une époque où les voix contraires étaient rares, les économistes « Diafoirus » et mettait en pièces les prétendues « lois » économiques enseignées dans toutes les universités.

Et il mena aussi une bataille pour la démocratie en rendant accessible, par la voie de la dérision et du pastiche, la dénonciation précise du discours envahissant la sphère cathodique. Il participa à sa manière à la critique de l’austérité pour les pauvres et des largesses pour les riches, du capitalisme envahissant tout, du productivisme qui détruit humains et planète, et son argumentation en faveur de la réduction du temps de travail ne se démentit jamais.

Atterrés que cette voix se soit tue, que cette voix ait été tuée, ulcérés devant de tant de violence et de haine envers l’humanité humaine, nous pleurons de tristesse et de stupeur.

Je suis Charlie, nous sommes Charlie, telle est la réponse que spontanément la société oppose à cette violence et à cette haine.

Bernard Maris était un « atterré » non violent. Nous sommes tous des atterrés non violents, mais déterminés.


  Après les tueries

Sélection d’articles du Monde Diplomatique