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La vie des classes de population en Pays de La Mée

Ecrit le 6 octobre 2010

 En Pays de la Mée et Marches de Bretagne

Au temps de la féodalité (IXe siècle), la paroisse   de Cornou (Lusanger-Derval) se ressentait de sa position sur les limites franco-bretonnes. Elle était composée partie de Gallo-Francs et partie de Bretons. Certaines familles appartenant aux deux peuples jouissaient d’une haute considération. Côté breton, c’étaient les notables Sulmonoë, Ninoë, Teuthaer, Tiarnael, tous les quatre de Cornou. Côté Franc c’était Dame Austroberte de Fayen co-fondatrice du monastère de Mouais voir article.

 Les hommes libres

La population se composait de trois classes : les hommes libres, les colons et les serfs.

En Bretagne, il existait deux classes d’hommes libres. L’une était de condition supérieure : le prince du plou, seigneur héréditaire d’une, ou parfois plusieurs paroisses et possédant des droits importants. Telle devait être la situation de la famille de Dame Austroberte de Fayen, aïeule présumée des seigneurs de Derval.

La classe des hommes libres, de condition inférieure, comprenait des petits propriétaires placés sous la juridiction d’hommes riches et puissants. La plus grande partie de cette classe se composait en général de gens, qui, ne pouvant se maintenir par eux-mêmes dans leur liberté et dans leur propriété, remettaient leurs biens entre les mains d’un patron. En payant une redevance annuelle, ils en conservaient la jouissance perpétuelle et héréditaire.

 Les colons

Jusqu’au IXe siècle, les colons étaient encore nombreux. Le colon occupait une position intermédiaire entre l’homme libre et le serf. Il arrivait, d’ailleurs, facilement, à échanger sa condition pour celle d’homme libre. Les colons étaient le plus souvent répartis par groupe de deux ou trois sur de petits domaines. Ils jouissaient du privilège d’ester en justice et de ne payer que des redevances déterminées. Ils ont disparu vers le milieu du XIe siècle.

 Les serfs

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Le serf était l’ancien cultivateur dont la situation s’était améliorée, notamment avec la venue du christianisme qui obligea le maître à respecter l’âme, la conscience, la dignité de l’homme et la vie de l’esclave. A l’avènement du système féodal, la servitude se transforma en servage. Dans le principe, le maître pouvait transférer le serf d’un domaine à un autre et n’était pas tenu de conserver aux enfants d’un serf la terre qu’avait cultivé leur père.

 Les vilains

A la fin du Xe siècle le Vilainage fut substitué à l’ancien colonat et au servage. Le Vilain, est un paysan qui habite un hameau. Il est soumis à certaines obligations serviles mais protégé par la coutume et possesseur de sa terre au même titre contractuel que le Comte de son Comté. C’est un censitaire asservi seulement par contrat.

 Les corvées

Après leur retour de l’Etranger, les seigneurs émigrés de Bretagne craignaient toujours, selon le mot de l’historien Le Baud : « que les Normands retournassent à (la) dégaster » la Bretagne (1) (dégaster : faire des dégâts). Aussi, grâce à l’influence des abbés des monastères, dont il faisaient leurs conseillers écoutés, ils s’empressèrent d’accorder toutes sortes de privilèges aux gens de bonne volonté, libres ou serfs, qui voulurent bien revenir au pays peupler les terres en friches.

Parmi les obligations serviles auxquelles le serf ou le vilain étaient astreints, figuraient les corvées : certains transports, la construction de forteresses destinées à protéger le peuple contre l’invasion des envahisseurs, la réparation des routes… Ces charges étaient dues surtout par les serfs qui, n’ayant généralement qu’une petite manse à cultiver, avaient plus de temps pour les travaux du châtelain. Celui ci était tenu de nourrir ceux qui les accomplissaient. De plus, les serfs, et à plus forte raison les colons, étaient certains de ne jamais être dépossédés ou chassés de leur domaine. En somme, leur situation était des meilleures, surtout dans les domaines de l’Eglise où les biens d’abbayes, alors fort nombreux. Aussi était-il passé en proverbe de dire : « A l’ombre de la crosse, il fait bon vivre . »

 Des seigneurs violents

Le XIIe siècle eut cependant à déplorer les excès de certains personnages. Quand des violences se produisaient, la voix de la justice se faisait entendre, souvent par l’intermédiaire de l’Eglise.

En 1127, Olivier de Pontchâteau (2), homme d’une étonnante férocité et qui aimait à répandre le sang, ravagea autour de Redon les terres de l’Abbaye, profana l’église et commit de si horribles excès que le Duc de Bretagne le fit emprisonner à la Tour de Nantes. Hervé, abbé de Redon, alla le visiter en prison et l’amena à se repentir. Comme indemnité du préjudice qu’il avait causé à l’Abbaye, le coupable lui fit don de sa terre de Balac, en Pierric, le 24 octobre 1127 « avec de pieuses formalités et au pied du maître-autel », ce qui ne l’empêcha pas, cinq ans plus tard, à la tête d’une bande de brigands, de faire invasion sur les terres de Mouais, y commettant des ravages, et vendant le butin qu’il en tira, dissipant cette somme en plaisirs et honteuses débauches. Invité à s’amender, il refusa !

Alors Brice, Evêque de Nantes, le frappa d’excommunication. Olivier, pressé d’un côté par l’anathème qui l’écrasait, de l’autre par le manque de ressources, pria l’abbé Hervé de bien vouloir le recevoir, lui et les siens, à perpétuité en communion de prières et d’agréer, à cet effet, pour offrande sa terre de Brengoën contiguë de celle de Balac (sur cette terre, les moines de Redon ont construit un prieuré). C’est dire si l’Eglise d’alors était toute puissante !

En 1144, il y avait à Sion un mauvais voisin pour les habitants de Vilarblez (Villerbray) en Mouais. Les habitants de ce village allèrent trouver Yvon, abbé de Redon, pour lui demander protection contre Hervé de Sion. L’abbé de Redon invita alors Hervé à comparaître devant lui. Celui-ci se fit doux comme un agneau et, reconnaissant ses torts, déclara renoncer aux procédés dont il usait à l’égard de ses voisins de Vilarblez.

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On peut opposer à ces excès le dévouement et l’honneur chevaleresque que montrèrent un bien plus grand nombre de seigneurs. S’adressant aux seigneurs de son temps, le jurisconsulte Pierre de Fontaines écrivait : « Sache bien que, selon Dieu, tu n’as point plénière autorité sur ton Vilain. Donc, si tu prends de son bien autre chose que les redevances légitimes qu’il te doit, tu le prends contre Dieu et au péril de ton âme et comme un vol. » (3)

 La condition du paysan

Le seigneur, en tant que propriétaire de la terre accordée au paysan, avait le droit de « déshérence » : de reprendre la terre si le paysan mourait sans héritier. Il avait le droit de « main-morte » : la mainmorte est le droit du seigneur de prendre les biens de son serf à sa mort. Et le droit de « vente » : somme payée par le tenancier s’il cédait sa terre à un autre (autant de droits que les Etats modernes perçoivent au XXe siècle). (4)

De plus, sur son domaine, le seigneur avait établi des fours, des moulins et des pressoirs. Les paysans les utilisaient pour leur besoin et payaient des « bans » pour cela.

Depuis 1789, les historiens ont, en général, jugé fort sévèrement cette époque. Mais il est intéressant de faire appel aux témoignages du temps.

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Un écrit du XIIIe siècle, en vers, tiré à 100 exemplaires seulement et intitulé « De l’Oustillement au villain », contient les noms de la plupart des objets nécessaires au Vilain, ou villageois, qui se mettait en ménage. Il donne de précieux renseignements sur la manse (habitation et terre de 7 à 10 hectares) ou domicile du paysan au Moyen âge :

« La manse, contenait trois bâtiments distincts : un pour les grains, un pour les foins, un troisième pour l’habitation personnelle de la famille. Dans cette habitation rustique, un feu de sarments et de fagots pétillait dans une vaste cheminée garnie d’une crémaillère en fer, d’un trépied, d’une pelle et de gros chenets ; à côté une marmite, un croc pour retirer la viande sans se brûler ; tout près du foyer, un four ; une huche, une table, un banc, un casier à fromages, une cruche complétaient l’ameublement. On voyait encore une échelle, un mortier – sorte de vase ou bassin —, un petit moulin à bras quand le paysan ne voulait pas recourir au moulin banal, une cognée, des engins de pêche, quelques paniers. Enfin, comme instruments de travail : une charrue, une faucille, une bêche, une herse, de grandes cisailles bien tranchantes, une charrette et des harnais pour plusieurs chevaux. L’habitation était gardée par un gros chien ; dans une étable des vaches laitières, et, à côté, un petit potager contribuait à la nourriture de la famille. »

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 Fêtes et distractions

La population des campagnes avait ses jours de repos et de plaisirs plus nombreux qu’aujourd’hui, car les fêtes étaient fréquentes et le chômage obligatoire. Le paysan assistait aux offices religieux qu’il n’aurait pas manqués pour tout au monde, à la chapelle de saFrairie. Puis on songeait à se divertir : on buvait, on parlait, on chantait, et surtout on riait, on riait à gorge déployée, car le rire de nos pères éclatait partout avec une bruyante unanimité.

Pendant que les « jongleurs » s’en allaient de château en château chanter sous les fenêtres les poésies des trouvères et reposer leurs auditeurs par des tours de passe-passe et l’exhibition d’ours, de singes et de chiens savants, les paysans jouaient et se défiaient à la course, à la lutte, au pugilat, à la paume, aux quilles. Le jeu le plus répandu en Bretagne, où il existe encore, était le jeu de la soule, gros ballon en cuir rempli de son, que l’on jetait en l’air et qu’avec un bâton recourbé, quelquefois des pieds et des mains, se disputaient ensuite les joueurs, partagés en deux camps opposés.

Parfois les délassements étaient plus calmes et plus silencieux. Un vieux récit montre les jeunes gens qui s’exercent à l’arc, à la balle, aux sauts, aux barres, aux boules ; tout près, sous un large chêne, les « vieux » sont, les uns couchés, les jambes croisées et leurs chapeaux un peu abaissés sur les yeux, les autres, appuyés sur les coudes, jugent des coups, rafraîchissent la mémoire de leur adolescence, prennent un singulier plaisir à voir folâtrer cette inconstante jeunesse.

 Les veillées

Les veillées, ou réunions du soir, encore en usage à l’hiver au fond de certains villages, tenaient une place capitale dans la vie privée des paysans. Là se racontaient les histoires prodigieuses et terrifiantes des fées, des enchanteurs, des loups-garous, des lutins, des follets. Les matrones surtout, à grand âge et à grande expérience, ne tarissaient point sur les histoires de sort.

Il va sans dire que, les dimanches et jours de fête, la bonne chère n’était pas oubliée. On s’asseyait devant de grandes tables chargées de légumes savoureux relevés par un lard odorant, chargées aussi à profusion de jambons, saucisses et boudins. Déjà les Gaulois, il y a 1800 ans, étaient de grands amateurs de viande de porc. Le tout était arrosé par force rasades de cervoise ou d’un bon vin réconfortant.

 L’alimentation

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La table du riche paysan était servie avec plus de recherche. Il y avait du pain blanc, quoique celui du peuple ne fût pas mauvais : le pain de seigle était en effet abandonné, quelque peu dédaigneusement, aux montagnards de l’Auvergne et des Alpes, ou aux malades, à qui les médecins de Paris le recommandaient « pour entretenir leurs entrailles en bon état ». C’est encore un peu cela aujourd’hui, tant il est vrai qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Et n’avons nous pas vu que dès le IXe siècle, les chartes le disent formellement, dans les villages de la contrée, on cultivait deux fois plus de blé que de seigle.

Sur la table du paysan riche, on voyait paraître aussi la viande de boucherie dont le débit enrichissait dès lors bon nombre de gens, la volaille, en particulier l’oie que l’on savait engraisser artificiellement. Les fromages et le beurre s’y trouvaient en compagnie de nombreux fruits, la prune, la poire, la pomme et beaucoup d’autres dont la liste s’allongea avec les croisades.

Souvent, en effet, les chevaliers pèlerins, à leur retour d’Orient, apportèrent dans leur sac des graines, et telle plante jusqu’alors inconnue s’acclimatait de province, tel arbre fruitier comme le figuier, ou l’abricotier, se propageait de jardin en jardin. C’est ainsi que le blé noir, ou sarrasin, dont le nom est caractéristique, était cultivé en Syrie, et vint chez nous par les Croisés.

Ces souvenirs, recueillis par Noël du Fail, (5) montrent une certaine nostalgie. Les narrateurs y évoquent « une jeunesse qui n’est plus ce qu’elle était » et d’autres commentaires de la même veine [qu’on retrouve à toute génération !]. Cette classique nostalgie amène ces témoins à positiver largement, à ne retenir que les bons côtés des choses. Car il est certain que beaucoup de paysans vivaient dans des conditions bien précaires qui devaient être angoissantes !

 Misères du Moyen Age

Du XIIe au XVe siècles, le Duché de Bretagne connut une somme de violences et de destructions dont la mémoire collective populaire garda longtemps le souvenir. « L’occupation anglaise » ne fut pas l’unique cause de tant de malheurs. Certes, notre région, au moins autant que d’autres, eut à en souffrir puisque les Anglais étaient installés dans les forteresses de Derval, Rougé, Fougeray, Guipry, le Gâvre  . Ils se livraient dans les campagnes à des incursions qui s’accompagnaient, trop souvent, de pillages, voire d’incendies.
Dans ce contexte où tout était violence, où le pays était terre d’élection pour les affrontements des belligérants, la mise en culture des terres fut grandement négligée et le terrain souvent abandonné aux landes. La faiblesse des rendements des récoltes, due à la médiocrité des sols et des techniques, se trouvait aggravée par la conservation fréquemment défectueuse de la récolte. Comme si la guerre ne suffisait pas, des phénomènes se produisirent, réduisant à néant les maigres récoltes et causant des dommages matériels : ouragans, notamment à différentes époques, particulièrement en 1330.

En ces temps troublés, vagabonds de toutes sortes sillonnaient la campagne. La Justice seigneuriale demeurait impuissante contre tous ces « malfaiteurs » dont souffrait la population rurale et citadine.

 Les épidémies

Les épidémies étaient un autre fléau contre lesquelles la médication rudimentaire était impuissante. Afin d’éviter la contagion on isolait les malades. Ainsi les lépreux vivaient-ils dans un lieu à l’écart des bien-portants, le plus souvent dans le voisinage d’une abbaye, d’un prieuré ou d’une seigneurie. Les lépreux ne pouvaient assister aux offices religieux dans une église ou chapelle : ils restaient à l’extérieur et recevaient la communion par un orifice aménagé dans le mur. Un « porche des malades » comme à Essé ou Bais les abritait le temps des offices mais hors les murs.

Au milieu du XIe, le mal des ardents décima une partie de la population. C’était une maladie épidémique, sorte de charbon pestilentiel ou d’ergotisme gangréneux. Le manque d’hygiène et l’insalubrité des lieux favorisaient la propagation des épidémies.

Plus terrible encore fut la peste noire qui ravagea toute la France et une grande partie de l’Europe en 1348, entraînant, dit-on, la disparition du tiers de la population. Les formes les plus graves étaient la peste pulmonaire et la peste hémorragique, les malades mouraient en quelques jours. Plus spectaculaire était la peste bubonique. Elle se caractérisait par l’apparition de bubons noirs, au cou, aux aisselles et à l’aine et suivie de fièvre, de délire et de tumeurs gangréneuses. Cette maladie suscitait un effroi inimaginable.

On marquait les maisons des pestiférés afin que nul n’y pénètre. Ceux qui étaient suspects d’en être atteints étaient soumis à la « quarantaine ». La région de Châteaubriant-Derval paya lourdement son tribut à la peste noire. Selon une estimation, la diminution de la population fut sensible. L’espérance de vie diminua également, réduisant une main-d’œuvre déjà raréfiée par les guerres en raison des enrôlements dans la milice seigneuriale.

Une foi énorme soutenait, cependant, la population à travers tant d’épreuves. Les gens se retrouvaient entre eux, au sein de chaque frairie afin de soutenir et aider ceux se trouvant en grande détresse.

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Décora

 Renouveau, du XVe au XVIe

Peu à peu les ruraux jouirent d’une certaine aisance liée tout simplement à la possibilité, enfin retrouvée, de travailler et de commercer en paix. Le monde rural trouva une amélioration sensible de ses revenus dès le début du XVIe. La carte topographique, dite de Cassini, réalisée fin XVIIe, est assez révélatrice. Concernant Derval, abstraction faite des terres incultes, bois et landes marécageuses, on peut voir de nombreuses implantations de manoirs, dont les plus anciens datent du XVe. Ils témoignent d’une certaine aisance des laboureurs de petite noblesse. La Bretagne connaissait alors une certaine prospérité. Les paysans, n’ayant plus à craindre d’être rançonnés par les gens de guerre, étendaient leurs cultures. L’industrie de la toile était à son apogée, l’artisanat prospérait. Dans les villes, le commerce était plus florissant que jamais. Au moment du Traité de l’Union (1532) courait à Paris le dicton : « Bretagne est Pérou pour la France ».

Cette prospérité n’allait pas durer. Le protestantisme avec les Guerres de la Ligue, va mettre un terme à cette expansion. Et, au fil du temps, les paysans de la Province Bretonne vont perdre une grande partie des avantages que leur garantissait ce Traité de l’Union.
À suivre

Julien Bretonnière


NOTES:

Sources :

  • (1)Chronique de Nantes, 570-1049
  • (2)Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules, Ogée 1843
  • (3)Le Conseil de Pierre de Fontaines, ou Traité de l’ancienne jurisprudence française, XIIIe siècle.
  • (4)Sur les droits seigneuriaux et féodaux, voir Corps du Droit Français publié à Paris en 1829
  • (5)Propos rustiques, baliverneries, par Noël du Fail

Merci à l’abbé Mozarin -pour ses recherches sur le cartulaire de Redon IXe siècle.