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La guerre en Afghanistan

Ecrit le 7 novembre 2001
(éditorial d’Ignacio Ramonet, Le Monde Diplomatique, novemb. 2001)

 La guerre contre un homme

Alors que les Etats-Unis sont engagés en Afghanistan dans le premier conflit du XXIe siècle, comment ne pas s’interroger sur les buts de cette guerre ? Un premier objectif a été annoncé dès le lendemain des odieux attentats du 11 septembre : démanteler le réseau Al-Qaida et capturer, « mort ou vif », M. Oussama Ben Laden, responsable vraisemblable de crimes - plusieurs milliers de morts - qu’aucune cause ne peut justifier. Ce dessein, facile à formuler, n’est pas simple à accomplir. A priori, la disproportion de forces entre les deux adversaires paraît abyssale. Il s’agit même d’une situation militaire inédite, car c’est la première fois qu’un empire fait la guerre non pas à un Etat, mais à un homme...

Usant de ses écrasants moyens militaires, Washington a jeté dans cette bataille toutes ses forces et devrait l’emporter. Toutefois, les exemples abondent de grandes puissances incapables de venir à bout d’adversaires plus faibles. L’histoire militaire enseigne que, dans un combat asymétrique, celui qui peut le plus ne peut pas forcément le moins. « Une armée telle que l’IRA, rappelle l’historien Eric Hobsbawm, s’est montrée capable de tenir en échec le pouvoir britannique pendant près de trente ans. Certes, l’IRA n’a pas eu le dessus, mais elle n’a pas été vaincue pour autant. »

 L’ennemi invisible

Comme la plupart des forces armées, celles des Etats-Unis sont formatées pour combattre d’autres Etats, et pas pour affronter un « ennemi invisible ». Mais, dans le siècle qui commence, les guerres entre Etats sont en passe de devenir anachroniques. L’écrasante victoire dans le conflit du Golfe, en 1991, se révèle trompeuse. « Notre offensive dans le Golfe a été victorieuse, reconnaît le général des marines Anthony Zinni, parce que nous avons eu la chance de trouver le seul méchant au monde assez stupide pour accepter d’affronter les Etats-Unis dans un combat symétrique ». On pourrait en dire autant de M. Slobodan Milosevic, lors de la guerre du Kosovo en 1999.

Comment ça va finir ?

Les conflits de type nouveau sont plus faciles à commencer qu’à terminer. Et l’emploi, même massif, de moyens militaires ne permet pas forcément d’atteindre les buts recherchés. Il suffit de se souvenir de l’échec américain en Somalie en 1993.

En attaquant l’Afghanistan, sous le prétexte recevable que ce pays protège M. Ben Laden, le gouvernement de Washington sait donc qu’il entreprend la phase la plus facile du conflit. Et qu’il devrait l’emporter, à peu de frais, dans les prochaines semaines. Mais cette victoire contre l’un des régimes les plus odieux de la planète ne garantira pas l’obtention du but premier de cette guerre : la capture de M. Oussama Ben Laden.

 « Terroristes » et respectés

Le second objectif paraît trop ambitieux : en finir avec le « terrorisme international ». Principalement parce que le terme « terrorisme » est imprécis.

Depuis deux siècles, il a été utilisé pour désigner indistinctement tous ceux qui recourent, à tort ou à raison, à la violence pour tenter de changer l’ordre politique. L’expérience montre que, dans certains cas, cette violence était nécessaire. « Tous les moyens sont légitimes pour lutter contre les tyrans », disait déjà, en 1792, Gracchus Babeuf.

De nombreux anciens « terroristes » sont devenus des hommes d’Etat respectés. Par exemple, et pour ne pas citer ceux issus de la Résistance française : Menahem Begin, ancien chef de l’Irgoun, devenu premier ministre d’Israël ; M. Abdelaziz Bouteflika, ancien fellagha, devenu président de l’Algérie ; ou M. Nelson Mandela, ancien chef de l’ANC, devenu président de l’Afrique du Sud et Prix Nobel de la paix.

La guerre et la propagande actuelles peuvent laisser croire qu’il n’est de terrorisme qu’islamiste. C’est évidemment faux.

Au moment même où se déroule ce conflit, d’autres « terrorismes » sont à l’œuvre, un peu partout, dans le monde non musulman. Celui d’ETA en Espagne, celui des FARC et des paramilitaires en Colombie, celui des Tigres tamouls au Sri Lanka. Hier encore, celui de l’IRA et des unionistes en Irlande du Nord, etc.

Comme principe d’action, le terrorisme a été revendiqué, au gré des circonstances, par presque toutes les familles politiques. Le premier théoricien à proposer, dès 1848, une doctrine du terrorisme est l’Allemand Karl Heinzen dans son essai Der Mord (« Le Meurtre »), dans lequel il estime que tous les moyens sont bons pour hâter l’avènement de... la démocratie ! En tant que démocrate radical, Heinzen écrit : « Si vous devez faire sauter la moitié d’un continent et répandre un bain de sang pour détruire le parti des barbares, n’ayez aucun scrupule de conscience. Celui qui ne sacrifierait pas joyeusement sa vie pour avoir la satisfaction d’exterminer un million de barbares n’est pas un véritable républicain »

Par l’absurde, cet exemple montre que même les meilleures fins ne justifient pas les moyens. Les citoyens ont tout à craindre d’une République - laïque ou religieuse - bâtie sur un bain de sang. Mais comment ne pas redouter aussi que la chasse tous azimuts aux « terroristes » qu’annonce Washington comme but ultime de cette guerre ne provoque de redoutables dérapages et des atteintes à nos principales libertés ?

 Menaces

Les Etats-Unis se disent menacés par une attaque terroriste imminente, ils évoquent surtout leurs centrales nucléaires et leurs ponts comme les très célèbres Golden Gate et Bay Bridge à San Francisco (Californie). Cette annonce est gênante : c’est comme si les Américains désignaient d’avance leurs objectifs aux terroristes.

Cette annonce intervient alors que les bombardements se poursuivent et se poursuivront pendant le Ramadan et alors que la contamination par le bacille du charbon s’étend encore aux Etats-Unis (4 morts) et maintenant au Pakistan

Le Pakistan est une pièce essentielle du dispositif mis en place par les Etats-Unis, mais la marge de manœuvre du président Musharraf est limitée, face aux critiques d’une bonne partie de la population pakistanaise, qui est favorable aux talibans ou révoltée par la mort de civils.

Pour l’heure, quatre semaines de frappes intensives n’ont pas réussi à briser la résistance des talibans, et les interrogations sur l’efficacité de la stratégie choisie se multiplient, en dépit des déclarations des responsables américains et britanniques vantant les premiers « succès » de l’opération.

Le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, a estimé que la persistance et l’aggravation du conflit au Moyen-Orient mettaient directement en péril le maintien de la coalition anti-terroriste alors que les frappes se prolongeaient et qu’un « après-talibans » tardait à se dessiner.


 Le risque d’une bombe « sale »

L’Agence Internationale de l’Energie Atomique a consacré vendredi 2 novembre 2001 une session d’experts aux menaces terroristes qui pèsent sur le nucléaire, y compris le « scénario d’apocalypse » de l’explosion d’une bombe atomique.

A l’ouverture de la session, le directeur général de l’AIEA, M. Mohamed ElBaradei a qualifié « d’improbable » l’hypothèse que des terroristes mettent la main sur une bombe atomique. Mais « rien ne peut être exclu », a-t-il dit.

Il a cependant exposé d’autres dangers, comme celui d’une « bombe radiologique ». Faite d’explosifs conventionnels et de matériaux radioactifs utilisés dans les hôpitaux et l’industrie, cette « bombe sale » pourrait irradier dans un rayon limité, mais assez pour semer la panique dans une ville et exiger son évacuation.

Le scénario d’un avion de ligne lancé sur une centrale nucléaire, plausible depuis les attaques du 11 septembre contre New York et Washington, est un autre des risques étudiés par les experts réunis au siège de l’AIEA à Vienne.

« Les risques du terrorisme nucléaire ont été propulsés au premier plan », a déclaré le directeur général. L’AIEA, qui surveille les centrales nucléaires dans le monde entier, a prévenu les gouvernements qu’ils devraient payer pour renforcer la sécurité, demandant une augmentation de son budget de 15%, soit 50 millions de dollars.

« Nous devons prendre des mesures préventives. Nous n’essayons pas de provoquer la panique... mais nous devons être prêts », a poursuivi M. ElBaradei.

voir : guerre nucléaire, guerre chimique

voir : la guerre dans nos assiettes


 Humanitaire

Kofi Annan, secrtaire général de l’ONU a appelé, le 1er novembre 2001, à une fin « aussi rapide que possible » des bombardements américains afin que la communauté internationale puisse assumer ses obligations à l’approche de l’hiver. Il pense aussi « qu’il n’y a pas de solution militaire au problème afghan et que tout règlement nécessite une large base ethnique »

Les organisations humanitaires, qui déplorent les entraves à l’acheminement des secours, révèlent n’avoir réussi à faire entrer que 9200 tonnes de nourriture, de quoi nourrir 600 000 personnes pendant un mois alors qu’on estime à plus de 5 millions le nombre d’Afghans nécessitant une aide.

Humanitaire : une douzaine de firmes pharmaceutiques vont fournir gratuitement, ou à prix coûtant, des vaccins contre l’antrax aux Etats-Unis où déjà quatre personnes sont mortes de cette maladie. Ils n’avaient pas eu la même générosité pour les milliers de morts du Sida des pays africains ! Mais il faut dire que les USA ont des moyens de pression autrement plus importants . De plus, les firmes pharmaceutiques ont des avantages à obtenir en échange de cette « solidarité » : pour les unes, obtenir une plus grande autorisation de fabrication des médicaments génériques, pour les autres obtenir la limitation de fabrication de ces mêmes médicaments génériques par leurs concurrents. L’Afrique, on vous dit, n’a pas les mêmes moyens de pression que les USA.

Un hôpital pour Kaboul, en Afghanistan

La mort de Ben Laden