Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Châteaubriant > CCAS (action sociale) > Gens du Voyage et Gadjés : si on se parlait ?

Gens du Voyage et Gadjés : si on se parlait ?

Ecrit le 1er juin 2011

 Si on se parlait par dessus le fossé ?

JPEG - 76.5 ko
Bernard Pluchon

Nomades, forains, bohémiens, gitans, manouches, roms, sintis, kalés, romanichels, yéniches … les appellations sont diverses et variées et pas équivalentes les unes des autres. Parlons alors de « Gens du Voyage » (ou Voyageurs) … même si certains d’entre eux sont sédentarisés ! Bernard Pluchon, directeur du SRI 44 (Service Régional Itinérants) est venu faire une conférence le 19 mai à l’amphithéâtre de l’institut de soins infirmiers à l’invitation du Lions Club.

Une certitude : les « gens du voyage » que l’on rencontre en France sont Français depuis plusieurs générations même s’ils ont un statut particulier qui les rend « différents » parce que des choix administratifs, juridiques, politiques, l’ont voulu ainsi.

 Venus de l’Est

Leur histoire remonte aux années 900-1100, époque d’une grande migration de l’Europe de l’Est vers nos contrées de l’Ouest. On les appelait Bohémiens car ils avaient un sauf-conduit du roi de Bohème. On le disait aussi Egyptiens (d’où viennent les noms Gipsy, Gitans) car ils disaient venir de la petite Égypte (région située près de la ville de Modon, partie sud de la Grèce Continentale). Ils furent plutôt bien accueillis en France vers 1450. Et qui sait si nos « bons Français » n’ont pas des racines bohémiennes ?

Vers 1850 arrivent des populations fuyant l’esclavage de Roumanie. Gens d’armes, ils sont embauchés par la noblesse. Louis XIV, voulant réduire le pouvoir des nobliaux de province, leur fait la chasse et les envoie aux galères.

Voyageurs, colporteurs, journaliers, marchands ambulants, saltimbanques et vagabonds : ces populations sont itinérantes. Le recensement de 1895 compte 400 000 voyageurs en France dont 25 000 Tsiganes. Les « Brigades du Tigre » assurent leur fichage : entre le 18 mars 1908 et le 31 juillet 1909, 7790 nomades sera ainsi recensés et fichés.

 Français mais fichés

La loi du 16 juillet 1912 définit arbitrairement trois catégories : les marchands ambulants, les marchands forains (sans domicile précis) et les nomades (classification fourre-tout). Un carnet anthropométrique est mis en place, un gros livret de 50 pages à faire viser régulièrement. Cette loi met ainsi au ban de la société toute une catégorie de Français sur la base implicite de l’origine ethnique présumée, et sur un pré-supposé de délinquance. Jusqu’en 1969, les Voyageurs devaient faire viser leur carnet à l’entrée et à la sortie de toutes les villes.

La fin du carnet de circulation

L’expression « gens du voyage » ne se réfère pas à une ethnie, mais à une catégorie administrative définie par la loi du 3 janvier 1969. Mais en réalité, parmi les Gens du Voyage, seuls 30 à 40% seraient nomades, à des degrés divers : certains voyagent l’été, d’autres toute l’année. Ce sont souvent des commerçants ou des industriels forains. La loi de 1969 a créé des titres de circulation toujours d’actualité, et qui ne sont pas des pièces d’identité, soumettant leurs détenteurs à des contrôles réguliers sanctionnés par des peines d’amende voire de prison. Le régime particulier de ces titres limite également l’exercice du droit de vote et de fait l’accès à certains droits ou services (logement, assurance, banque...).

« À cette discrimination institutionnalisée, font écho les représentations négatives ancrées dans les mémoires collectives (les « voleurs de poules ») et entretenues par certains responsables politiques (qui commencent seulement à être poursuivis et condamnés pour discrimination raciale) ou certains médias ».dit Bernard Pluchon.

Le monde du voyage choque les sédentaires (alors même qu’il y a de plus en plus de gens qui choisissent d’être itinérants, par loisir, (pour une période de retraite par exemple) ou par nécessité (travailleurs saisonniers du nucléaire, des bords de mer, des saisons de ski ou de cueillette des fruits). On leur reproche leurs « belles voitures » alors qu’on ne reproche pas aux sédentaires leur « belle maison » !
Bernard Pluchon

 Un mode de vie : le voyage

Le mode de vie des Gens du Voyage est fondé essentiellement sur l’appartenance à un réseau familial et la recherche d’un travail indépendant si nécessaire (voire de préférence) diversifié et itinérant. « Le Voyage est donc rythmé par les différentes activités pratiquées sur des territoires plus ou moins éloignés les uns des autres, mais fréquentés de façon régulière par les mêmes familles. Cette articulation entre les lieux et les différents temps, les différentes saisons, définit ce que J.-B. Humeau (1995) appelle des « polygones de vie ». Ces circuits peuvent être géographiquement étendus, mais en majorité ils sont limités à une région particulière, les Voyageurs ayant pour la plupart développé des attaches dans un lieu, une commune précise » dit encore Bernard Pluchon.

Avec le temps, et parce qu’ils vieillissent, un certain nombre de nomades se sédentarisent. « Je construis ma maison » dit l’un d’entre eux, installé à Châteaubriant « mais je garde toujours ma caravane à proximité pour pouvoir me déplacer rapidement si ma mère est malade ou si mon fils a besoin de moi ».

La « verdine » d’autrefois, tirée par les chevaux, a laissé place à la « camping » (caravane), habitat privilégié, devenu élément identitaire des « gens du voyage » au même titre que d’autres aspects culturels ou économiques. Ce mode de vie est jugé archaïque, voire dangereux par les « Gadjé » (non-voyageurs) qui se méfient de cette liberté incontrôlable ! Les Plans d’occupation des sols interdisent souvent l’implantation de caravanes sur les terrains … alors même que l’impact d’une caravane est moins important que celui d’une maison implantée au milieu d’un terrain.

 Une valeur de base : la famille

Une caractéristique fondamentale du monde des Voyageurs : l’attachement aux valeurs de la famille. Le rôle de la femme est alors indispensable : assurer la cohésion du groupe familial, s’occuper des enfants. On ne sait pas très bien d’ailleurs si ce rôle de la femme commence à être contesté, comme cela s’est fait progressivement dans le monde des sédentaires… Cet attachement familial impose un certain type de sédentarisation d’où la recherche de « terrains familiaux » : quelques caravanes disposées autour d’un bâtiment collectif à usage de sanitaires et de lieu de réunion.

Les réseaux familiaux occupent une place essentielle dans la structuration de la vie sociale des gens du voyage. « La famille étendue, qui rassemble plusieurs unités conjugales regroupées sous le même toit, vivant à proximité ou se réunissant régulièrement, est l’unité de base de l’organisation des groupes de Voyageurs. Ils supplantent largement les autres liens sociaux, notamment ceux liés au travail (qui se réalise lui‐même le plus souvent en famille). à l’école, au voisinage… La solidarité familiale est vivace et permet de résister aux aléas de la vie ».

 Questions autour d’un fossé

JPEG - 82.1 ko
Nomades

Les questions qui ont suivi la conférence ont permis d’aborder quelques thèmes.

Le terrain des nomades : « vous savez, les aires d’accueil des nomades ne sont guère accueillantes. Nous sommes parqués souvent à côté des cimetières, ou des stations d’épuration, ou des déchetteries, ce qui est une provocation ! Une partie de notre travail, c’est la récupération. Vous nous placez à côté d’une déchetterie et nous n’avons pas le droit de toucher au gâteau, alors que ce métal vous a été donné ! » - Alors bien sûr, les gens du voyage devraient travailler « comme tout le monde ». « Eh bien non, ce n’est pas comme tout le monde. Moi je me déplace tous les ans, pour faire des saisons, les pommes, la vigne, les poulets. Mais je n’ai pas le droit de laisser ma caravane à proximité. Il faut que je dégage ». « Moi je suis auto-entrepreneur, dit un autre, je suis même franchisé, j’ai une marque connue sur mon camion. Mais quand je rencontre un client intéressé, il me dit : Vous habitez Châteaubriant ? - Oui - Où ? Et là, quand je dis « La Courbetière », le visage se ferme. Ca ne se voit pas, sur moi, que j’appartiens à la Communauté des Gens du Voyage. Mais la Courbetière, tout le monde sait. Alors je repars, triste. Je ne deviens violent que lorsque l’autre, en face de moi, assène des paroles violentes : « sortez d’ici ! ». Je suis Français, je n’ai ni tué ni volé, je n’ai pas de casier judiciaire, mais l’appellation « Gens du Voyage » est une stigmatisation à mon égard ».

La vie sociale : « sur le terrain des Gens du Voyage, il n’y a que du goudron, et des sanitaires. Nous aimerions avoir une construction, par exemple une cabane de chantier qui serve de local pour les jeunes, pour jouer et pour faire du travail scolaire. L’été dernier, quand il y a eu les provocations autour des Roms, les autorités de la Com’Com’   sont venues nous voir. Mais rien n’a bougé depuis ! »

Et l’école ? « Pourquoi vos enfants ne savent-ils pas lire et écrire ? » s’inquiète une personne. Bernard Pluchon répond : « Le parcours scolaire incomplet d’une partie des Gens du voyage ne permet qu’à une minorité d’obtenir les diplômes requis pour la pratique d’activités professionnelles de plus en plus réglementées. Les compétences techniques qui ont été acquises par une majorité d’entre eux sur le « tas » et en famille sont par ailleurs rarement valorisées. Cette situation les pénalise lourdement dans la recherche d’un travail salarié ou la création de nouvelles activités ».

« Nous nous déplaçons en famille souvent. Quand nous arrivons dans une ville, il faut trouver le terrain, et l’école. Une quinzaine d’enfants qui débarquent dans une école ! Je comprends que les instituteurs soient démunis. Les femmes chez nous s’impliquent de plus en plus dans la scolarisation des enfants. Elles pensent à l’avenir des petits. Laissez-nous cette chance » 

Se sédentariser ? « Oui, il y a de plus en plus de Voyageurs qui se sédentarisent, au moins une partie de l’année. Il y en a même qui travaillent comme salariés, en intérim. Ils sont réputés pour être solides et travailleurs. Mais laissez-nous la possibilité de vivre un peu différemment des autres »

La discussion aurait pu durer encore longtemps. Il faut remercier le Lions’Club d’avoir provoqué cette réunion. Il faut lui suggérer d’aller plus loin dans cette voie. « Tant qu’on n’aura pas levé la barrière entre nomades et sédentaires, la situation ne s’améliorera pas. Nous sommes des êtres humains, laissez-nous travailler » a conclu un participant.

Les gens du voyage ont développé une culture de la résistance qui les amène à se montrer souvent méfiants vis‐à‐vis des « gadgés ». Cette méfiance peut renforcer la façon d’être « entre soi » que la vie en famille élargie comme le mode de vie itinérant génèrent. Et si chacun faisait un pas vers l’autre ?
.

Un habitat adapté

Expo gens du voyage


NOTES:

Le SRI 44 - Service Régional Itinérants

C’est une association, rattachée à la FNASAT, implantée en Loire-Atlantique à Rezé et Bouguenais.

Actions et activités

1) Insertion sociale et professionnelle : accompagnement micro-entrepreneurs

2) Formation et scolarisation
– Accompagnement scolaire (enfants)
– Mobilisation savoirs de base (adultes)

3) Election de domicile : service courrier et élection de domicile

Tel : 02 40 75 42 53 Fax : 02 40 75 42 53
E-mail : assosri@wanadoo.fr

La Fnasat - Gens du voyage est la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage. Elle est structurée en pôles de compétence : pôle juridique, pôle formation, pôle habitat.