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Paule Alliot, enfermée dans son corps

Ecrit le 21 septembre 2011

Paule Alliot

Malheureusement les décès se multiplient ces derniers mois. Après le cancer, c’est la maladie d’Alzheimer   qui frappe. Une sale maladie qui détruit la personne, et son entourage. Aujourd’hui, 900 000 personnes sont atteintes en France et près de 12 millions sont concernées directement ou indirectement par cette maladie neurodégénérative incurable. Une réalité devenue incontournable dans le paysage social français, mais aussi dans le milieu médical.

Avec émotion, Marie-Claire Alliot raconte, à l’occasion du décès de sa maman :

ll aura fallu 14 ans à l’Alzheimer   pour t’effacer complètement,
Comme un dernier coup de gomme sur un tout petit reste de vie.
Pendant 14 ans, lentement, inexorablement,
Une onde monstrueuse a tout paralysé dans ta tête.
Tu as d’abord eu peur. Peur d’oublier, peur de te perdre,
Peur de n’être plus que l’ombre de toi-même.
Alors tu as écrit ta vie sur des petits papiers,
Puis tu les as oubliés, au fond d’un sac,
Résumés tragiques d’une vie que tu ne voulais pas quitter.
Tu as eu peur souvent pendant toutes ces années,
Et il y a eu tant de larmes.
Puis ton caractère de battante s’est plié devant la maladie,
Tu as courbé l’échine,
Et chaque jour plus vulnérable,
Tu as accepté toutes les étapes humblement,
Prise dans les griffes d’un monstre
dont tu savais que tu ne viendrais jamais à bout.
Tu as perdu ta confiance en toi,
Tu as perdu ton passé, tes souvenirs,
Tu as perdu l’appétit de vivre,
Tu as perdu des kilos de bonheur
lâchés comme de vieux sacs trop lourds,
Tu as perdu ta liberté, ton indépendance,
Tes amis aussi, pas tous, puis ta dignité.
Ta seule planche de salut ?
L’amour indéfectible de papa, ton mari.
Ça, la maladie n’en est jamais venue à bout.
Papa a été fort pour deux, aimant pour deux,
N’abandonnant jamais,
Redoublant d’efforts à chaque nouvelle étape
toujours plus insurmontable que la précédente.
Il a été ton unique bouée de sauvetage,
Tu t’y es accrochée avec toute l’énergie que te laissait le monstre.
La voix de papa est devenue ton unique repère,
Ton refuge, ta vie, ta respiration.
Dans ton immense solitude, dans ce vide insondable,
Ce sont les mots d’amour de ton mari qui t’ont toujours ramenée vers nous.
Alors un sourire éclairait ton visage, et tout nous était pardonné :
Nos maladresses, nos insuffisances,
Nos incapacités, notre désespoir.
Un sourire et nous nous sentions moins démunis,
Un sourire et je me dis que finalement,
Tout ça valait sans doute la peine d’être vécu.
 
Je t’imagine nous faisant un petit signe de la main,
T’en allant au son d’un accordéon, rassurée, confiante,
Tranquille enfin. Maman, je t’aime.
Marie-Claire

 C’est une belle histoire.

Deux jeunes gens, voisins, amis. Paule avait 9 ans, Guy en avait déjà 15 et il trouvait sa petite voisine fraîche et jolie. Paule était amoureuse de Guy et n’en voulait rien laisser paraître. Elle s’était juré qu’elle ne ferait pas le premier pas vers ce jeune homme quand il revint meurtri de la Guerre d’Algérie.

Mais Guy n’avait pas oublié Paule, ce fut un mariage heureux pendant de nombreuses années, malgré les aléas de santé des familles, malgré les luttes difficiles au travail.

Paule était une militante solide, efficace.
Défenseure syndicale devant le tribunal des Prud’hommes, à Nantes, pour la CFDT, elle n’avait pas son pareil pour monter le dossier d’un salarié et ne se laissait pas démonter par les professionnels de la parole.

Militante dans l’âme, elle ne disait jamais non. Pendant des années, par exemple, elle a assuré la coordination bénévole d’une association d’aide à domicile des personnes âgées, l’ADAR de l’époque.

Généreuse, elle sut accueillir les tout premiers immigrés portugais venant à Châteaubriant. Et cela, tout naturellement, sans bruit, comme ce midi-là où un chemineau, voyageur des grands chemins, sonna à sa porte pour demander quelques sous. « Mais entrez donc, lui dit-elle, vous allez manger avec nous ». La générosité dans la simplicité.

Paule était une secrétaire très appréciée dans son travail professionnel comme secrétaire médicale des Docteurs Bernou et Tricoire, dans une mutuelle chirurgicale, puis à la chambre d’agriculture.

 C’est une triste histoire.

Un accident de la route a emporté le fils aîné. Paule a manifesté une fois de plus sa force de caractère dans cette adversité. Mais quels ravages intérieurs cachait-elle pour ne pas ajouter à la peine de son entourage ? La disparition brutale de son fils sut lui donner encore la force de militer pour le Don d’Organes. Pour que d’autres vivent.

Vint alors le temps d’autres inquiétudes, des mots qui échappent, la main droite qu"on ne commande plus, un vêtement qu’on ne sait plus enfiler. Paule en est consciente et prévient son employeur. Elle pleure car elle se rend compte qu’elle ne fait plus le travail comme avant. La raison : la maladie, précoce, atypique, destructrice, paralysant son corps peu à peu.

Mais derrière la paralysie de son corps, quel esprit vivait encore ?

 C’est une belle histoire.

Les soins attentifs de Guy, son mari. Sa présence constante et, malgré les énormes difficultés liées à la maladie, cette confidence, un soir de la St Sylvestre 2009 : « Tu vois, me dit-il, nous sommes heureux ».

La présence aussi, aimante, de Marie Claire sa fille, de Xavier son mari et des enfants Arnaud, Tanguy, Yann qui ont su égayer la maison.

Toutes les histoires ont une fin. Paule peut être fière de la vie qu’elle a menée. Elle est maintenant délivrée de son corps.

L’histoire est finie.

On peut en être triste, pour soi-même.
On peut aussi se dire qu’on a eu de la chance de rencontrer, en chemin, une personne exceptionnelle.

Alors adieu Paule et, à ton exemple, donne-nous le courage de vivre pour que ceux qui nous entourent trouvent sur leur route la petite lumière nécessaire pour assurer leurs pas.

Ses amis, 12 septembre 2011