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Afghanistan : odeurs de pétrole

Ecrit le 28 novembre 2001 :

Odeurs de pétrole

Extrait d’un article de Sylvain Cypel (pour Le Monde)

 Quand Washington négociait avec les talibans

Avant le 11 septembre, l’administration Bush a bridé l’activité antiterroriste du FBI parce qu’elle menait d’intenses négociations avec les talibans, s’engageant à les épauler s’ils leur livraient Oussama Ben Laden. C’est la thèse de « La Vérité interdite », un livre qui vient de paraître.

Ce livre est appelé à faire un certain bruit.

Les auteurs, Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié disent que, jusqu’au 11 septembre 2001, le FBI américain a été empêché d’enquêter, en Arabie saoudite et au Yémen, sur les commanditaires d’attentats anti-américains, parce que la diplomatie washingtonienne voulait préserver ses relations avec les monarchies du Golfe. Ils présentent, sur ce point, un témoignage « scoop », celui de John O’Neill, numéro deux du FBI, qui en claqua la porte en juillet 2001, précisément parce qu’il se disait bridé dans son action.

L’attente des compagnies pétrolières

Ils affirment, ensuite, que la diplomatie américaine était engagée, depuis des années, dans de multiples tractations avec les talibans et leurs voisins afin, essentiellement, de répondre aux attentes des compagnies pétrolières américaines.

Les négociations ont été reprises, avec fougue, par l’administration Bush, où le lobby pétrolier est aux manettes.

Depuis 1998, pétroliers et diplomates américains étaient convaincus qu’une victoire totale des talibans - qu’ils avaient souhaitée pour « stabiliser » l’Afghanistan - n’était plus envisageable. Il fallait sortir d’un « grand jeu » où les intérêts opposés, américano-pakistanais d’un côté, russo-irano-indiens de l’autre, empêchaient la victoire d’un camp sur l’autre en Afghanistan. Strobbe Talbott, le sous-secrétaire d’Etat américain, l’avait dit dès juillet 1997 : « Laissons Rudyard Kipling sur les étagères de l’histoire. Le grand jeu décrit dans Kim fut surtout un jeu à somme nulle. »

Pour que le jeu ne soit pas « à somme nulle », il fallait, pour Washington, qu’Américains, Russes, Pakistanais et même Iraniens favorisent un accord entre les fractions afghanes, pour pacifier le pays et ouvrir l’Asie centrale à la manne pétrolière.

Après les attentats attribués à Ben Laden contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie (août 1998), les négociations américano-talibanes ont porté sur l’extradition d’Oussama Ben Laden. En contrepartie, l’administration Clinton faisait miroiter aux talibans une reconnaissance de leur régime.

L’administration Bush, de février à août 2001, va tenter d’aboutir. Des talibans sont invités à Washington dès mars. Le dernier contact connu est celui de Christina Rocca, haut-responsable du département d’Etat, avec l’ambassadeur taliban à Islamabad, le 2 août 2001.

Les meilleures preuves sont parfois les moins secrètes : ainsi du rapport de Kofi Annan, le 14 août 2001, quatre semaines avant les attentats. Beaucoup de l’intense effort diplomatique, y compris au plus haut niveau, d’avril à juillet, pour imposer une alternative au régime unique des talibans, y est détaillé.

Etait-il accompagné d’une offre de soutien financier et de menaces ? Interrogé dans « Pièces à conviction » (FR3, 18 octobre 2001), l’ex-ministre des affaires étrangères pakistanais Naif Naïk, représentant Islamabad à la session du « Processus de Berlin » qui a réuni Américains, Russes, Iraniens et Pakistanais du 17 au 20 juillet, l’affirme : « Une fois le gouvernement élargi constitué, il y aurait eu une aide internationale. (...) Ensuite le pipe-line aurait pu arriver. (...) »

L’ambassadeur Simons a indiqué qu’au cas où les talibans ne se conduiraient pas comme il faut, et où le Pakistan échouerait à les faire se conduire comme il faut, les Américains pourraient user d’une autre option qualifiée de « opération militaire » contre l’Afghanistan. (...)

L’attentat du 11 septembre 2001 est donc bien tombé pour permettre cette opération militaire en Afghanistan avec le soutien du monde entier.

Un tapis de bombes

Les auteurs du livre affirment : « Nous avons posé la question suivante : « Un Américain aurait dit en juillet aux Pakistanais que si les talibans acceptaient de livrerBen Ladenet de signer la paix avec le Front uni, ils auraient un »tapis d’or« , mais que s’ils refusaient, ils s’exposaient à un »tapis de bombes« . Est-ce exact ? »

Réponse de Tom Simons : "Nous avons dit en juillet que nous enquêtions sur l’attentat contre le bâtiment USS-Cole le 12 octobre 2000 au Yémen, et que s’il y avait des preuves solides de l’implication de Ben Laden, il fallait s’attendre à une réponse militaire. »

Que conclure ? Un : l’activité diplomatique s’est effectivement accélérée avec l’équipe Bush. On peut très plausiblement expliquer ce regain d’intérêt pour l’Afghanistan à l’entourage pétrolier du nouveau président. Deux : la réapparition du roi d’Afghanistan date de plusieurs mois avant les attentats. Trois : des talibans, au moins une fois, ont laissé croire qu’ils pourraient extrader Ben Laden.

Restent les inconnues. Quelle est la relation réelle entre le mollah Omar et Oussama Ben Laden ? Y a-t-il eu des dissensions entre les talibans, ou répartition des rôles entre eux ? Dans quel état d’esprit discutaient-ils, eux qui parfois parlaient d’extradition et à d’autres moments se raidissaient ?

Reste enfin une incertitude : y a-t-il eu de réelles menaces d’intervention américaine lourde contre les talibans avant les attentats ?

Un fait est acquis : Al-Qaida a préparé les attentats du 11 septembre bien avant que George Bush n’entre en fonctions.

Un scénario possible pourrait être celui-ci : depuis 1999, les talibans étaient soumis à de fortes pressions politiques. Même s’ils étaient divisés - ce qui n’est pas prouvé -, Ben Laden n’a pas eu de difficultés à convaincre le mollah Omar que, s’il le « lâchait », il serait ensuite broyé lui aussi. L’été 2001, les talibans ont, à tort ou à raison, conclu qu’une intervention militaire lourde se préparait contre eux. Là encore, Ben Laden n’a eu aucun mal à les persuader que, dans ces conditions, mieux valait tirer les premiers. Ou bien l’a-t-il fait sans les informer ? Ses agents dormants aux Etats-Unis n’attendaient que le feu vert. Telle est la conclusion implicite que l’on tire de « La Vérité interdite »

Cela reste une spéculation, fondée sur des indices réels. Elle présente l’avantage de fournir une cohérence politique à l’engrenage qui, le 11 septembre, a abouti à l’inimaginable.

Extrait d’un article de Sylvain Cypel
(pour Le Monde)
Livre « La vérité Interdite » de Jean-Charles Brisard
et Guillaume Dasquié, Editions Denoël, 20 €, 131,19 F.

 Suicidez-le !

On peut légitimement s’interroger sur les dessous de la guerre en Afghanistan, se demander si, une nouvelle fois, les opinions publiques ne sont pas manipulées au nom d’intérêts, ici pétroliers, jugés « supérieurs » à la vie des gens. En tout cas une chose est quasiment sûre désormais : Ben Laden ne sortira pas vivant de cette histoire, il ne sera pas jugé par un tribunal car il aurait trop de révélations, gênantes, à faire. Saura-t-on un jour l’exacte histoire des attentats du 11 septembre 2001 ? La diplomatie, la raison d’Etat ont parfois des odeurs de pétrole qui peuvent troubler les esprits.

Le grand intérêt de la thèse que défendent les auteurs du livre c’est de démontrer que dès son accession au pouvoir, l’équipe Bush a relancé la négociation avec les talibans pour « assainir » la crise afghane, quitte à brider les ambitions des responsables de la lutte antiterroriste. L’échec de cette négociation a été effectif avec les attentats du 11 septembre.


 L’ombre de l’or noir plane sur l’Afghanistan

Le transit du pétrole et du gaz de l’Asie centrale par l’Afghanistan de l’après-talibans constitue l’un des enjeux d’une sourde lutte de pouvoir que se livrent les grands voisins de Kaboul pour l’hégémonie régionale, sous l’influence des Etats-Unis et de la Russie.

Pour contourner l’Iran, pays avec lequel Washington n’est pas censé commercer au regard de sa législation, l’Afghanistan est la principale voie de passage du gaz et de l’or noir de la région de la Caspienne (Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan) vers l’Océan indien et donc le marché mondial.

Un projet de gazoduc afghan reliant le Turkménistan au Pakistan a été à l’étude jusqu’à fin 1998, avant d’être mis en sommeil par le retrait de la compagnie américaine Unocal qui en était à l’origine.

Pour le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, auteur l’an dernier de « L’ombre des talibans », la diplomatie américaine a soutenu la prise de pouvoir de la milice islamiste en 1996 pour favoriser les groupes pétroliers américains.

Influencée par les Etats-Unis, alliés du Pakistan mais hostiles à l’Iran, l’Asie centrale serait le champ d’un « nouveau grand jeu » aux relents d’or noir, succédant au « grand jeu » mené par le Royaume-Uni et la Russie dans la région au XIXe siècle. Cette lutte oppose un pôle russo-irano-indien au camp américano-pakistanais, avec, en arrière plan, l’Arabie Saoudite et la Chine.

Cette lutte d’influence est telle que Jacques Attali, ancien conseiller du président français François Mitterrand, prévoit « la nécessité d’un Yalta entre les puissances de la région sur le plan énergétique », c’est-à-dire une répartition des zones de transit et des quantités produites.

« Nos relations avec l’Iran (...) sont excellentes et se sont renforcées, à l’inverse de celles avec le Pakistan, ami des talibans, qui cherche à accroître son influence en Asie centrale et s’intéresse au gaz du Turkménistan », a déclaré la semaine dernière l’ambassadeur de l’Alliance du Nord à Téhéran, Mohammad Khairkah, dont le mouvement vient de reprendre Kaboul.

« Les Iraniens ne sont pas enclins à stabiliser l’Afghanistan sous quelque régime que ce soit, car cela permettrait d’y construire un oléoduc », a jugé de son côté l’analyste politique pakistanais M.A. Niazi.

Les hommes là-dedans sont peu de chose.


Laissez-nous faire joujou

« Pas d’ingérence dans nos affaires » dixit Rabbani l’officiel président du régime afghan. « Ah, tant qu’il s’agit de nous remettre en selle, de chasser ceux qui nous ont chassés, on veut bien de vous et de vos bombes. Mais s’il s’agit de nous empêcher de reprendre nos joutes ancestrales, tout ce qui a fait que nous sommes devenus les Libanais du coin, niet ! Go home ! »

En clair, les Américains, pour un bénéfice encore hypothétique (la capture du furet), ont remis la pagaille là où les Talibans (c’est bien leur seul bonus, et de quelle façon paranoïaque et cruelle !) avaient remis un semblant d’ordre.

Bien joué, nos stratèges en Pentagone !

En attendant, l’Alliance du Nord, si joliment vantée par quelques romantiques aussi sincères que naïfs, disperse une manifestation de 200 femmes déburquasées, pour motif de sécurité. Celle de qui ? Des sacs de patates en bleu, ou de ces pauvres mecs apeurés à l’idée de soutenir le regard d’une femme ?

 Drogue }

Dans Politis du 22 novembre 2001, Alain Labrousse explique que la culture du pavot est très ancienne dans cette région du monde où, à partir du XVe siècle l’opium est devenu une ressource étatique dont ont hérité les Anglais. En 1930 l’Afghanistan produisait moins de 100 tonnes d’opium. Vers la fin des années 60, la production avait doublé pour faire face à la demande des consommateurs.

Lors de la guerre contre les soviétiques, la Russie bombardait les zones rurales pour affamer les moudjahidines. C’est alors que les paysans, quitte à prendre des risques, ont semé ce qui rapportait gros : le pavot. En 1988-89, à la fin de la guerre avec les Soviétiques la production était estimée à 1000 tonnes et les moudjahidines ont poussé les paysans à continuer cette culture pour financer leurs achats d’armes. En 1994 la production d’opium était de 3200 tonnes, permettant de fabriquer 320 tonnes d’héroïne. Cela représentait 60 à 70 % du marché mondial, le reste venant essentiellement de la Birmanie.

« Pour un kilo d’opium, le paysan afghan touche 50 à 100 dollars. Le kilo d’héroïne se vend 4000 à 10 000 dollars au Pakistan et jusqu’à 100 000 dollars en Europe. Ce sont les services secrets pakistanais qui contrôlent l’essentiel du trafic. Ils ont par exemple aidé à la victoire des talibans en Afghanistan ».

De 4600 à 200

En 1999 l’Afghanistan a produit 4600 tonnes d’opium. En juillet 2000, le mollah Omar, chef suprême des talibans a décrété l’interdiction totale de cette culture, on ne sait pas trop pourquoi. Pour des raisons mystiques ? Ou parce que les trafiquants, disposant de stocks importants, souhaitaient faire une pause dans cette culture ? En tout cas, en 2001 la production d’opium sera, en tout, inférieure à 200 tonnes. Dans les deux principales régions de production, la surface cultivée en pavot est passée de 55 000 ha à 200 ha.

Inversement, dans la zone contrôlée par l’Alliance du Nord, la surface cultivée en pavot est passée de 2000 à 6000 ha.

« Entre 1995 et 2000, les trafics de drogue, ou de pierres précieuses, ont joué un rôle important dans 30 conflits sur 35 recensés » dit Alain Labrousse. Ces trafics permettent aux combattants de toutes tendances de se payer des armes très sophistiquées et d’entretenir tous les réseaux d’argent « sale ». La paix n’est pas pour demain.


Note du 11 septembre 2006 :

Et si ce n’était qu’une horrible machination ?

Il y a des éléments troublants

Une autre vidéo pose des questions

Si vous préfèrez la version originale en anglais, c’est ici :

http://video.google.fr/videoplay?docid=1336167662031629480&q=Painful+Deception