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Algérie 4ACG : que sont-ils allés faire dans cette guerre ?

Ecrit le 5 septembre 2012

 Donner la parole à ceux qui, jusqu’ici, se sont tus.

C’est un livre lourd, qui vient de paraître : lourd de ses 470 pages, lourd de ses émotions et de ses interrogations, « Guerre d’Algérie, Guerre d’indépendance ... » publié par l’association des 4ACG (Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre). Des témoignages, rien que des témoignages, sous le patronage de Simone de Bollardière, épouse de Jacques de Bollardière, le seul officier supérieur (il était général) à avoir ouvertement condamné la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie.

8 mai 1945, la France se réjouit de la fin de la seconde guerre mondiale en Europe. A Sétif, en Algérie, territoire français, la fête tourne au drame parce qu’un drapeau algérien a été hissé dans le défilé où l’on entendait des cris « nous voulons être vos égaux ». La police tire. Les Algériens croient au traquenard, c’est un massacre d’Européens (une centaine de morts). La répression sera terrible pendant deux mois : 45 000 morts algériens. De nombreux corps ne peuvent être enterrés ; ils sont jetés dans les puits, dans les gorges de Kherrata en Kabylie. Des miliciens utilisent les fours à chaux pour faire disparaître des cadavres. Mêmes méthodes que les nazis ! C’est le vrai début de la guerre d’Algérie. Mais en Europe on n’en saura rien. 1948 : élections truquées (les deux-tiers des candidats algériens sont arrêtés à la veille du premier tour). 1954 : début de la lutte armée.

En France, les jeunes sont rappelés « sous les drapeaux ». Maintien de l’ordre, leur dit-on. Mais ce qu’ils voient les interpelle : « Juste le temps de s’en remettre à Allah et une balle lui fit éclater la cervelle. Un homme venait d’être abattu sans défense, sans jugement, sans combattre. Le lendemain, de passage sur les lieux du meurtre, le chef de patrouille s’aperçut que quelqu’un l’avait enterré. Il prit alors un pain de TNT et fit éclater la tombe. Déchiqueté, le corps fut la proie des chacals. Les mois suivants, pendant mes heures de garde, je pleurais... » raconte Gilles Champain.

« J’ai entendu des anciens combattants de la seconde guerre mondiale. Je n’en ai jamais vu un seul pleurer en parlant de la guerre qu’il avait faite. Ce n’est pas le cas des anciens d’Algérie. Je sais qu’il reste dans vos cœurs cette interrogation : pourquoi ? » dit Jacky Malléa.

Tous les récits tournent en effet autour de cette question : pourquoi les Français de souche nord-africaine n’avaient-ils pas les mêmes droits que les Européens ? Ils n’étaient pas citoyens français, mais seulement sujets français, c’est-à-dire : ni électeurs ni éligibles dans leur propre pays. Alors pourquoi la guerre en Algérie ? « Nous voulions imposer la paix sans faire la justice ». Impossible ...

Qui se souvient, par exemple, que la population algérienne était soumise à un « Code de l’Indigénat » promulgué en 1882 et qui ne fut aboli qu’avec l’indépendance de l’Algérie en 1962. Isabelle Merle explique « La liste d’infractions spéciales établie en Algérie en 1882 témoigne d’une volonté de surveillance rapprochée qui touche tous les domaines de la vie quotidienne : le respect de règles vestimentaires, les interdictions de circuler, l’obéissance aux ordres donnés par les agents de l’administration (gardes de nuit, corvées, réquisitions d’animaux ou de matériels, participation à des transports, etc.) ou encore les comportements obligés de respect envers les forces publiques ». (…) Ainsi s’exerce « une domination « totale », (…) en enseignant aux « sujets » les signes ostentatoires du respect afin de défendre le « prestige » de l’occupant ».

Après la guerre de 39-45, le fossé entre les citoyens français et les sujets algériens était devenu un abîme. La France sortait d’une guerre mondiale niant la personne humaine et, en réalité, n’avait encore rien compris. Ces Algériens, qui avaient combattu dans l’armée française, espéraient une citoyenneté pleine et entière conformément à la devise de « Liberté, Egalité, Fraternité ». Espoir déçu. Il ne restait que les humiliations. Et la révolte armée.

 50 ans de silence

Aux jeunes du contingent, on disait qu’ils n’auraient affaire qu’à une poignée d’agitateurs. Mais ….

« A 20 ans, on part faire son devoir avec bonne conscience. Au retour, nous avons été invités au silence par les uns et par les autres, voire par nos parents. Aujourd’hui j’ai besoin de parler, de témoigner de cette guerre. Besoin de partager avec nos adversaires d’hier, avec mes camarades appelés et rappelés qui, comme moi, ont été trompés par nos politiques, par nos éducateurs, par la hiérarchie religieuse. Besoin aussi d’écouter ce qu’ont à nous dire ces parents, ces harkis, ces pieds-noirs et tous ceux qui ont souffert de ce conflit » dit Jean Claude Doussin.

Le mérite du livre « Guerre d’Algérie, Guerre d’indépendance ... », c’est de donner la parole à ceux qui, jusqu’ici, se sont tus. « J’ai vécu dans un univers de violence, de haine, de vengeance (…). Dans cet univers, tous les repères humains et chrétiens disparaissent. L’homme devient un loup pour l’homme. (…) J’ai compris que les Arabes avaient raison de se battre contre l’injustice qui leur était faite depuis si longtemps » dit Marcel Bauvineau.

La guerre, pourquoi ? Ceux qui ont pu être instituteur, ou infirmier, là-bas en Algérie, en gardent un bon souvenir mais n’échappent pas aux propos racistes « Ecoles ? Dispensaires ? De la foutaise, qu’on laisse donc ces bougnoules dans leurs champs, qu’on s’en fasse des esclaves, et tout le monde aura la paix » dit un capitaine de chasseurs à pied, à Stanislas Hutin. Celui-ci se souvient « j’aurai toujours devant les yeux ce visage douloureux et ce corps recroquevillé, attaché à des rondins, subissant les sarcasmes des soldats, un soir de Noël ».

 Torture

La torture, oui, celle d’un gosse de 14 ans, celle de prisonniers, arrêtés souvent au hasard. Encore une fois : pourquoi ? « écœurés, vidés physiquement et moralement », les jeunes soldats du contingent s’interrogent « La stupidité de la guerre, l’inutilité de mon engagement me laisseront amer, la conscience brouillée et souillée » dit Gérard Kihn tandis qu’Emile Letertre, en tant que prêtre, raconte ses visites d’aumônier de renfort : « Deux grands gosses au bord des larmes, c’est le drame de conscience qui les lamine, la malveillance, la brutalité, le mépris des Algériens, la guerre la plus atroce déguisée en « pacification », la torture dont on est le témoin ou l’auteur, les « corvées de bois » organisées pour exécuter le suspect sans trop de bruit ou de traces ; l’obéissance aveugle aux ordres les plus répugnants ».

Emile Letertre en 2012 Emile
Letertre
était
aumônier
de renfort
en Algérie
lors des
vacances
scolaires

Ce livre à plusieurs voix donne la parole à Baya El Kahla, la noire, qui a rejoint le maquis à 19 ans ; à Hadj Sadek Bensmaine et Ahmed Kerdagh, très jeunes fédaïn ; à Renée Spillemaeker, fiancée d’un appelé en Algérie, que la guerre a failli détruire (dépression) ; à Bachir Hadjadi militaire dans l’armée française ; à Georges Duray qui se souvient de la fusillade de la Rue d’Isly ; à Martine Timsit-Berthier, médecin, qui a choisi de s’installer dans l’Algérie indépendante ; à Andrée Bensoussan, juive pied-noir militant pour l’indépendance de l’Algérie ; à Jacques Pradel, fils de colon ; à Béchir, deux fois harki, la première fois parce qu’il avait peur d’être torturé par les militaires français et la deuxième fois pour éviter de se faire égorger par le FLN. Il manque peut-être un volet à ce livre : les répercussions sur les femmes et les enfants de cette destruction des combattants.

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Journal L’Eclaireur - 31 août 2012

Toujours revient cette question : quelle « pacification » a-t-on voulu nous faire faire ? « L’histoire nous a appris que, dans tous les pays où les peuples aspiraient à l’indépendance, ceux-ci ont fini par l’avoir. Le problème pour l’Algérie, c’est que, pendant longtemps, les politiques et l’armée ont laissé croire à la minorité européenne qu’il y avait d’autres solutions »

L’objectif du livre est « établir des liens normaux avec l’Algérie, sans oublier les crimes du colonialisme » comme dit Michel Bedel. « Pour la réconciliation et la solidarité avec le peuple algérien » comme dit Jacky Malléa, président d’une association de pieds-noirs.

Il aura fallu plus de 50 ans pour qu’une parole se libère. Espérons que cet ouvrage contribue à l’apaisement, au rapprochement, à la fraternisation.

Guerre d’Algérie, Guerre d’indépendance
Ed l’Harmattan – 28 €

En Afghanistan : tombes à retardement, article du Canard nchaïné du 5 décembre 2012 Tombes à retardement