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Résilience : sauve-toi, la vie t’appelle

Ecrit le 14 novembre 2012

 Arrêté, à six ans

"Lors de ma première naissance, je n’étais pas là. Mon corps est venu au monde le 26 juillet 1937 à Bordeaux. On me l’a dit. Je suis bien obligé d’y croire puisque je n’en ai aucun souvenir. Ma seconde naissance, elle, est en pleine mémoire. Une nuit, j’ai été arrêté par des hommes armés qui entouraient mon lit.
Ils venaient me chercher pour me mettre à mort. Mon histoire est née cette nuit-là. (…) Un homme qui paraissait le chef a dit : « il faut faire disparaître ces enfants, sinon ils vont devenir des ennemis d’Hitler. J’étais donc condamné à mort pour un crime que j’allais commettre »

Cela s’est passé le 10 janvier 1944, date de la rafle des juifs bordelais. Boris avait 6 ans et demi. Il raconte « sa » guerre, ou ce qu’il en comprenait « On a reçu l’ordre de mettre les enfants dans des wagons salés » … à 6 ans on ne sait pas le sens du mot « scellé ». Mais il comprend qu’il faut essayer de se sauver. Une infirmière, une ambulance, un matelas sur lequel une dame agonise, le gamin plonge dessous. Ouf sauvé ! Mais que faire de lui ? Une grande marmite, la malédiction du cuisinier « Cet enfant est dangereux », un sac à pommes de terre, la camionnette passe le barrage. Et puis un petit village et diverses péripéties. Et toujours cette question : qu’est-ce qu’être juif ? Pourquoi met-on des enfants dans des wagons pour les tuer ? 1945 enfin, la Libération.

Et 40 ans de silence. Cette histoire « j’aurais aimé en parler, j’y faisais allusion, j’évoquais les événements passés, mais chaque fois que je laissais échapper une bribe de souvenir la réaction des autres, interloqués, dubitatifs ou gourmands de malheurs, me faisait taire ». Mais le temps exhume les souvenirs, les confronte avec la réalité. Boris Cyrulnik découvre alors qu’il avait « arrangé ses souvenirs pour les supporter sans angoisse ». La mémoire n’est pas la reconstitution du passé mais sa représentation. « Personne ne donne la même signification à un même fait. L’émotion attribuée au scénario mis en mémoire dépend de l’histoire du sujet, ce qui revient à dire que, dans une même situation, chacun se construit des souvenirs différents »

A côté du récit, Boris Cyrulnik analyse les réactions que chacun peut avoir : « Une mémoire traumatique ne permet pas la construction d’une représentation de soi sécurisante puisque, en l’évoquant, on fait revenir en conscience l’image du choc ». « Dans la mémoire saine, la représentation de soi raconte la manière de vivre qui nous permet d’être heureux. Dans la mémoire traumatique, une déchirure insensée fige l’image passée et brouille la pensée ».

« Tout trauma modifie le fonctionnement cérébral ». On découvre actuellement l’importance de l’appauvrissement de la niche affective qui entoure un bébé. On ne peut pas rendre la mère « responsable de la guerre qui détruit sa famille, de la précarité sociale qui délabre son logement ou de la violence conjugale provoquée par un mari alcoolique. Dans tous ces cas, la niche affective qui entoure un bébé est appauvrie et son cerveau n’est plus harmonieusement stimulé ».

 Les mots pour le dire

Boris Cyrulnik explique alors l’importance d’un attachement sécure et de la parole. « Lorsqu’on parvient à supprimer le malheur social ou relationnel qui a appauvri la niche, lorsqu’on a pu l’enrichir en modifiant les relations ou lorsqu’on a proposé un substitut environnemental, ces vulnérabilités neurologiques acquises peuvent disparaître (…). L’impact d’un événement sera moins traumatisant si, avant le fracas, l’enfant ayant acquis un attachement sécure a appris un outil précieux de la maîtrise émotionnelle : l’aptitude à verbaliser ». (..) Des études montrent que les soldats qui savent manipuler l’outil verbal souffrent moins de syndrome traumatique (…) ».

« Le fait d’être apte à se faire une représentation verbale de ce qui nous est arrivé, et de trouver quelqu’un à qui adresser ce récit, facilite la maîtrise émotionnelle ».

Encore faut-il pouvoir parler … pour « ouvrir la crypte où murmurent les fantômes ». Un traumatisé ne choisit pas le silence, c’est son contexte qui le fait taire. « Parler transmettait l’horreur. Se taire diffusait l’angoisse : pas facile de vivre quand on est survivant »

 Vaincre la mort

« Pendant la guerre, la mort était si proche que j’étais engourdi, anesthésié, je crois. Ce n’était pas du désespoir puisque le simple fait de ne pas mourir était pour moi une victoire (…). Je n’ai pas souffert de la mort de mes parents parce qu’au moment où ils ont disparu j’étais trop petit pour avoir accès à la notion d’irréversibilité de la mort. (…) A ce stade de mon développement, j’avais déjà acquis quelques facteurs de protection : avant l ’écroulement de la guerre, la présence de ma mère m’avait donné confiance en moi ».

« Je me suis longtemps demandé pourquoi j’ai moins souffert pendant la guerre que pendant la paix ». Boris Cyrulnik raconte les déchirures occasionnées par les placements des juges, « tantôt chez Margot à Bordeaux, ou chez Dora à Paris, ou dans les institutions où les adultes n’adressaient pas la parole aux enfants » et toujours cette incapacité à « dire » : « on continue de se taire pour ne partager avec les autres que ce qu’ils sont capables d’entendre ». Ce fut le même phénomène pour les rescapés des camps de concentration et pour les soldats revenus d’Algérie. « Les faits étaient réels, les paroles étaient gelées ».

C’est le procès Papon (inculpé en 1983, jugé en 1997), et le film de Claude Lanzmann, Shoah (1995), qui l’aident à sortir du mutisme. « à la fin du film j’ai pensé que se taire, c’était se faire complice de ces criminels et de leurs héritiers, les négationnistes ». D’où ce livre.

Un livre passionnant, une réflexion sur le traumatisme. Sur ce qui protège et sur ce qui guérit. Sur l’indifférence qui tue et l’attachement qui sauve. Sur les possibles tuteurs de résilience : la sécurité affective qu’elle vienne d’une famille ou d’un groupe de militants.

Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle - Ed. Odile Jacob

La shoah dessinée par une enfant