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Souvenirs ... souvenirs (06)

Ecrit le 31 octobre 2012

Elle était née à la fin du 19e siècle

Elle était née à la fin du 19e siècle dans un village relié au bourg (et à son église) par un mauvais chemin peu praticable l’hiver.

Son père était journalier/carrier/laboureur selon les saisons et le bon vouloir des employeurs. Sa mère s’occupait de la maison, du courtil et de ses trois filles. Très jeune, elle fut « placée » chez des agriculteurs un peu moins pauvres. Elle faisait aussi des « journées » et encore des lessives pour gagner sa vie. A 25 ans, belle femme, un de ses patrons l’engrossa, ne reconnut point l’enfant et du jour au lendemain, maman célibataire, elle devint impossible à marier dans ce monde bien pensant et bien confessé.

Le grand-père

Sauf que, dans les carrières voisines, travaillait un immigré italien très difficile à caser lui aussi dans ce monde empli de préjugés. Alors ils décidèrent de confier l’enfant du péché à la grand-mère et se rendirent à la mairie, firent publier les bans et convolèrent. De leur union naquit un garçon qui mourut en bas âge puis un autre garçon et deux filles. Mal logés dans la ville voisine, ils vécurent tant bien que mal. Lui, tailleur de pierres, rapportait une partie de son salaire pour régler le loyer et les achats à crédit (on disait aussi à la coche). Elle, complétait le budget familial en lavant du linge pour des particuliers dans les nombreux lavoirs de la cité. Lui, parlait mal le français. Elle, patoisait. De quoi parlaient-ils ?

A 50 ans, après 20 ans de mariage, il la laissa veuve et sans ressources. Logée dans une cour sans lumière que l’on atteignait au bout d’un long couloir mal éclairé et mal odorant, elle partait chaque matin avec sa brouette chercher le linge de ses « pratiques », allait au lavoir pour le lessiver et le soir rendait le linge propre en échange d’un bien petit salaire.

Le lavoir sur le Rollard Autre vue du Rollard

A 72 ans, un matin de janvier, elle partit pour travailler au lavoir de la Grenouillère situé loin de chez elle. Comme l’endroit était sur le terrain de l’Usine Huard (!) elle prit la clé chez le gardien et, arrivée la première, ouvrit les lieux. Plus tard dans la matinée, des dames du quartier vinrent la rejoindre pour laver ou rincer elles aussi. Elles parlèrent ensemble des derniers potins de la ville et bien sûr de cet hiver particulièrement rigoureux. Puis les dames la quittèrent et rentrèrent chez elles pour y préparer le repas de midi. Organisée, elle avait apporté sa gamelle et l’avait mise à tiédir près de la chaudière. Elle mangea sur le « tas » plutôt que de rentrer. En début d’après midi, le repas expédié et la vaisselle faite, les dames du quartier revinrent et la trouvèrent morte. Pas dans l’eau, juste sur le bord.

Après une vie difficile, elle aura eu au moins une bonne mort, sans souffrance, sans dépendance, sans hospice et sans acharnement thérapeutique.

Une grenouille au dessus de la porte du lavoir Grille d'aération sur le toit du lavoir Photos : Une grenouille au-dessus de la porte du lavoir.

A l’arrière du lavoir : une bouche d’aération, sur le toit, pour la chaudière

Pourquoi je parle de ça si longtemps après ? Peut être parce que c’est l’automne, la Toussaint approche.

Peut être parce que je vais avoir bientôt 72 ans.

Peut être parce que elle était l’une de mes grand-mères.

Signé : Alain Borgone