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Agriculture, entreprises à hommes cassés

Ecrit le 25 septembre 2013

L’emploi en promo

Les industriels français de la viande rêvent d’être allemands pour pouvoir profiter d’un miracle économique qui n’en est bien sûr pas un. Surtout pas pour les travailleurs roumains ou bulgares des élevages et abattoirs.

Promo cet été chez Aldi, une des chaînes phares du hard-discount en Allemagne. Titre de la campagne : « Au bonheur des paysans ». « Venez vite chercher vos bratwurst (saucisses-NDLR) de porc à 1,79 euro (4,23 euros le kilo) pour votre barbecue ! ».

« Cynisme inacceptable », réplique AbL, syndicat paysan allemand membre de la Via Campesina. « Le secteur porcin en Allemagne connaît un taux de surproduction de 20%. Quatre grands groupes possèdent 60% du marché. Ils se tournent de plus en plus vers l’export pour la Russie et la Chine, en concurrence ainsi avec les USA et le Brésil qui, avec des normes environnementales et sociales ultra-laxistes, peuvent produire un tiers moins cher. Il s’ensuit une pression sur les prix insupportable pour les producteurs qui ne peuvent plus couvrir leurs coûts. En 2012, 1600 éleveurs de porcs allemands ont ainsi disparu. »

Ce n´est donc pas tant le bonheur que ça. Pourtant Aldi le dit ! Et en France, on ne cesse de nous répéter qu´on lambine derrière nos voisins allemands.

Photo : Cette ancienne caserne de Basse Saxe, entourée de barbelés, est la propriété d’un industriel de la fraise. Elle contient 2000 lits destinés aux travailleurs saisonniers est-européens. La plupart travaillent dans les abattoirs. L’entrée sécurisée se fait à l’aide d’un pass et les travailleurs sont conduits à leur travail en navettes privées.

La Basse-Saxe est une région emblématique : elle et sa voisine de Rhénanie du Nord-Wesphalie abattent plus de 44 millions de porcs par an. « Tot, Not, Brot » (la mort, la survie, le pain) était la devise des bannis envoyés pour coloniser cette zone marécageuse, aux sols stériles, « développée » en partie grâce à l´élevage intensif. On y trouve aujourd´hui, dans un petit village sans prétention, le siège d´un empire de l´élevage de volailles intégré (de la livraison d’aliments à l’abattage) : Wiesenhof pèse 2,4 milliards d´euros de chiffre d’affaires. Le président du conseil d’entreprise d´un des 13 abattoirs ultra-modernes de la firme est fier de lui : « Nous abattons 320 000 volailles par jour grâce à nos mille employés, de 39 nationalités ou origines différentes ». Très peu d´Allemands acceptent en effet de travailler dans les conditions offertes par les abattoirs, et pour cause : cadence infernale, travail exténuant, salaire de 3 à 10 euros brut de l’heure (il n’y a pas de salaire horaire dans la branche)... Et peu de contrôles : les journées de travail atteignent facilement 17 heures.

De plus, seuls 20% des employés seraient embauchés de façon permanente, avec la protection qui en découle. Les autres sont intérimaires ou détachés de boîtes de sous-traitance se menant une guerre des prix impitoyable. La plupart Roumains ou Bulgares.

Matthias Brümmer, du syndicat NGG (travailleurs de l´industrie de la viande), explique : « Vion, géant de la viande, conclut avec ses sous-traitants des contrats stipulant l´abattage de 600 porcs à l’heure, pour 618 euros et avec 60 travailleurs. L’abattage d´un porc y coûte donc 1,03 euro. Après déduction de toutes les dépenses de l´employeur, reste un salaire horaire d’environ 5 euros brut pour le travailleur ».

20% de ces entreprises de sous-traitants seraient détenus par des réseaux criminels. « Certaines font venir illégalement des travailleurs vietnamiens qui payent 10 000 euros pour entrer », raconte le prêtre Peter Kossen. « Trois options s’offrent alors à eux : la vente illégale de cigarettes à Berlin, la prostitution, ou l´industrie de la viande. Certaines femmes sont prostituées, puis quand elles ne sont plus assez bien, sont envoyées pour travailler dans les abattoirs ». Très impliqué, le prêtre participait l’hiver dernier à une manifestation devant un abattoir de Vion, organisée conjointement par des syndicats de petits paysans, de salariés et de chômeurs. Il y a évoqué les conditions de vie déplorables des travailleurs qui osent lui parler : maisons délabrées avec 70 noms sur les boîtes aux lettres, lits partagés en 3x8 pour 200 euros par mois, travailleuses enceintes sans protection sociale n´ayant plus assez d´argent pour rentrer chez elles... Tous ont peur de s´exprimer. Comme dans un mauvais film, Peter Kossen a retrouvé un lapin mort cloué à sa porte pour l´avoir fait.

Face à cela, les uns et les autres s’organisent. « Nous réclamons un salaire minimum de 8,50 € de l’heure et un contrôle effectif du respect des conditions légales de travail », précise Matthias Brümmer. Du côté d’AbL, on affirme qu´un revenu décent ne peut être assuré qu´en stoppant la surproduction ruineuse imposée par les structures agro-industrielles et en réduisant la dépendance à l´engraissement. Ils demandent la restriction des parcs d´engraissement à 1500 porcs, 560 truies et 30.000 poulets. Ce serait déjà ça...
 
Héloïse Claudon
Pour la Confédération Paysanne et
l’association Echanges et Partenariats

Source : le fil paysan n° 22