Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Liste complète des articles  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Thèmes généraux > Libertés, justice, Droits Homme > Torture, terrorisme : le prix Letelier-Moffit

Torture, terrorisme : le prix Letelier-Moffit

  Sommaire  

Ecrit le 8 novembre 2006

Voici un témoignage qui se passe de commentaire.

Maher Arar, citoyen canadien, a été arrêté arbitrairement par les autorités américaines en 2002. Accusé d’avoir des liens avec des organisations terroristes, il a été remis aux autorités syriennes, qui l’ont torturé. Le 18 octobre 2006 Maher Arar, s’est vu remettre le prix Letelier-Moffit mais il n’a pas osé aller le chercher aux USA. Il a enregistré son histoire sur cassette vidéo .
Voici la transcription de son témoignage :

 Mon cauchemar personnel

par Maher Arar

Bonjour, Je m’appelle Maher Arar. Mon cauchemar a commencé le 26 septembre 2002. J’étais en transit à l’aéroport de New York, allant de Suisse au Canada, quand on m’a demandé d’aller patienter dans la zone d’attente. Peu après, des agents du FBI sont venus me voir pour me demander si j’acceptais de répondre à des questions.

Ma première réaction a été de demander la présence d’un avocat et j’ai été surpris quand ils m’ont répondu que je n’avais pas le droit d’avoir un avocat parce que je n’étais pas citoyen américain.

J’ai alors demandé de passer un coup de fil à ma famille. En vain. L’interrogatoire a débuté. Tantôt, ils m’insultaient, tantôt ils me disaient que je comprenais vite, ou, au contraire, que j’étais bouché. Moi, je ne cessais de réclamer un avocat et la possibilité de passer un coup de fil. Ils faisaient la sourde oreille. L’interrogatoire ce jour-là a duré environ quatre heures avec le FBI et quatre autres heures avec les services de l’Immigration. A la fin de cette journée, au lieu de me laisser repartir pour le Canada, ils m’ont mis des chaînes et m’ont envoyé vers un autre terminal de l’aéroport où j’ai passé la nuit dans une pièce bien éclairée où il n’y avait pas de lit. Je n’ai donc pas pu dormir de la nuit.

Le lendemain, ils ont recommencé à me poser des questions. Ils m’ont demandé ce que je pensais de l’Irak et aussi de la Palestine, et m’ont posé plein d’autres questions.
Je n’ai pas cherché à cacher mes opinions.

A la fin de cette journée, curieusement, un des agents des services d’Immigration est venu me demander de me porter volontaire pour aller en Syrie. Je leur ai dit : « Pourquoi donc voulez-vous que j’aille en Syrie. Cela fait 17 ans que je n’y suis plus retourné ».. Il était clair que les Américains ne voulaient pas que je rentre au Canada.

Ensuite, ils m’ont emmené au Centre de Détention Métropolitain, une prison fédérale, où ils m’ont gardé pendant une douzaine de jours. C’est au cours de cette période que les services de l’immigration (INS) m’ont fait subir un interrogatoire de 6 heures, me posant des questions de toutes sortes de 21 h à 3 h du matin. Ils ont toujours refusé de me laisser passer un coup de fil. ma famille ne savait toujours pas ce que j’étais devenu. Ma femme pensait que j’avais disparu, que j’avais été tué.

Finalement, le 8 octobre, contre mon gré, ils m’ont fait sortir de ma cellule et m’ont annoncé mon départ pour la Syrie !!

L’avion a atterri à 3 h du matin le 8 octobre en Jordanie. Je suis resté environ 12 heures dans un centre de détention. On m’a ensuite transporté en voiture jusqu’en Syrie. A ce moment-là, je n’avais qu’une idée en tête : le suicide, parce que je savais ce qui allait se passer. Je savais que les Américains ... le gouvernement américain ... m’avait envoyé là-bas pour être torturé.

Ce jour là, l’interrogatoire a duré environ 4 heures. Il n’y a pas eu de violences physiques, seulement des menaces. Vers minuit, ils m’ont emmené au sous-sol. Là, le gardien m’a ouvert une porte en métal. Je n’en croyais pas mes yeux. Je l’ai regardé et j’ai dit : qu’est-ce que c’est que ça ? La cellule mesurait moins d’un mètre de large et de deux mètres de long et environ 2 mètres de haut. Elle était sombre. Il n’y avait pas de source de lumière. Elle était crasseuse. Il n’y avait qu’un matelas et deux minces couvertures à même le sol. Dans cette cellule que j’ai appelée plus tard « la tombe », j’allais y rester 10 mois et 10 jours.

Les coups ont commencé à tomber le lendemain, sans prévenir ... (il s’arrête un long moment pour ne pas céder à l’émotion) ... sans prévenir, le tortionnaire est arrivé avec un câble. Il m’a demandé d’ouvrir la main droite. Ce que j’ai fait. Et il m’a donné un coup violent sur la paume de la main. J’ai eu si mal que j’en ai oublié tous les bons moments de ma vie.

Ce moment est encore présent à ma mémoire parce que c’était la première fois que je prenais des coups. Puis il m’a ordonné d’ouvrir ma main gauche. Et il m’a encore frappé. Mais il a raté la paume et a tapé sur le poignet. J’ai eu mal pendant environ 6 mois. Ensuite, il me posait des questions et il fallait que je réponde très vite. Et il recommençait à me donner des coups, cette fois, sur tout le corps. Parfois il me laissait seul dans une pièce d’où j’entendais d’autres prisonniers subir des tortures, d’atroces tortures. Je me rappelle qu’en entendant leurs hurlements, je me disais que c’était incroyable ce que des êtres humains pouvaient faire subir à leurs semblables.

Le troisième jour a été le pire. Ils m’ont tapé avec le câble pendant longtemps. Ils voulaient que j’avoue que j’étais allé en Afghanistan. Ce qui m’a beaucoup surpris parce que même les Américains qui m’avaient interrogés, les agents du FBI, ne m’avaient pas posé cette question. J’ai fini par dire que oui, ce qui était faux, pour qu’ils arrêtent de me torturer. Les tortures ont alors diminué d’intensité.

A partir de ce moment, ils n’ont presque plus utilisé le câble. La plupart du temps, ils me giflaient, me donnaient des coups de pied et ils m’humiliaient tout le temps.

Les dix premiers jours en Syrie ont été particulièrement pénibles et au cours de cette période, ma cellule était pour moi un refuge. Je ne voulais pas voir leurs visages. Mais après, je ne pouvais plus supporter d’être enfermé dans cette tombe. Et pour vous donner une idée de l’horreur de vivre dans un endroit pareil, j’étais prêt, au bout de deux mois, à signer tout ce qu’ils voulaient, simplement pour avoir la possibilité d’aller dans un endroit digne d’un être humain.

Pendant tout ce temps, je ne savais pas que ma femme menait une campagne avec l’aide d’Amnesty International et d’autres organisations qui luttent pour les Droits de l’Homme. Ma femme a alerté les médias, les responsables politiques, et j’ai fini par être relâché. Les Syriens m’ont libéré et ils ont indiqué clairement par la voix de leur ambassadeur à Washington qu’ils n’avaient pas trouvé de lien avec le terrorisme. Je n’ai été mis en cause par aucun pays, dont le Canada, les Etats-Unis, la Jordanie et la Syrie.

Depuis ma libération, je souffre d’angoisses, de phobies permanentes et de dépression.

 

De nombreux journaux canadiens ont évoqué cette affaire. Voir ici : http://blog.emceebeulogue.fr/post/2006/10/28/Securite-interieure-jecris-ton-nom-avec-le-sang


NOTES:

Le prix Letelier-Moffit commémore l’assassinat de l’ancien ministre des Affaires étrangères chilien, Orlando Letelier, à Washington le 21 septembre 1976. Ce jour-là des agents chiliens, à la demande du dictateur Pinochet, ont fait sauter sa voiture, entraînant également dans la mort sa secrétaire américaine Ronni Moffit. Cette opération s’est déroulée dans le cadre de l’organisation terroriste internationale « Condor » qui regroupaient les dictatures du Chili, de l’Argentine, du Paraguay, de l’Uruguay, de la Bolivie et du Brésil, avec le soutien de la CIA.

Lire à ce sujet « Les années Condor » de John Dinges. Disponible à la médiathèque de Châteaubriant