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Hervé Kempf : naissance du monde

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Ecrit le 5 février 2014.

 Hervé Kempf : naissance du monde

Le Théâtre de Verre   était plein, ce 28 janvier pour écouter Hervé Kempf. Le collectif organisateur a toujours beaucoup de succès dans ses conférences annuelles.

Un peu surpris par la nombreuse assistance, Hervé Kempf a commencé son propos en disant que « on ne peut comprendre la situation actuelle si on ne se place pas dans la longue aventure humaine ». Celle-ci a commencé il y a quelque 70 000 ans quand les hommes, nos vrais ancêtres, peu nombreux à l’époque, ont décidé de quitter leur territoire, l’Afrique, et se sont dispersés un peu partout : l’Asie, l’Australie, l’Europe. « Homo sapiens » à la conquête du monde, à la rencontre de « homo neanderthalensis ».

Le mode de vie des humains s’est peu à peu modifié, c’est ce qu’on a appelé la révolution néolithique. Les chasseurs-cueilleurs sont peu à peu devenus des agriculteurs, cultivant des céréales, domestiquant des Aanimaux, découvrant des techniques de conservation des aliments. Les petits groupes, relativement égalitaires, de chasseurs-cueilleurs mobiles sont devenus des sociétés habitant des villages et des villes. Ce fut peu à peu la division du travail, le commerce, la mise en place de structures administratives et politiques centralisées, d’idéologies hiérarchiques.

 L’énergie était limitée

Mais, selon Hervé Kempf, toutes ces formes de société, où qu’elles soient dans le monde, avaient un point commun : le même type de consommation énergétique. L’énergie était limitée et se réduisait à des moyens simples : le bois, la traction humaine ou animale, ensuite l’hydraulique. Il n’y avait guère de travail de nuit, ni de réunions tardives, les veillées étaient éclairées par le feu de cheminée, les voyages se faisaient à pied ou à cheval.

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Zébu-taxi photographié en Birmanie le 10 décembre 2013

Le bois était limité : si on consommait trop de bois, on détruisait les forêts et donc la possibilité de trouver du bois. Et si on replantait des forêts, c’était au détriment de l’agriculture et la production de bois demandait des années ! Ce « verrouillage énergétique » a marqué l’histoire de l’humanité.

L’Europe a pris son envol, et sa différence avec les autres civilisations, au XVIIIe siècle, par la découverte du charbon et de ses capacités énergétiques. Hervé Kempf cite à ce sujet les travaux de l’historien américain Kenneth Pomeranz. Celui-ci explique que la « chance » de la Grande-Bretagne fut de disposer d’importants gisements de charbon à proximité des lieux de l’activité économique. Ce fut la chance aussi d’une région comme la Ruhr en Allemagne. En revanche, l’industrie métallurgique du Pays de Châteaubriant  , prospère au XVIIIe siècle, périclita quand le charbon remplaça le bois. La Chine, riche aussi en charbon, ne put en profiter pareillement en raison des longues distances séparant les lieux d’extraction du charbon des lieux d’utilisation.

Le combustible fossile joua donc le rôle de « substitut de la terre », au moment où on ne parvenait plus à accroître les rendements de celle-ci.

Photo du film : 12 years a slave

(12 ans esclave)

La seconde cause de l’essor européen est à chercher dans l’exploitation de l’Amérique et dans la colonisation de terres d’Afrique, riches de matières premières, et sans population pour les consommer. A la fin du XVIIIe siècle, le coton, par exemple, remplaça la laine ou le lin, dont la production, en Europe, consommait de l’espace agricole. La forte demande européenne en coton fut d’ailleurs une des ’justifications’ de l’esclavage. La découverte et la diffusion du sucre et de son apport énergétique, a contribué aussi à l’essor de nos sociétés occidentales. Le sucre est en effet un élément essentiel d’une alimentation variée et saine, il aide à rétablir l’énergie dont le corps a besoin.

La percée du coton au début du XIXe siècle ne fut pas seulement technologique. Les profits furent réinvestis, parfois dans d’autres industries, qui embauchèrent à leur tour, augmentant la demande solvable en Angleterre. La consommation de coton par habitant fut multipliée par sept entre 1830 et 1860. En 1840, environ 80 % de toutes les machines à vapeur d’Europe tournaient en Angleterre.

Les terres agricoles libérées en Europe permirent la diversification des productions et créèrent des richesses. La découverte du pétrole permit l’essor de l’industrie. Les écarts augmentèrent entre pays riches et pays pauvres. La consommation d’énergie explosa chez nous et demeure considérable. En 2009, selon des statistiques officielles, un pays comme Haïti consommait 0,29 Tonnes d’équivalent-pétrole par habitant, quand le Luxembourg en consommait 8,79, soit trente fois plus. Si le monde entier consommait comme le Luxembourg, les Etats-Unis, la France (ou pire, le Qatar), notre planète Terre n’irait pas loin...

 L’activité humaine détruit la nature

Car, c’est nouveau, les hommes commencent à comprendre que les conditions écologiques ont changé. Les ressources naturelles ne sont pas inépuisables, l’activité humaine détruit la nature. En témoignent le changement climatique et même la pollution phénoménale des océans (où l’on a trouvé désormais un sixième continent fait d’une accumulation de détritus, d’autant plus nocifs qu’ils sont souvent très petits). « Nous sommes en période de crise écologique » dit Hervé Kempf, le réchauffement climatique risque d’être irréversible, la crise de la biodiversité conduit à l’extinction d’espèces animales et menace l’alimentation humaine, la pollution généralisée entraîne l’acidification des mers, la disparition des coraux, la raréfaction du poisson et le développement des cancers chez l’homme.

Il n’est pas possible de continuer dans cette voie, il va bien falloir baisser la consommation d’énergie ! La crise économique commencée en 2008 conduit à une baisse des revenus moyens. « Nous entrons dans une phase de baisse de la consommation matérielle … mais dans les pires conditions ! C’est-à-dire avec un accroissement des inégalités ».

« Le fossé persistant entre les revenus des citoyens les plus riches et ceux des plus pauvres est considéré comme le risque susceptible de provoquer les dégâts les plus graves dans le monde au cours de la prochaine décennie », indique le Forum de Davos dans son rapport annuel sur les risques mondiaux présenté à Londres en janvier 2014. Et pas seulement entre pays pauvres et pays riches puisque, selon Eurostat, près du quart des habitants de l’Europe étaient menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2012. La tendance est à la hausse par rapport aux années précédentes.

 Rivalité ostentatoire

Dans nos pays européens l’écart s’accroît entre une classe de super-privilégiés, dominante, qui a gagné du pouvoir politique, économique et médiatique, et une classe de super-défavorisés. Et, entre les deux, une classe moyenne qui pratique la « rivalité ostentatoire » en désirant, en copiant la façon de vivre de la classe située au dessus d’elle.

« Nous sommes dans une mondialisation culturelle. Avec les moyens modernes de communication, on sait (ou on croit savoir) comment vivent les autres. La sur-consommation des uns impulse un modèle de sur-consommation qui bloque l’évolution de nos sociétés » explique hervé Kempf.

 Violence ou justice ?

Selon Hervé Kempf, la période actuelle est marquée par une contradiction :

  • - D’un côté la nécessité d’une convergence et d’une réduction des consommations énergétiques.
  • - Et de l’autre le conservatisme des privilégiés qui bloquent les évolutions souhaitables.

Hervé Kempf

Alors, que peut-il se produire ? Deux scénarii :

1. L’oligarchie au pouvoir ira vers une évolution violente, autoritaire, pour conserver ses privilèges et contrer tous les mouvements de contestation. Cela passe par le contrôle des médias, par le détournement de la colère vers des boucs-émissaires, par la rivalité entre les pays dans la course aux ressources minérales et agricoles.

2. les sociétés s’organisent pour que l’évolution se fasse de manière pacifique. Cela suppose trois axes :

  • - reprendre le contrôle des banques et des marchés financiers
  • - réduire les inégalités
  • - orienter la richesse collective vers une économie plus juste, plus écologique, qui ne détruise pas l’environnement.

Hervé Kempf voit l’avenir de façon positive, en raison des mouvements forts qui se produisent un peu partout : printemps arabe, Ukraine, Roumanie, Thaïlande, oppositions au gaz de schiste et à Notre Dame des Landes....

La question se pose de la gouvernance mondiale, de la liberté de manœuvre des politiques par rapport au monde de la finance. Pour lui, les Etats-Unis ne sont plus une démocratie, mais une oligarchie au service des plus riches. Et en France ? « Si on attend que M. Hollande fasse le boulot, ça ne va pas s’arranger » dit-il.

Hervé Kempf propose à la gauche un nouveau projet, celui du « passage du néolithique au biolithique » : « il ne s’agit plus de répartir l’abondance, l’enrichissement sans fin promis par la croissance, mais d’organiser la sobriété ». Choix difficile tant la gauche — comme toute la société de consommation ! — peine à dissocier le progrès de l’émancipation humaine de celui des conditions matérielles. Ce projet de « sobriété heureuse », d’une société en accord avec les rythmes du vivant et les ressources naturelles, a déjà été exploré par maints auteurs (d’Ivan Illich à Pierre Rabhi, via Dominique Bourg ou Hans Jonas) ; toute la force d’Hervé Kempf est d’insister sur le fait que les leviers de commande ne sont pas qu’individuels, mais fondamentalement politiques. Et surtout à notre portée, car « nous, les humains, nous ne sommes pas fous ».

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