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A ciel ouvert, de Mariana Otero

Ecrit le 30 avril 2014.

Atlantic-Ciné   à Châteaubriant a projeté le film « A ciel Ouvert », de Mariana Otero, le 16 avril 2014, avec débat.

Le Courtil est un Institut Médico Pédagogique à la frontière franco-belge qui accueille 250 enfants. Mariana OTERO y a fait un an de repérage sans caméra...
« Je cherchais un endroit où je pouvais comprendre quelque chose à la folie, puisque c’était ça le projet de mon film. Lors d’une réunion au Courtil, je n’ai jamais entendu le mot ’’handicapé’’, j’ai donc accroché. Être dans une structure singulière et essayer au cas par cas de comprendre chaque enfant, sa logique, son rapport au monde. Les enfants n’y sont pas considérés comme des enfants à qui il manque quelque chose ».

Le Courtil est un lieu dans la nature, au bord d’un canal. Pour les enfants qui y sont accueillis, la relation à l’autre est problématique. Le spectateur est à la place de la cinéaste. Le spectateur va à la rencontre de ces enfants avec Mariana Otero. Elle voulait provoquer le spectateur, lui faire découvrir des enfants et comprendre la psychose. Son film est destiné à ceux qui s’intéressent à l’autre, ceux qui comprennent l’autre.

Le titre : A Ciel Ouvert. Pour LACAN, « le psychotique a l’inconscient à ciel ouvert ». Expression qui a traversé le film. « Au Courtil, les enfants ont un rapport avec la nature extrêmement fort : la lumière, le ciel, l’immensité. Du coup, j’ai beaucoup filmé ces ciels qui sont des moments de suspension, des moments où on arrête de penser, où les choses se posent » dit Mariana Otero.

 Les enfants

A Ciel Ouvert fait vivre et comprendre de façon sensible et émouvante, à travers le parcours de quelques enfants, d’autres manières de voir le monde, par les yeux des enfants en souffrances psychiques.

Gros plan sur le visage de la petite Amina au regard malicieux, une petite brune avec ses cheveux en bataille : « J’aurai une caméra comme ça... Quand je serai grande, je vais faire toi ! ».

Ca glisse, ça fuit

Lors d’un atelier théâtre avec Evanne, les professionnels essaient de comprendre pourquoi il n’arrive pas à « se retenir » (il a fait ’’caca’’). Ça glisse, ça fuit, ça fait fuir le corps. Il dit « J’ai fait pipi au lit. ». C’est une formule qui fait repère pour lui et qui borde ce débordement. »

Nous faisons la connaissance de Jean-Hugues, un jeune garçon de bientôt 16 ans. La cinéaste : « Ça va ? ». Jean-Hugues : « Bien Mon Colonel, et vous ? »
Cet enfant raconte : « C’est un cauchemar, mal à la tête, c’est dur toute la vie comme ça. J’arrive pas à parler, ça répète, c’est horrible. C’est un cauchemar, j’en ai marre, c’est pire. » Il se focalise sur les poils qui poussent sur son visage.

Diagnostiqué autiste à ses 7 ans, il a pris du Risperdal parce qu’il parlait tout seul dans sa chambre, il se plaignait d’avoir des choses dans sa tête. Il se tapait contre les murs, il se mordait. Des symptômes très lourds. Il disait avoir des virus dans sa tête. Il a 15 ans et est toujours sous Risperdal. A ses 16 ans, il va passer dans un groupe d’adulte. Sa défense principale, ce sont les écouteurs qu’il a tout le temps sur les oreilles. Son rêve : « sortir à 18 ans, pour aller dans un appartement supervisé. Un appartement supervisé plus près de chez ma maman. »

Au Courtil, il y a des enfants ’’psychotiques’’. Dans la psychose, l’enfant ne sait pas que son corps est son corps. L’enfant n’est pas sûr que son corps n’est pas le corps de l’autre, n’est pas sûr que ce qu’il dit, c’est lui qui le dit et pas l’autre. Jean-Hugues : « Le soleil a transpiré mon corps, c’est horrible. »

Autour d’une table, les professionnels parlent de la petite Amina : Amina était un ’’déchet’’, tout le temps sale. Elle ne voulait pas qu’on la lave, qu’on lui coupe les ongles. Ses cheveux, c’était difficile. Nous sommes en atelier ’’théâtre’’ : « les scénettes ont un sens. Elles permettent aux enfants de dire sur scène leurs maux ».
Exemple, la scénette d’Amina en institutrice impitoyable : elle incarne ce à quoi elle à affaire tout le temps et qui l’a pétrifie.

Présentation d’Alyson :

« Je vais vous présenter une petite fille, Alyson ». Alyson ne manifeste pas des crises d’angoisses aiguës, mais plutôt des regards d’effroi. Son corps se fige, elle a peur, elle a froid ou mal à la tête. Au sol ou sur les murs, elle traque les taches qui se transforment en araignées. Elle glousse, pousse des petits cris quand elle fait bouger la peau de son bras. Les os de ses phalanges, ses veines, ce qui est sous la peau, l’obsèdent. Elle a marché à 23 mois et c’est depuis peu, seulement, qu’elle court.

Sa psychose s’est manifestée à 6 ans. La nounou raconte qu’elle hurlait, se mordait et surtout disait entendre des voix de filles qui lui parlaient de « choses sexuelles » et à qui elle devait répondre par des insultes, des gros mots. A l’époque de son hospitalisation - à 6 ans – aucun traitement n’est mis en place jusqu’à son entrée au COURTIL à 8 ans.

Alyson adore les puzzles, ce sont des objets qui l’apaisent. « Depuis le début de l’année, nous lui avons proposé de faire de la cuisine. Les mains dans la matière - de la farce, de la pâte - lui font oublier pour un temps sa propre chair. Certes, elle voit certains objets qui surgissent de la farce, mais comme pour un puzzle, on ajoute lichette par lichette ».

Un éclatement corporel

Se trouver sous le regard d’une stagiaire ou croiser le regard d’un garçon, peut la faire jubiler, pousser des petits cris, halluciner étonnamment, mais se mettre sous le regard de la caméra ne semble pas l’animer de la même façon. Elle a l’air d’être présente, moins figée, moins effrayée ou érotisée. On peut ajouter dans cette série que si ce qu’elle regarde sous sa peau (ses veines, ses os) la tétanise, les objets trouvés dans la nature la rendent curieuse, sans provoquer d’angoisse. Elle s’assoit tranquille pour regarder les choses que Véronique (adulte) extrait de la mare (des crapauds, la salamandre), du jardin, qui sortent d’une autre surface que la peau.

Alyson a des mots dans la tête (des mots de sexe). « J’ai mes tocs. » (elle se frotte le pubis). La gamine est très inquiète à l’idée d’être la petite fille d’honneur au mariage du fils de sa nounou. Elle dit : « Je ne vais pas m’empêcher de faire des bisous, on n’a pas le droit de faire des bisous en boucle. Je ne vais pas m’empêcher d’avoir mes tocs. »

Alexandre Stevens, directeur du Courtil explique : « Cette jeune fille semble essentiellement émiettée. Si on veut évoquer un diagnostic, le premier mot qui me vient c’est quand même schizophrénie avec cet éclatement corporel massif, cette inquiétude, ce morcellement corporel (elle voit son corps en morceaux) ».

« Je suis frappé de ce qu’on peut faire avec elle, au niveau du travail avec Mariana Otero : elle est filmée, elle voit la caméra. Un regard extérieur tient son corps ensemble : elle se retourne pour voir le regard qui la regarde pendant qu’elle ne tombe pas ».

Nous, spectateurs, apercevons le petit Logan, 4 ans, qui jouE dehors et qui garde précieusement les deux tranches de pain dont il ne peut se séparer. Ce qui a alerté la maman de Logan, c’est qu’il a commencé à se mutiler à l’âge de 2 ans ... à l’école, ça c’est très mal passé et il n’était pas assez « fou » pour être hospitalisé.

Mattéo, lui, a 13 ans. C’est sa semaine d’essai au Courtil ... Il a un bandage à la jambe, qu’il fait lui-même avec soin et voilà qu’il se bouche les oreilles.

Mattéo : « désolé... »
Adulte 1 : « Qu’est-ce qu’il y a ? »
Adulte 2 : « C’est les oreilles ? »
Mattéo : « J’ai le sommeil cassé. Depuis tout-à-l’heure, j’essaie de dormir. »
Les intervenants le rassurent en lui disant qu’il y a toujours un intervenant avec les enfants le soir. Ce jeune a été jusque-là pris en charge par ... les paralysés de France. C’est allé jusqu’à le contenir dans un fauteuil roulant par moments. Très vite, il se plaint d’avoir mal aux jambes, il se raidit et dit avoir besoin de béquilles. L’animatrice : « Écoutez, ici nous n’en avons pas. ». Mattéo : « Un bandage, alors ? C’est très précis, du genou à là ».

« Sur le coup, je me dis : je le fais et j’entretiens encore plus le truc ou bien de le faire, ça va le soutenir. Moi, j’ai pris le parti que de le faire, ça le soutiendrait. C’est son corps qui tout d’un coup l’envahit, il se bouche les oreilles, il a mal à la tête, aux jambes » commente l’éducatrice.

 Débat

Le vouvoiement

Une personne dit avoir apprécié le respect envers les enfants, notamment avec le vouvoiement.
Réponse : Les intervenants ne vouvoient pas tout le temps. Ce n’est pas une règle de vouvoyer les enfants. Le vouvoiement est utilisé pour certains enfants comme Jean-Hugues qui a un langage très châtié, pour qui le bien dire est important. En revanche, il y a des enfants pour qui c’est très compliqué d’être vouvoyé. « Je ne suis pas deux. » a dit une petite fille un jour. Les enfants lorsqu’on les vouvoie n’ont pas l’impression qu’on s’adresse à eux.

La place du travail avec les parents.
Dans le film, Mariana OTERO a dû faire des choix et s’est centrée sur les enfants mais il y a un énorme travail fait au Courtil avec les parents. « Il y a des entretiens très réguliers. On peut aller chez eux. On rencontre tous les partenaires de l’enfant ».

La plupart des enfants qui sont accueillis au Courtil sont français. Toutes les personnes qui viennent travailler au Courtil viennent des alentours, et même de plus loin pour voir ce qu’est la Thérapie Institutionnelle. « C’est à l’institution de se modeler, de s’inventer pour chaque enfant plutôt que d’essayer de faire en sorte que l’enfant puisse s’orienter dans le cadre d’une institution déjà préétablie. C’est à partir de ce désir-là que les gens travaillent au Courtil. Le Courtil accueille des enfants qui sont capables de vivre en groupe ».

L’enfant est vraiment pris en compte comme sujet. Il faut qu’il accepte de rentrer au Courtil, il faut que les parents puissent « lâcher » un peu leur enfant, qu’ils acceptent de ne pas aller dans les groupes, que les coups de téléphone soient réglés, pas tous les jours, pas n’importe quand, sinon c’est envahissant pour l’enfant, c’est un peu intrusif.

La jouissance

Le terme « jouissance » est beaucoup utilisé dans le documentaire. La jouissance est un excès de plaisir, un débordement, transgression d’une limite ou simple débordement d’un trop-plein. Chez les enfants psychotiques, la limite est difficile à trouver. Tout le travail est d’essayer de cadrer les choses. On vise à la fois l’apaisement de l’enfant en lui-même, ce qui permettra un lien social mais au rythme de l’enfant, à partir de ses trouvailles à lui. « Renoncer à la jouissance, c’est entrer dans la dialectique du désir, c’est devenir un homme civilisé par opposition à l’homme primitif et l’infans (celui qui ne parle pas) » comme dit Frédéric Sayer.

Le regard

Dans tous les cas, il n’y avait chez ces enfants ni narcissisme, ni gêne, ni honte, ni timidité : leur image, le rendu de leur image leur importait peu. C’est leur rapport à l’autre ou au regard qui était directement en jeu, qui pouvait les agresser ou, au contraire, les apaiser.

L’idée de faire ce film : Mariana OTERO a fait deux films avant celui-là :

  • ► L’Histoire d’un secret, issu de sa propre histoire sur la mort de sa mère lors d’un accouchement clandestin.
  • ► Entre nos mains, documentaire d’une entreprise qui va fermer et qui se constitue en coopérative.

Reportage : Paola Machado


Ecrit le 30 avril 2014.

 Dissonnances

Comme tout ce qui touche aux enfants (toujours émouvants), et à la maladie mentale, le film suscite diverses réactions.

La HAS (Haute Autorité de Santé) souligne le caractère non consensuel voire non pertinent de l’intervention des psychiatres, dont la pratique est majoritairement emprunte de psychanalyse, dans la prise en charge globale des enfants avec autisme ou autres TED (Troubles Envahissants du Développement) . Elle précise bien que « l’absence de données sur leur efficacité et les divergences des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur :

  • - Les approches psychanalytiques ;
  • - La psychothérapie institutionnelle »

Alors faut-il utiliser des méthodes plus « comportementales », éducatives ? Certains enfants acceptent les méthodes d’apprentissage contraignantes et en tirent quelques profits ; d’autres refusent toute maîtrise, ce sont souvent ceux qui sont admis au Courtil, leurs progrès ne sont pas moindres.

Faut-il des établissements spécialisés, ou une formation en milieu scolaire traditionnel ?

L’association « Vaincre l’autisme » déclare, dans un communiqué du 23 avril 2014 : « Depuis de nombreuses années il existe un consensus international pour dénoncer la prise en charge psychiatrique, d’obédience psychanalytique en France, des enfants autistes. En mars 2012, dans ses recommandations, la Haute Autorité de Santé (HAS) elle-même est ferme : elle
se prononce clairement en faveur des interventions éducatives et comportementales ».

A part ou ensemble ?

Une circulaire a été envoyée le 13 février 2014 par les ministères de l’Education nationale et de la Santé aux recteurs d’académie et directeurs des agences régionales de santé (ARS  ) portant sur la mise en œuvre des plans d’actions régionaux, sur les créations de places en établissements ou services médico-sociaux, et sur les unités d’enseignement en maternelle prévus par le plan autisme 2013-2017.

Concernant les plans d’actions, ce texte indique qu’il est « primordial de s’assurer de la mobilisation de l’ensemble des acteurs concernés, notamment les structures de psychiatrie (infanto-juvénile et générale) dont le rôle (...) doit être soutenu et dont l’évolution doit être accompagnée ».

L’association Vaincre l’Autisme reproche à cette circulaire de « bloquer » la possibilité de placer « au sein des établissements scolaires ordinaires » les unités d’enseignement prévues pour la maternelle.

Globalement, elle affirme que la circulaire « attribue des places nouvelles uniquement au sein de structures médico-sociales préexistantes ». « Alors que l’autisme relève de l’éducation, tout est fait pour empêcher la scolarisation de l’enfant autiste en milieu ordinaire ».

L’association s’est donc adressée au Conseil d’Etat pour demander l’annulation de la circulaire du 13 février 2014.

L’association édite des guides pratiques que l’on peut trouver sur son site internet :