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Epidémie en politique

Ecrit le 24 septembre 2014

 Epidémie, un mot grave

Le Larousse donne deux définitions au mot épidémie, en voici la première :
’ atteinte simultanée d’un grand nombre d’individus […] par une maladie contagieuse’.
Le ton est donné, il évoque tout à la fois l’urgence, l’inconnu, la transmission non maîtrisée, le débordement des frontières habituelles, l’écrasante fatalité, la peur de l’avenir si la santé, la vie est en jeu.
Nous sommes dans le monde médical aux propos mesurés, au langage feutré et au vocabulaire hermétique. Ceci est dit dans le respect dû à ces ’mécaniciens de la vie’, souvent en position inconfortable.
Il y a donc une forte retenue, une immense hésitation, une intense réflexion nourrie de symptômes, de statistiques et bien d’autres précautions avant que le mot ’ épidémie ’ ne franchisse une bouche autorisée. C’est une reconnaissance d’échec, de défaut d’anticipation, de remise en cause, d’un déferlement de contraintes sanitaires et administratives, de budget non prévu, etc. Et encore faut-il ne pas le mettre entre toutes les mains, disons le premier pékin venu. Il saura et comprendra bien assez tôt.

Pourtant nos poils ne se hérissent plus quand nous entendons ou lisons ce mot funeste et porteur de danger. Il est devenu malheureusement bien banal. Les médias le colportent sans plus de précaution que pour un fait-divers. Nous notons, sans bien comprendre la différence, que l’agent contaminant est une bactérie ou un virus. S’il y a simple désordre momentané et ’presque’ balisé, on courbe le dos en attendant demain. S’il y a mort de végétaux ou d’animaux, on s’en tape. Si la vie humaine est engagée, on suit au mieux les conclusions d’analyses qui restent non compréhensibles. Sida, bronchiolite, chikungunia, grippe H1N1, ebola, variole, ou autres, nous en parlons facilement tant que ces épidémies ne concernent pas nos proches.

Ce mot, s’il est employé et publié, devrait nous faire dresser les deux oreilles. Il est empreint de gravité, de lendemains chagrins, d’incertitude, d’obscurantisme, de fatalisme. Il peut, entre être victime ou coupable, troubler notre conscience.

  Rappel vaccinal

Il est une jolie ville paisible, préfecture, qui fut victime d’une terrible épidémie. Par le plus grand des hasards, un écrivain reconnu l’a vécue de l’intérieur, en tirant une chronique célèbre. Voici un résumé de la première partie de ce livre (1).

Cette ville côtière, réputée pour son commerce, est pourtant laide, sans arbres ni pigeons. Elle tourne bizarrement le dos à la mer. Dans le quartier huppé des hauteurs de la ville, le Docteur Rieux bute dans le hall de son cabinet sur le cadavre d’un rat d’égout, dont le museau est étoilé de sang encore rouge. Quelle incongruité, ce rat n’est pas à sa place dans cet immeuble confiné et aseptisé. Il ne sait pas encore que, dans les faubourgs pauvres, ces cadavres se ramassent à la pelle, par centaines, putréfaction débordant la capacité des bennes à ordures. Interpellée, la municipalité garde un prudent silence administratif alors que l’anormalité s’amplifie. Sortant des entrailles de la cité, les rats par milliers viennent mourir à l’air libre, face à l’homme, comme pour un ultime défi. Puis, brutalement, ce macabre phénomène cesse, sans autre explication que son apparition. La ville, par une mystérieuse cause, s’est elle ’dératisée’ ? Bon débarras ! Mais c’est alors qu’apparaît la désespérance humaine. Il y a transmission de la maladie des rats à l’homme, via les puces.

Dans les jours suivants, lors d’une tournée en ville, le Dr Rieux ausculte un patient alité, constamment assoiffé, vomissant une bile rosâtre et pris d’une forte fièvre. Les ganglions du cou, de l’aine et des aisselles sont gonflés, durs comme du bois. Deux taches noirâtres apparaissent sur ses flancs. C’est sa première observation d’une série interminable et répétitive, infernale, de la maladie, de l’épidémie en devenir.

Le sort en est jeté : la peste est entrée silencieusement dans la ville. Pourquoi précisément dans cette cité banale ? Sans doute le hasard intervient-il (être au mauvais endroit au mauvais moment). Mais surtout le bacille a trouvé des conditions favorables à son implantation, puis à son développement infini, exponentiel. Une bactérie, un virus n’a pas d’état d’âme … !

Pour faire bref, un rat infesté par la peste meurt, mais à la lumière, loin de son terrier souterrain. Dés sa mort, il ’libère’ des centaines ou des milliers de puces qu’il porte sur son corps, toutes infectées mais porteuses saines du virus. Et elles n’ont de cesse que de rejoindre un nouvel hôte vivant, humain ou pas. Voici pour la transmission. A l’époque, sans traitement approprié, un humain n’a qu’une chance sur trois d’échapper à l’épidémie. Voilà pour la statistique.

Outre la somme de souffrance, le niveau débordant de mortalité, la logistique sanitaire d’abord timidement suggérée puis imposée par la force, l’écrivain décrit l’impréparation et la couardise de l’homme, du haut de l’État au bas du citoyen normal, à avouer puis à affronter la réalité. C’est la partie la plus intéressante du comportement humain face à un énorme imprévu, où la stupeur le dispute à l’horreur, où l’abject côtoie le courage, où l’égoïsme individuel prime souvent sur l’intérêt collectif. L’ampleur terrorise et rend muet, le secret devient règle d’or. Les Administrations sont paralysées, même pour appeler un chat un chat. La Religion invoque le fléau divin, outil battant et cruel pour séparer le bon grain de l’ivraie (la paille), montrant encore une fois son incapacité à être comprise et entendue. La Presse, faute d’information fiable et digérée, joue la sensation pour mieux vendre, ajoutant du trouble à la bonne perception de la réalité. Quoique boitillante, la vie normale (celle d’avant) tente de continuer, en montrant bonne figure vaille que vaille, même si le cœur n’y est plus vraiment.

 Consciences torturées.

Devant la gravité, l’Autorité, espérant venir à bout du cataclysme, impose par décret le blocus total et hermétique de la ville, sans prévenir quiconque (sauf les initiés, le premier cercle du pouvoir). Par manque d’imagination, on attend des consignes de la hiérarchie. La préfecture dit ’faisons vite, mais en silence’. Par affiches placardées, elle demande à la population de garder son sang-froid devant une fièvre pernicieuse, mais pas forcément contagieuse. Outre quelques mesures préventives, elle décrète « Déclarez l’état de peste. Fermez la ville ».

Les portes fermées, l’entrée reste possible, mais toute sortie devient interdite. Le piège se referme sur tous les habitants, avec une sévérité sans exception. Une lame tranche des séparations forcées. Bien que populeuse, la cité assimile sa condamnation à vivre en vase clos, coupée de fait de toute communication avec l’extérieur, pour un temps indéterminé ou même infini. Chaque habitant, prisonnier, apprivoise l’isolement total. Les malades sont confinés, leurs proches mis en quarantaine, dans des conditions improvisées et effroyables. Les médecins sont flanqués de la police, pour réprimer toute fuite. La peur du diagnostic, de la sirène de l’ambulance qui séparent définitivement des foyers heureux entraîne des violences éperdues. La cité est coupée de son réseau habituel d’approvisionnement, aggravant le malaise. Un couvre-feu est certes contraignant. Un état de guerre ’épidémique’ est insupportable.

Les rats, les puces sont-ils coupables ou victimes ? Plutôt victimes du hasard et de l’ignorance, alors qu’ils menaient tranquillement leur vie naturelle. Les hommes sont-ils victimes ou coupables ? La réponse doit être nuancée : les morts, silencieux, sont des victimes aléatoires ; certains hommes-décideurs doivent interroger leur conscience.

Ainsi, par quasi-surprise, un bacille, véhiculé par des rats puis des puces, a plongé durablement une jolie cité dans l’enfer.

  Epidémie, deuxième aspect

Le Larousse ouvre un deuxième champ dans la définition de l’épidémie :
’phénomène pernicieux, nuisible qui atteint un grand nombre d’individus.’
Passons de la confidentialité du monde médical au bruyant brouhaha qui règne dans le piteux et désolant spectacle offert dans l’arène-théâtre par un monde politique en totale décomposition. Dans ce panier de crabes où chacun persiste à serrer aimablement la pince de son adversaire (hé, on bouffe au même gâteau !), où chaque formation ou parti a perdu tour à tour toute crédibilité, un seul mouvement extrémiste de droite veille attentivement, et malheureusement avec succès, à la mouture du grain. La brusque et imposante montée en puissance du rassemblement Bleu Marine tient de l’épidémie.

Jadis confidentiel, ayant changé de nom et après une tentative de ’ravalement de façade’ pour se rendre plus ’présentable’, il a su tirer son épingle du jeu en injectant une sorte de virus contagieux dans la sourde et juste colère de votants-citoyens déçus et déboussolés. Et la théorie (hors initiés convaincus et assoiffés de Pouvoir) a trouvé des yeux et des oreilles accommodantes à son essor en surfant autant sur le rejet du glauque merdier et de la réputation du ’tous-pourris’ que sur la simple ignorance d’un éventuel projet . Elle a donc été véhiculée, bien et calmement. Une campagne de com’ décomplexée et ciblée a jeté aux oubliettes de l’Histoire les tabous et les masques. Des démons à peine enterrés quittent leur tanière. Et l’effet-surprise joue là-encore, vue l’ampleur et la puissance de cette vague. Avec la gueule de bois des matins qui déchantent, les votants-démocrates tâtent les dégâts subis par « liberté, égalité, fraternité ». Là-encore, victimes ou coupables ? Certains, assez bien informés et militants à l’occasion, ont choisi en conscience. Les autres ont seulement choisi de suivre le troupeau, bien éloignés des premiers cercles.

 Subir ou refuser ?

Dans ce rassemblement, on croise des individus-décideurs qui n’ont jamais su se rendre célèbres par leur qualité. Le programme économique et diplomatique, nébuleux, est unanimement jugé incohérent, nationaliste à outrance, isolationniste, sans avenir. La haine de la différence, de ’l’autre’, est gravée au fer rouge dans ses chromosomes constitutifs. L’inévitable mondialisation de nos échanges n’a pas sa place dans certains cerveaux obscurcis. En résumé, divorcer d’avec l’Europe (bouée de sauvetage) qui serait à leurs yeux source de tous les maux est impératif et revenir à nos petits châteaux-forts entourés de murailles (hautes) et de douves (profondes) serait salvateur. Oui ?

L’argument massif (et convainquant !) est d’être une nouvelle offre dans le ’merdier glauque’ actuel Le projet politique y est fondé sur le ’tout sécuritaire’, et il y là danger de peste et de contagion. Regardons et interrogeons (si c’est encore possible) les peuples des nations où les pouvoirs politiques, militaires et policiers se soutiennent l’un l’autre, là ou les mots ’démocratie, opinion, référendum’ sont détournés. Y-a t-il eu un mieux flagrant dans la liberté d’exister, de s’exprimer sans trop de censure ? Aie … !

  Deux miroirs du même mot

Pour bien définir un mot et tous les sens qu’il englobe, les dictionnaires sont précieux. Mais ils se gardent bien d’ébaucher le futur, ce qui n’est pas leur mission.

Dans cet article, deux histoires distinctes se sont côtoyées. Non sans raison.
Notre pays est dans un état catastrophique, et nos chères têtes pensantes (sourire …) ont bien frileusement tardé à le reconnaître. Le ’ras le bol’ ressenti ouvre sur l’idée de : tous copains, tous complices, tous pourris. Faut-il pour autant confier le Pouvoir à une mouvance balbutiante, dont le seul mérite est de se présenter comme « tout nouveau, tout beau » ? La grande différence est que un destin subi peut devenir un choix assumé par un bulletin de vote dans l’urne.

Chacun(e) porte en soi une certaine peste. Personne n’est indemne. Il faut sans arrêt se surveiller pour ne pas la répandre. Ne pas infecter son prochain.

P.


NOTES:

(1) La Peste, d’Albert Camus