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Je pense nègre, donc je suis

Ecrit le 14 mai 2008

 Je pense nègre, donc je suis

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Fort de Fr

La nouvelle était attendue depuis quelques jours, elle accablera les Martiniquais à leur réveil en ce 17 avril 2008. Comme le dira Madame la Rectrice dans l’hommage qu’elle rend à Aimé Cesaire le jour même de sa disparition : « la lumière du jour qui se levait s’est brusquement assombrie ».

Dans les heures qui ont suivi, l’ensemble des médias ne tarissaient pas d’éloges sur l’œuvre de l’homme de lettres, poète, doublé d’une personnalité politique ferme qui a su défendre ses idées. Au-delà de la reconnaissance de son efficacité à la mairie de Fort de France, tous insistaient sur son engagement idéologique envers la condition nègre, qu’il a défendue au long de sa vie, dans le projet de faire reconnaître la négritude comme une chance et non une malédiction. (…).

Métropolitaine vivant aux Antilles depuis plusieurs années, j’ai été vite sensible à la question de l’identité des peuples de la Caraïbe, en raison de sa récurrence dans le discours collectif, et dans ce qu’elle engendre dans le relationnel vécu avant tout comme une altérité. L’autre étant l’occidental, « Français de France », tout à la fois envié et combattu.

La disparition d’Aimé Césaire plaçait sous les projecteurs ses nombreux écrits, décrits, expliqués – car la pensée césairienne est dense. Ce qui a été le plus repris concerne surtout son combat pour le peuple noir. C’est ce qui m’a questionnée.

 Qu’est-ce que l’identité ?

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Fort de Fr

Soixante ans après les débuts de ce combat, la question serait-elle toujours d’actualité ? La négritude devrait-elle être toujours revendiquée ? Tout resterait-il à faire pour reconnaître à l’homme noir son égalité avec l’homme blanc ? Avant de répondre à cette question, et pour comprendre pourquoi sa raison, il me semble utile de tenter d’apporter quelques éclaircissements conceptuels.

Qu’est-ce que l’identité ? Le dictionnaire étymologique (Larousse 1938) et le dictionnaire des racines des langues européennes (Larousse 1948) nous apprennent que ce terme vient du latin idem, ipse = même, qu’il contient à la fois l’idée de permanence (dans l’être = ipséité), mais également de ressemblance et de différence, d’individuation et d’agrégation, de distinction et de similitude. Ambiguïté de sens qui installe une analogie entre deux objets distincts l’un de l’autre et qui se ressemblent. Dans cette logique émerge la question du « qui suis-je ? », qui en elle-même porte la question de l’origine.

L’identité est indissociable de l’altérité, elle surgit lorsque je suis en face de l’autre. Or, l’Antillais se vit, à tort ou à raison, sans identité. En effet, identifier un ou plusieurs êtres à d’autres, implique de les distinguer de tout ce qu’ils ne sont pas. A l’inverse, appréhender un être singulier, commande de connaître son identité historique.
L’identité des individus est partout culturellement codée, marqueur de l’appartenance au groupe dans lequel tout individu est inscrit, où il a sa place au sein d’une classe d’êtres humains, par opposition à d’autres (hommes/femmes, adultes/enfants). L’attribution d’un nom propre participe de ce processus de construction de l’identité, déjà pour l’appropriation de l’espace, et a fortiori pour les personnes.

Les Antilles et la Guyane sont devenues départements français d’Outre-Mer en 1946. Conquête historique, résultante de la lutte acharnée d’une poignée d’hommes politiques, dont Aimé Césaire fut un des leaders, afin que ces espaces bénéficient des mêmes droits que la population « de France ».

Le chemin fut long et douloureux.

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Dany Boc

Au commencement de leur histoire, ces territoires sont marqués du sceau de l’esclavage. Plaie béante à jamais, pour ces populations arrachées à la terre nourricière, déplacées sur des bateaux négriers, à qui toute humanité était déniée. Le colonisateur, sous des considérations « civilisationnelles » et religieuses, a asservi ces déportés africains voués à une économie marchande esclavagiste, pour son seul profit, exploitant hommes, femmes et enfants souvent jusqu’à la mort ... et jusqu’en 1848.

Puis le temps s’est écoulé. Pourtant, aujourd’hui, plus de deux siècles après la fin légale de l’esclavage, la question identitaire fait toujours problème aux Antilles. Pour tenter de comprendre cette difficulté, il faut l’aborder à la lumière de l’histoire, en se situant dans le contexte de la construction de la société antillaise.

 Quels constats peut-on alors dresser ?

Il n’est pas possible à l’homme antillais de répondre à la question : qui suis-je ? Ni à : d’où je viens ? quelles sont mes racines et où sont-elles ? questions fondamentales de l’origine perdue dès le départ des côtes africaines en bateau négrier. La question de l’origine est obsessionnelle. Serait-elle condamnée à rester sans réponse ?

Feu le nom

Le nom personnel fonde l’inscription de l’individu dans une généalogie, le reliant à ses ancêtres. L’Antillais s’est vu confisquer son nom dès l’arrachement à la terre Africaine. « Rebaptisé » par l’acquéreur lors de son achat, puis marqué dans ses chairs aux armoiries de l’habitation, procédés qui confisquaient au nègre son origine, dans une volonté d’appropriation d’un objet afin de nier l’humain.

Feue l’origine

L’Antillais a fait un voyage au terme duquel s’est produit un naufrage. De l’impossibilité de s’inscrire dans la succession des générations naît sans doute pour une grande part la question obsessionnelle du « Qui suis-je ? » « d’où viens-je ? « quels étaient mes ancêtres, où reposent-ils ? dans quelle terre nourricière ? ».

Feue la tribu

L’histoire indique que les prélèvements humains se sont principalement opérés sur les côtes ouest du continent africain, avant d’être amenés, entravés, à Saint Louis du Sénégal, pour être embarqués sur les bateaux négriers. Mais comment savoir quelle était la tribu de tel ? sa langue ? ses croyances ? perdues à tout jamais.
Au long de la période esclavagiste, le colon a tout fait pour que l’esclave soit à son image, tout en conservant une distance pour que l’assimilation ne se fasse pas. Le discours était basé sur l’exclusion, dans lequel l’autre était impensé, et où le « moi » définissait « l’autre » à partir des paramètres propres au maître d’esclave.

L’œuvre de Aimé Césaire c’est le cri du peuple antillais, qui dénonce l’arrachement aux frères africains, à la terre originelle, comme les responsabilités de la France d’hier dans ce désastre humain. C’est aussi la revendication de l’accès d’un peuple à une identité. Il faudra d’autres poètes, intellectuels, et militants pour alimenter la réflexion, proposer des modèles, aider à donner du sens. Entendrons-nous un jour ce peuple déclarer « cogito negro, ergo sum »… ?

 

Dany Bocquet (extraits), Fort de France (Martinique)

 

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Journal l’Huma

Qu’un être humain puisse être la propriété d’un autre devenant son maître, ayant sur lui pouvoir absolu, est une abomination. Une injure faite au genre humain.

UN HORS-SÉRIE (84 pages) avec des documents : l’intégralité du Code noir, extraits du débat à la Convention (1794), le décret d’abolition de 1848…
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Les personnalités noires en France : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/les-personnalites-noires-dans-l-histoire-politique-francaise_700844.html

Félix Eboué

Aimé Césaire