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Tic-tac boum … la conserverie des vieux

Ecrit le 15 octobre 2014.

C’est un jeu très rigolo, qui se joue à deux, deux jeunes femmes de préférence. On prend une bombe, on l’amorce, on tire une lettre ou un son, l’une dit un mot et, quand elle l’a trouvé, elle passe la bombe à l’autre. Le son ’’car’’, carambolage, carnivore, cartilage, je ne trouve pas d’autre mot ...tictac … tictac … tictac … boum, la bombe a explosé … Et avec le son ’’vi’’ ?
Videur, visite, vinaigre, vie … vieux … La bombe explose …

« C’est curieux les vieux, les vrais vieux. Le vieux, il te prend la main et mine de rien, il te prend le bras et puis tout le bras et finalement, assez vite, il te prend la tête … C’est lent un vieux, c’est pire qu’un escargot car celui-ci au moins, il porte sa maison sur son dos. Les vieux, ils ont aspiré notre énergie de jeunes, ils ont goûté, ils n’ont laissé que des miettes et c’est à nous de les ramasser… C’est dangereux, les vieux, des multirécidivistes de l’angoisse ». (extrait du spectacle)

Le 10 octobre, à Nantes, à l’invitation des CEMEA, Cécile Delhommeau et Alice Fahrenkrug, ont joué le spectacle : la Conserverie des Vieux, en accord peut-être avec cette phrase trouvée sur une affichette : « les vieux on les enferme, on les étouffe psychiquement mais on en prend soin ». C’était à l’occasion d’une réflexion sur le thème : « Que fait-on de nos vieux ? » Il y avait là une bonne centaine de personnes, animateurs de jeunesse, directeur ou soignant de maison de retraite, jeunes et vieux …

A la Maison de Quartier de Doulon, la question est posée : « qu’est-ce qu’on fait des vieux ? », des ficelles sont tirées entre les poteaux du hall d’accueil. Gros crayons feutres et bouts de carton, et pinces à linge pour recueillir les réponses à la question et réaliser ’’un arbre à paroles’’. Les voici, en vrac :

  • - « Les vieux, ils sont notre mémoire collective, ils devraient nous empêcher de faire des erreurs » Yannick, 28 ans
  • - « Les vieux, c’est nous demain... » Laurent, 44 ans
  • - « Les vieux ont-ils droit à la prise de risque ? » Claire, 41 ans
  • - « Les vieux ont la richesse de toute une vie. Ils sont une bibliothèque, chacun d’eux est un livre. Faisons-les s’exprimer... » Laurence, 41 ans
  • - « Vieux shnocks, vieilles peaux, vieux débris, vieilles biques etc... Le langage dénonce le mépris et la violence dans lesquels sont tenus les vieux. Le langage véhicule la pensée… le langage n’est pas neutre ». Thérèse, 87 ans
  • - « Le vieux considéré ! Acteur de sa vie, de son devenir ». Sabrina
  • - « Les vieux, on ne doit rien en faire mais ils doivent avoir la possibilité de faire quelque chose d’eux-mêmes ». Ludo
  • - « Retomber en enfance ? NON ! ». Marie-Claude
  • - « On est tous le vieux de quelqu’un, non ? ». Sabine, 32 ans
  • - « Nos vieux, d’accord. Mais que fait-on de nos vieilles ? ». Anne-Laure
  • - « A partir de quel âge, votre parole n’est-elle plus écoutée ? ». M.R
  • - « Vieux ?? On le sera tous... alors restons jeunes !! ». Fabienne
  • - « C’est peut-être à eux qu’il faut poser la question !! ». Anonyme
  • - « Ne pas les caser dans les maisons de retraite ». M.
  • - « Les vieux, on fait pour et on pourrait aussi faire avec... ». Isabelle
  • - « Sans les ’’vieux’’ la vie manquerait de solidarité ». B.
  • - « La vieillesse n’est pas une maladie, c’est une très belle période de la vie et c’est le moment de toutes les libertés ». Thérèse.
  • - « Comment vieillir chez soi, même malade ? ». Véro
  • - « Les vieux, c’est d’abord dans la tête et... à tout âge ». JC, 50 ans
  • - « Avec des vieux, on peut apprendre de leurs expériences. On doit être à leur écoute !! ». Louis.
  • - « Comment mieux penser (panser) aux besoins de vie, d’exister au monde sans entrer dans le ’’fatalisme’’ de l’enfermement ? ». Cécile.
  • - « Ce ne sont pas nos vieux... » Anonyme
  • - « Les vieux, ça me culpabilise... » C
  • - « L’avis de ma grand-mère : un local, pour nous, juste pour taper le carton… ça serait déjà bien ». Rémi
  • - « Vieillir vieux, c’est bien. Mais vieillir bien, c’est mieux. Ah vieillir joyeuse et mourir sereine ! » Thérèse, 87 ans.

Une participante raconte : « Avant quand j’entendais le mot « vieux », je pensais à Jacques Brel, au tourne-disque familial de mes 10 ans qui laissait échapper les mots suivants : « Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont fermés. Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter... ». Mais je pensais aussi à Thérèse Clerc, cette résistante-féministe, fondatrice de la maison des Babayagas de Montreuil qui définit la vieillesse comme une « période extraordinaire de fécondité nouvelle ». Avant quand j’entendais le mot « vieux », je pensais à mes parents qu’à 15 ans je nommais ainsi. « Mes vieux, ils me font ch... » lâchais-je à mes potes, les fesses posées dans l’abri-bus, entre deux gorgées de bière. Je pensais aussi à Marseille et son « Vieux »-Port, à Stéphane Hessel, mort à 95 ans, à cette maison de retraite dans laquelle j’avais bossé durant l’été 99. Désormais, quand j’entends le mot « vieux », je pense à la Conserverie... « la Conserverie des Vieux », ce spectacle totalement indispensable, à la fois tendre et féroce, présenté par les CEMEA Pays de la Loire » .

« Oui ça pue les vieux.. ça pue l’expérience, et de toutes façons c’était mieux avant ». Le spectacle est grinçant. Parfois cinglant. Doit-on en rire ? Faire mine d’être choqué ? Être choqué pour de vrai ? On décide d’en rire. Même nerveusement, on en rit...

En mettant d’entrée de jeu les pieds dans le plat, en optant pour un ton politiquement incorrect, les deux comédiennes ont réalisé un tour de force. Celui de nous faire conjurer l’embarras de ce sujet devenu tabou : la vieillesse. Subtil exutoire que ce balayage de nos quelques représentations non-assumées sur les vieux ! C’est osé, gonflé même, mais ça fonctionne.

Avec un jeu tout en nuances, subtil mélange de récits et d’interprétations théâtrales, les deux comédiennes nous font progressivement accéder à leur galerie de portraits : Maminette, tendre rebelle décédée la veille de ses 100 ans ; la veuve acariâtre du policier qui voudrait se foutre en l’air ; Blanche, croquée par les ans au fil du spectacle. Les personnages sont ciselés avec finesse. Leurs joies, leurs colères, leurs regards sur le monde, tantôt optimistes tantôt désabusés, et même leur sexualité : rien n’est passé sous silence.

Ces personnages, on les pensait nos invités d’un soir, et bientôt ce sont eux qui nous invitent. On s’installe dans leur chez-eux, dans leur appartement ou dans leur ’’conserverie’’, on les observe dans leur quotidien, on les reluque dans leurs habitudes de vieux et de vieilles. Rapidement, un doux sentiment d’humanité, dénué de tout pathos, s’empare de nous. « Ce n’est pas un spectacle sur les vieux mais sur la vie » lâchera Thomas à la sortie du spectacle. « Ça me donne l’envie de vivre la vie avec gourmandise ».

Pour écrire ce spectacle, les deux comédiennes ont participé à la vie de plusieurs maisons d2 retraite. Le goûter, les animations, l’ennui, le personnel débordé et pourtant attentif. Et elles en ont conclu qu’il valait mieux vieillir chez soi. Mais elles ont accompagné des infirmières et aides-soignantes à domicile et se souviennent en particulier de cette vieille dame qui leur a dit : « emmenez-moi dans une maison de retraite, ici j’étouffe sous la sollicitude de ma fille qui se culpabilise ».

On ne peut donc pas généraliser, ni dans un sens ni dans l’autre. Il y a des personnes qui, en maison de retraite, vivent beaucoup mieux qu’elles ont vécu chez elles et d’autres qui vivent moins bien.

  On vieillit comme on a vécu

« La fabrication du spectacle nous a retournées comme des crêpes. Toutes nos certitudes ont été ébranlées au cours de nos deux ans de collectage et d’écriture. Finalement la seule chose à peu près certaine que l’on ait retenue est l’idée que l’on vieillit comme on a vécu. Raison de plus pour essayer de bien vivre ! ».

Alice Fahrenkrug : Pour nous, le mot ’’vieux’’ incarne la peur de la vieillesse dans ce monde où l’on voue un culte à la jeunesse. Sciemment, ce vocable nous a paru le terme le plus humain et le plus juste, avec un zeste d’insolence. Et il n’y a rien ici de péjoratif. Pourquoi « vieux » serait-il péjoratif, « personne âgée » est à mon avis encore plus ignoble, et puis ça ne veut rien dire, tout le monde est une personne « âgée ».

Cécile Delhommeau : Qui sont nos ’’vieux’’ aujourd’hui ? Nous ne parlons pas des seniors actifs qui vont en croisière ou qui surfent sur internet, non, nous parlons des « vieux », les vrais, ceux que l’on ne voit pas dans notre univers quotidien, ceux que l’on a mis entre parenthèses. Nous nous sommes donc confrontées à la déchéance physique et mentale, à l’acceptation de ces situations ou bien à la résignation. C’est venu nous chercher profondément, chacune différemment selon nos histoires familiales. Franchement nous sommes passées par toutes les émotions possibles pendant cette créa-tion ! Toutefois, en partant de ces questionnements un peu naïfs, nous n’avions pas pris conscience de l’ampleur de l’entreprise ! La vie, la liberté, la politique... Les questions ont vite entraîné d’autres questions. La question de la mort, par exemple, parce que le « vieux » la porte sur lui, pose nécessairement des questions sur la vie. Et donc sur notre intimité ».

« On ne peut pas généraliser. Il y a de multiples vieillesses, de multiples histoires. Nous sommes allées en résidence dans trois maisons de retraite et avons expérimenté trois univers différents. Ce qui nous a réellement choquées, c’est que l’on se retrouve face à un véritable système. La dépendance est un marché. Ce que j’entends par là, c’est que l’on voit des humains qui travaillent avec d’autres humains, mais cela reste purement mécanique et sans implication affective. Le rythme et l’individualité de chacun sont niés. C’est une résignation totale face à la routine. D’ailleurs, le personnel médical que nous avons interrogé est le premier à dire « Ah, moi, je ne finirai jamais en maison de retraite ». Mais que faire ? Comment ramer à contre-courant ? »

Le spectacle ’’La conserverie des vieux’’ est un hymne à la résistance. Ou plutôt un appel à la résistance, à militer contre la marchandisation des vieux corps. Un appel aussi subversif que celui lancé par les féministes de Montreuil le 4 mars 2013 lors de l’inauguration de la Maison des Babayagas, c’est finalement le même combat ! Un appel pour faire entendre que vieillir ne signifie pas nécessairement se résigner. Thérèse Clerc, 87 ans, figure de proue des Babayagas, déclarait récemment : « toute ma vie j’ai voulu refaire le monde, je vis aujourd’hui ma vieillesse en voulant refaire la vieillesse. Je veux démontrer que ça peut être une période jubilatoire faite de militantisme, de rébellion et d’esprit frondeur ». La vieillesse en bon état est une forme de résistance !

L’espoir, c’est à nous de le construire en changeant notre façon de vivre, notre capacité à communiquer. Faire des maisons de retraite des lieux de vie … en les médicalisant le moins possible ! Un directeur de maison de retraite explique : « nous avons fait intervenir des animateurs sportifs. Et j’ai été surpris. En face d’un résident hémiplégique, là où moi je voyais la maladie, le handicap, l’animateur sportif essayait, lui, d’aider la personne à utiliser la partie valide d’elle-même ! ».

Cette réunion à Nantes, ’’que fait-on de nos vieux ?’’ a ainsi remué beaucoup de questions et interrogé nos comportements. C’est quoi vieux ? Que fait-on de nos vieux ? Et que font-ils d’eux-mêmes ? On conserve, mais quoi et comment ?

« Allo, allo, c’est une future vieille qui vous parle. J’aimerais bien, je rêverais d’une résidence ouverte, intégrée dans un lieu mélangé où il y ait des centres sociaux, écoles, maternelles, centres de loisirs et autres... La vie, quoi ! ». Sylvie

(Article écrit en utilisant en partie les notes des CEMEA Pays de Loire - 02 51 86 02 60)
(Spectacle : La conserverie des Vieux : contact 06 15 50 82 73 – 06 10 85 49 27
conserverie @gmail.com)

 

Témoignage :

A l’école de la vie on devrait nous apprendre à mourir. Mais non ! Mourir c’est démodé de nos jours. En tout cas mourir vieux. Les vieux ne meurent plus. Pourtant ils en rêvent. « 92 ans, c’est bien assez. On devrait pouvoir partir quand on veut. Quand on vieillit, tout se vide autour de vous. Mes amis sont tous morts. Je ressens un vide considérable. J’essaie de trouver une solution pour partir mais je ne sais plus quoi inventer. Se laisser mourir de faim ?! C’est même pas possible, ils vous font des histoires si vous ne mangez pas bien... ».

Tous ces vieux qui ont passé toute leur vie à travailler pour devenir propriétaire. Les biens c’est quelque chose ! Et voilà que tout ça devient du passé, un trois fois rien dans une boîte, une armoire, ou sur un meuble près de la télé. Un cadre au-dessus du lit médicalisé. Voilà à quoi ils sont réduits. Tout se réduit. La mémoire, la capacité physique, les envies, l’autonomie. Ce qui augmente, c’est la solitude. J’ai cette drôle de sensation d’être vieille quand je me tais, quand je laisse dire à ma place, quand je laisse faire. Et pourtant j’ai toute ma jeunesse pour réagir.

Ce que je retiens de cette matinée, c’est la résignation. Les vieux se résignent à ne pas exister. Ils se résignent à l’ennui. Ils se résignent à leur sort. Le personnel, qui a bien besoin de travailler, se résigne à ces conditions de vie tout en souhaitant ne jamais y entrer. L’animatrice se résigne à être souriante et gentille comme pour une mission salutaire. Le directeur se résigne à voir dans sa maison de retraite, des « mixés », même s’il le dénonce. Tout le monde se résigne à voir la télé dévorer les cerveaux déjà mous de tous ceux qui vivent ici. Qu’est ce qui fait que certains se laissent ramollir le cerveau et d’autres non ? (…)

Taire, se taire, c’est tuer, se tuer. Parler s’est transformer ses nœuds en mots qui prennent leur envol, c’est rendre libre ce qui est prisonnier. C’est s’affranchir. C’est faire fleurir son humanité. Je crois que c’est facile d’être un mort vivant. Ou un vivant mort. C’est facile de laisser les autres décider à sa place. C’est facile de s’éteindre. Mais les vieux n’auront pas notre peau !!!

(extrait du journal de bord
de Alice et Cécile)


  La maison des Babayagas

C’est une maison autogérée et solidaire, pour 21 vieilles dames. « Notre corps a vieilli, il n’est plus objet de désir. Mais la lutte est la même : nous ne voulions pas être traitées comme de simples objets de désir, nous ne voulons pas être traitées comme des objets de compassion, mais rester des sujets de notre propre destinée. La sollicitude est à double tranchant parce qu’on a tendance à faire les choses à votre place, allumer l’ordinateur, porter vos sacs, ramasser ce que vous faites tomber, ce qui peut renforcer la dépendance. Nous avons fait le pari qu’une autre vieillesse est politiquement possible et qu’elle peut contribuer à ce que les gens soient moins dépendants et moins déficients » dit Thérèse Clerc, 87 ans, à l’origine de cette maison de Montreuil, destinée à des femmes ayant de faibles ressources. « Notre projet est très loin de tous les clubs de vieux. Les clubs de vieux, c’est bien, mais leur principale activité, c’est de consommer des loisirs ». Là, il s’agit de vivre chez soi, mais avec une entraide et des activités collectives.