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Nos maîtresses d’école

Ecrit le 19 novembre 2014.

Les écoles, avant le XIXe siècle, étaient organisées par les prêtres et les congrégations religieuses. En 1833 alors que François Guizot était ministre de l’Instruction publique, la loi du 28 juin 1833 instaure l’école primaire obligatoire, précisant que les communes de plus de 500 habitants doivent avoir une école de garçons. C’est le début de l’instruction généralisée des classes populaires, du moins des garçons.

En janvier 1850, Victor Hugo, à l’Assemblée Nationale, plaide en faveur de «  l’instruction gratuite et obligatoire  » (...), « un immense enseignement public, partant de l’école de village et montant de degré en degré jusqu’au Collège de France, et plus haut encore, jusqu’à l’Institut de France ; les portes de la science toutes grandes ouvertes à toutes les intelligences. Partout où il y a un es-prit, partout où il y a un champ, qu’il y ait un livre ! Pas de commune sans école ! »

Mais le 15 mars 1850, la loi Falloux autorise des écoles séparées pour les enfants appartenant à différentes confessions religieuses. De plus, les écoles confessionnelles sont considérées comme des écoles publiques, ce qui permet aux communes très influencées par l’Église, de ne pas avoir à assurer le financement des écoles publiques. L’école s’ouvrant peu à peu aux filles, il est précisé que celles-ci doivent être séparées des garçons par une barrière dans les salles de classe. (La mixité à l’école ne s’est faite qu’à partir de 1975).

 Les hussards noirs

Quelques portraits de Hussards noirs, à l’école normale de Savenay

C’est à Charles Péguy, dit-on, que l’on doit l’expression «  Les Hussards noirs de la République » pour désigner les en-seignants au temps de la IIIe République. Dans L’Argent en 1913 il évoque ses souvenirs d’écolier : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. » Pour lui, ces jeunes élèves-maîtres, âgés en fait de 17 à 20 ans, «  étaient vraiment les enfants de la République, [...] ces nourrissons de la République, [...] ces hussards noirs de la sévérité...  ». «  Ces instituteurs étaient sortis du peuple, fils d’ouvriers, mais surtout de paysans et de petits propriétaires [...]. Ils restaient le même peuple... »

Pour l’historien Serge Issautier : « Les Écoles normales remplissaient pleinement leur mission : former des maîtres et maîtresses d’école pénétrés de la dignité de leur mission, dans un esprit de dévouement obscur, de sacrifices librement consentis dans le respect des hiérarchies et de l’ordre social ». (source : Wikipedia).

L’enseignement se généralisant, l’éducation nationale a besoin de beaucoup d’enseignants. Dans notre région, ce n’est pas d’abord une école de la République : l’enseignement privé, dit ’’libre’’ a une place prépondérante et il faut beaucoup de détermination pour imposer une école publique. C’était le cas vers 1960, ce fut encore le cas très récemment quand on se souvient des difficultés pour faire ouvrir une école publique à Rougé (2003), Moisdon (2006), Jans (2013), Marsac sur Don (2013) ….

Image : Une école, dans un livre de 1904 Une école , dans un livre de 1904

 Andrée, Marthe, Yvette, Yannick

Mais revenons à 1960. Les écoles publiques, même avec peu d’élèves, ont besoin d’un instituteur ou d’une institutrice. Les Ecoles Normales ne suffisent pas à la demande d’autant plus que c’est la période de la Guerre d’Algérie : les jeunes gens s’en vont passer de longs mois là-bas et il faut faire appel à des jeunes filles pour les suppléer.

Andrée Rovere, Marthe Saillour (devenue Marthe Beloeil), Yvette Benoît (devenue Yvette Mainguet), et Yannick Ferré (prénom féminin) se souviennent de l’épopée de leurs premières années. Elles ont enseigné dans des conditions incroyables mais avec enthousiasme, non sans ressentir l’opprobre jeté sur elles. C’est que, dans les petites communes très influencées par les prêtres catholiques, « Institutrice publique  » équivalait quasiment à « fille publique  ».

Les enfants eux-mêmes savaient que cette école publique était « l’école du diable » et qu’ils avaient bien de la chance, eux, d’être dans une école catholique. Ce n’est pas étonnant s’il y avait de violentes bagarres entre les enfants des deux écoles. Ce n’est pas étonnant non plus si , à Moisdon par exemple, les instituteurs publics ne tenaient pas longtemps, devant les difficultés, voire le harcèlement, qu’accumulaient devant eux le curé et le maire !

Marthe Saillour (Beloeil) se souvient d’avoir commencé en 1955 à St Sauveur le Vicomte, 2200 habitants, dans un département considéré comme déficitaire. « Enseigner dans un département déficitaire, nous permettait de gagner un an, d’espérer être titulaire au bout de 4 ans au lieu de 5. Nous étions d’abord remplaçantes, et nous ne devenions titulaires qu’après un temps de formation pédagogique assuré, tous les mois, par l’inspecteur primaire. »

  Toujours prêtes

Andrée Rovere Andrée Rovere raconte : «  il nous fallait être prêtes à prendre un poste. Il n’y avait pas le téléphone à l’époque. Le facteur nous apportait un ’’avis d’appel’’ : nous avions un rendez-vous téléphonique à La Poste. Moi j’habitais Toulouse et on me dit de venir à Châteaubriant. Là, à l’inspection primaire, j’apprends qu’il me faut prendre un poste le lendemain à St Mars du Désert. J’y suis allée aussitôt. Mon arrivée fut mouvementée : dans l’hôtel où je devais prendre une chambre, il y avait un retour d’enterrement. C’est là que j’ai découvert la pratique du Café+Calva ».

Andrée est ensuite nommée à Issé avec Serge Jouin et son épouse, tous deux instituteurs. «  Ils m’ont logée au dessus de chez eux, et je mangeais avec eux. Nous étions accueillis, à cette époque-là !  ». Souvenir : en juin, Fête-Dieu, décors de sciure et de fleurs dans la rue, maisons pavoisées. « Moi j’étais à la fenêtre. Espèce de connasse, me dit un passant à qui je n’avais pourtant rien dit  ».

Yannick Ferré , elle, est nommée à Blain pour remplacer un instituteur parti se marier. «  Il fallait partir sur le champ, sans savoir où on logerait le soir. J’ai pris un kilogramme de pommes, pour le cas où… Bien sûr je n’avais pas de véhicule. Le car m’a amenée à proximité de l’école. ’’La classe est là, débrouillez-vous’’ m’a-t-on seulement dit. Il n’y avait pas de cahier-journal, aucun document. J’ai dû improviser  ». Le soir, le directeur lui conseille l’hôtel du Grand Cerf pour se loger. « On m’a donné une chambre. Je ne vous raconte pas la crasse sur le lavabo. J’ai donc acheté une éponge. En revanche, ce soir-là l’hôtel proposait des endives au jambon, et c’était bon  ».

Marthe : « après St Sauveur le Vicomte où je suis restée trois ans. Je suis nommée à l’école Champion de Ciré à Rennes, qui vient d »être créée. J’ai 45 enfants au Cours Préparatoire, c’est l’année où on apprend à lire !« . Puis elle est envoyée à St Sulpice des Landes (Ille et Vilaine), où l’école est en très mauvaise état : »c’est pas thabité (sic !) ici" lui dit le maire !

Finalement Marthe est nommée à Châteaubriant à l’école Aristide Briand en classe de fin Marthe Beloeil d’études, classe dont personne ne voulait, parce que c’étaient des enfants en difficulté ou mal orientés. «  Ce fut mon bonheur, même s’il me fallait expliquer aux enfants le fonctionnement du pédalier, de la pompe aspirante et du moteur à quatre temps, sujets techniques qui ne m’étaient pas familiers  ».

A cette époque, il y avait un programme ’’rural’’ et un programme ’’urbain’’ et des activités manuelles différentes pour les garçons et les filles. Dans le programme rural, par exemple, on calculait le volume d’une fosse à lisier et le fonctionnement de la brouette, le réglage d’un trusquin et les soins à donner à une vache malade.

Marthe poursuit sa carrière à l’école des Terrasses à Châteaubriant. A ce moment-là il y avait 28 classes réparties en Terrasses-1 et Terrasses-2. Les temps ont bien changé : à la rentrée de 2014, l’école des Terrasses n’a compté que trois classes (il a manqué un élève pour espérer ouvrir une quatrième). Par la suite, en 1975, les 14 classes ’’Terrasses-2’’ sont allées constituer l’école de la Ville aux Roses. En janvier 1987 s’est produit le décès brutal du directeur M. Lafontaine, (décès en pleine classe ! Il n’y a pas eu de cellule de soutien psychologique à ce moment-là. Mais des élèves de cette époque s’en souviennent toujours), Marthe a donc pris la direction de l’école de la Ville aux Roses, (tout en faisant la formation nécessaire) en partageant cette tâche avec Jean-Louis Gozalo, pendant les six premiers mois.

Yvette Benoit (Mainguet) a commencé en décembre 1960 à Donges puis elle a été rattachée à Châteaubriant, envoyée un mois à Blain, puis à Guémené, St Aubin des Châteaux, Noyal sur Brutz, Vay, Soulvache, etc. « Nous n’avions pas de voiture à l’époque. Il fallait se débrouiller. L’autobus ou quelquefois le véhicule de la Poste. On n’avait pas intérêt à refuser un poste car il n’y avait guère de travail pour les femmes. Moi je voulais quitter la maison de mes parents et être indépendante  ». Si les femmes n’étaient pas institutrices ou postières, il leur restait l’usine Payelle à Derval, où l’on confectionnait, à la chaîne, des uniformes militaires. [la fin de la Guerre d’Algérie, en 1962, a conduit à la fermeture de cette entreprise].

Yannick Ferré

Yannick raconte : « Je me souviens avoir fait Nantes-Abbaretz-Le Houx à mobylette, 45 km. En arrivant j’avais du givre dans les sourcils  »

C’était l’époque où les instituteurs étaient payés n’importe quand. «  Avec le logement et les transports, cela coûtait aussi cher que ce que l’on gagnait, mais nous acceptions tous les postes, trois jours par ici, quatre jours par là  » dit Yvette. « Nous étions payées en Bons du Trésor que, à la Perception, on nous échangeait contre de l’argent. Même si l’école était loin de la Perception, il fallait quand même s’y rendre ! ». C’est vrai que les dépenses étaient réduites : « nous n’avions pas de tentations dans nos patelins ».

  La soupe sur le poële

L’école se déroulait dans des conditions très différentes d’aujourd’hui. « A Guénouvry, se souvient Andrée, une charrette apportait carottes, pommes de terre, rutabagas, qu’on faisait cuire sur le poële de la classe. Quelquefois on nous donnait de la viande, des bas-morceaux qu’on mettait dans la soupe. La classe avait une bonne odeur de soupe ! Quand il y avait des pommes, on faisait de la compote. On mangeait dans une salle voisine, une grande table avec des bancs. L’hiver c’était glacial mais la soupe était chaude et les gamins ne traînaient pas à table ». Yvette raconte que, dans d’autres écoles, les enfants arrivaient le matin avec leurs légumes tout épluchés. «  A Noyal sur Brutz, c’était aux institutrices de faire les courses pour le repas  ». Bien entendu les enfants étaient requis pour la vaisselle, ce qui ne les étonnait pas : ils avaient l’habitude chez eux. « Ceux qui n’étaient pas de service de vaisselle s’empressaient d’aller jouer et se bagarrer dans la cour  ». 

Dans la cour, les filles se tenaient tranquilles, se racontant leurs petites histoires, parfois elles traçaient une marelle. Les garçons avaient des jeux plus violents (l’attaque par exemple), voire dangereux comme le rebiskin (orthographe non garantie) : une grosse toupie de fer qu’ils aimaient lancer vers les jambes des filles.

Chaque enfant avait 10 billes

Chaque enfant recevait 10 billes

«  A l ’école de Béré, le jeu de billes était une tradition incontournable, pour les filles comme pour les garçons. Pour éviter les bagarres entre ceux qui avaient perdu des billes et ceux qui en avaient gagné, j’avais acheté un sac de billes, toutes pareilles, et j’en distribuais 10 à chacun à la récréation, puis je les récupérais ensuite  » dit Andrée. Les cours de récréation avaient des arbres à feuilles caduques donnant de l’ombre l’été et laissant passer les timides rayons de soleil l’hiver, marronniers, châtaigniers, pommiers, il y avait une variété de pomme que les enfants appelaient « Garabatis  »… « j’ai su plus tard qu’il s’agissait de ’’cœur de baptiste’’  » dit Andrée.

Les enfants, comme maintenant, adoraient les histoires. « J’avais fabriqué des personnages en contreplaqué pour accompagner les contes : le chien, le chat, le loup ... » dit Yvette

Dans les salles de classe, les murs servaient de supports pédagogiques pour les cartes de géographie, les panneaux des poids et mesures et autres panneaux scientifiques, afin de faire intervenir la mémoire visuelle. A Guénouvry, une grande carte de France occupait tout un mur, peinte directement sur la paroi par un ancien instituteur.

En soirée, il fallait balayer la classe, en n’oubliant pas d’asperger d’eau le parquet poussiéreux, c’était le travail de l’institutrice, avec quelques élèves. «  Aux petites vacances nous faisions le grand ménage et les tables bien cirées sentaient si bon ». Les enfants étaient gentils, serviables, habitués à travailler. « J’étais toute jeune, dit Yannick, et je me disais, avec angoisse, si tous les enfants décident un jour de ne rien faire, quelle sera mon attitude ?  ». Cela ne s’est jamais produit.

Photo : Yvette Yvette Mainguet

Les instituteurs devaient porter la cravate. les institutrices n’avaient pas le droit de mettre un pantalon. « Mais il faisait si froid qu’on en portait quand même  » dit Andrée. «  A Vay, la municipalité était hostile à l’école publique. Elle nous donnait du charbon ou du bois, mais pas les deux à la fois  ». «  Il nous fallait scier le bois, un élève s’en chargeait souvent  ». De même qu’un élève, quel honneur, était chargé de remplir les encriers d’encre violette. Et souffler dans un encrier plein, quel plaisir !

«  Je me souviens de ma nomination à Abbaretz, raconte encore Andrée. A l’époque, il y avait une école au village du Houx. Moi je venais de Toulouse, je descends à la gare d’Abbaretz et je cherche la correspondance pour Le Houx. Mais il n’y avait pas de train ! Le chef de gare, sympa, m’a amenée chez le directeur de l’école du Houx. Tout était fermé, y compris le logement qui m’était destiné. Le directeur a enlevé le volet et je suis passée par la fenêtre ... Il y avait un lit, une table, une chaise, et la pièce puait le tabac. C’était le soir, il n’y avait ni pain ni épicerie sur place, le ravitaillement était assuré par un camion qui passait … quand il n’oubliait pas de s’arrêter. J’en aurais pleuré. Ce soir-là j’ai été accueillie au repas dans une ferme voisine ». Dans ce logement, le plafond tombait dans l’escalier. La chambre était chauffée par un petit convecteur électrique type grille-pain. Un jour, il y a une panne de courant. « Je suis allée à Abbaretz. Finalement c’était un simple domino qui était défectueux, à 3 mètres de sol ! ». Cet hiver-là il a fait très froid. « Rien qu’à essuyer une table, l’eau gelait sous mon chiffon. Je dormais avec mon survêtement et des chaussettes  ».

Aucune débutante, à notre époque, n’accepterait plus de telles conditions « mais nous étions toutes à la même enseigne, nous étions jeunes, nous avions envie  » dit Yvette en ajoutant : « nous y allions à fond et nous finissions par faire notre place  »

[Notons que, en 2014, les jeunes instituteurs/trices sont catastrophés quand ils sont nommés au nord de la Loire-Atlantique et s’empressent d’aller au Rectorat demander une ’’révision de dossier’’. Ils y trouvent des oreilles compatissantes comprenant bien que c’est horrible de s’éloigner de la Place Royale pour venir enseigner du côté de Châteaubriant qui se trouve, il est vrai, à 3 heures de pirogue et 2 heures de lianes de la grand’ville. Ils ont pourtant des voitures, avec du chauffage en plus !]

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