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La dictature argentine (2)

Ecrit le 11 février 2015

 Un retour difficile à la démocratie

Nous avons quitté l’Argentine à un tournant de son histoire : le retour à la démocratie le 10 décembre 1983, lors de l’élection de Raul Alfonsin. Nous la retrouvons dans un moment de reconstruction plus que compliquée. Trente mille disparus et dix mille morts, victimes de la répression militaire, pour qui les familles ont réclamé dès 1983, réclament encore aujourd’hui, des réponses mais surtout la justice.

Quant à Julieta, nous l’avons quittée au moment de sa libération en 1978, après trois ans d’emprisonnement en centre clandestin. Reprenons son histoire.

  Un exil de quatre longues années

« Malgré les pressions des organismes internationaux tels que la Croix Rouge  , Amnesty international et bien d’autres pour rétablir les Droits des êtres humains en Argentine, à l’approche du mondial de football en 1978, les disparitions, les assassinats et les séquestrations continuaient de plus belle » se souvient Julietta. « Au moment de notre libération avec mon compagnon, nous avons décidé de nous exiler. Nous sommes sortis le 19 mars 1978 du centre de détention Villa Devoto (Buenos Aires). Mes parents sont venus me chercher et je suis rentrée à Tucuman en avion. Mon compagnon, lui, est rentré en voiture. Le 26 mars nous nous sommes mariés et le 27 nous sommes partis d’Argentine grâce à l’aide de nos parents. D’abord à Santa Cruz de la Sierra (Bolivie) puis à La Paz (capitale bolivienne) où nous avons été aidés par des Jésuites. Les militaires argentins opéraient dans les pays limitrophes où ils avaient des collaborateurs. Ceci nous a obligés à nous éloigner de la Patrie, jus-qu’au Mexique. Là-bas il a fallu couper tout contact avec notre famille car les services d’intelligence contrôlaient tous les contacts. Notre peine grandissait, ainsi que notre solitude et le manque du pays, des proches. Les nouvelles qui arrivaient du pays n’étaient pas encourageantes. Ceux qui essayaient de rentrer étaient capturés aux frontières et emmenés pour être torturés puis tués ».

« Nous sommes rentrés au pays, à Buenos Aires en 1982 avec deux bébés (Paula, née le 4 février 1979 et Felipe, né le 29 mars 1980). Malgré la peur, notre désir d’être auprès de la famille était plus fort. Pour protéger notre vie, nous avons changé d’identité ». 

  Démocratie et premiers procès

Raul Alfonsin a été le premier président élu démocratiquement après la dictature militaire le 10 décembre 1983. Son gouvernement a été reconnu par les Argentins pour le rétablissement des insti-tutions publiques et des droits et garanties constitutionnels. Il a aussi répondu aux attentes de milliers de familles de disparus en faisant juger et condamner par la justice les principaux responsables des violations des droits de l’homme au cours de la dernière dictature. « Le peuple argentin exigeait la Justice ». La lutte des mères de la Place de Mai, les grands-mères, la résistance des survivants, celle des prisonniers et quelques secteurs populaires ont réussi à ce que s’élève le célèbre « El juicio y castigo a los culpables » : « le jugement et le châtiment pour les coupables », phrase emblématique des manifestations qui ont commencé dès le retour à la démocratie en 1983.
Femme, portant sur son foulard, le nom de Gustavo, son fils disparu. Depuis les années 1980, les grands-mères se réunissent sur la place de mai, face à la Casa Rosada (maison du gouvernement), chaque jeudi à 15h30 afin de réclamer leurs enfants et petits enfants disparus. Moment d’émotion garanti.

Photo prise en juin 2014

 Les lois d’impunité

Cependant, suite à de fortes pressions du secteur militaire, le gouvernement Alfonsin va empêcher le jugement de beaucoup d’autres responsables en instaurant les « lois d’impunité ». La première a été la « ley del Punto Final » - loi du point final – du 24 décembre 1986. Dans l’article premier était stipulé que « s’éteindra l’action pénale contre toute personne qui aurait commis des délits liés à l’instauration de formes violentes d’action politique jusqu’au 10 décembre 1983 ». Ainsi, toute plainte déposée après le délai de prescription de soixante jours fixé à compter de la promulgation de la loi était nulle et stoppait donc toute poursuite au pénal contre les crimes commis lors de la dernière dictature argentine. De fait, la loi amnistiait toutes les détentions arbitraires, les tortures et les assassinats commis jusqu’en 1983, date de la fin de la dictature. L’année suivante, en 1987, la « ley de Obediencia Debida » - loi d’obéissance due – est venue compléter la première. Elle mettait hors de danger de tout jugement les militaires de rang inférieur au nom du principe hiérarchique de l’armée. « Alfonsin a décrété ces deux lois comme s’il essayait de réconcilier les Argentins ! Il a exigé le démantèlement de l’appareil répressif qui est finalement resté intact. Ces lois n’approfondissaient évi-demment pas les investigations pour juger les responsables du génocide, civils et militaires » explique Julieta.

Cette ligne de conduite lancée par Alfonsin durant son mandat (1983–1989) concernant le jugement des responsables de la dernière dictature, sera renforcée par Carlos Menem, président de l’Argentine entre 1989 et 1999. Les officiers de haut rang de l’armée jugés pour enlèvements, tortures et exécutions d’opposants présumés ont été emprisonnés en 1985 avant d’être amnistiés en 1990 par le président Menem suite à de fortes pressions des secteurs les plus extrémistes de l’armée. « Il leur a donné l’amnistie à tous et ils sont restés libres ! A mon retour à Tucuman en 1985, il m’arrivait donc de croiser ceux qui m’avaient torturée lors de ma séquestration … ». Les poursuites ont ainsi été bloquées durant de longues années.

Julieta, son compagnon et leurs deux enfants rentreront à Tucuman en 1985, après près de trois ans passés dans la capitale du pays (1982-1985), au beau milieu de cette tourmente politique.

 Les mains brisées

« Nous sommes rentrés sur notre terre, Tucuman, avec le désir de reconstruire notre vie, les liens familiaux et amicaux. Tout a été difficile et douloureux. C’était presque impossible de trouver du travail, en plus il fallait avoir un certificat de bonne conduite que te délivrait la même police corrompue et assassine. Le Général Antonio Domingo Bussi qui avait été le chef de toute la zone et responsable des centres d’extermination à Tucuman a été élu deux fois gouverneur. Impossible à comprendre ! Mais dans une société où la peur et la terreur se sont installées, et avec des dirigeants politi-ques corrompus, complices et néo-libéraux, ceci était le résultat ».

Julieta raconte son retour difficile dans sa ville natale avec son compagnon et ses deux enfants mais elle parle aussi de ses douleurs physiques, résultats des tortures subies. « Ça a été difficile pour moi de me réinstaller. Je ne suis pas retournée à la faculté mais j’ai voulu reprendre ma passion, la peinture. Malheureusement, j’avais beaucoup de problèmes physiques : je n’ai pas pu étirer mes doigts pendant plusieurs années. Imaginez changer vos deux bébés quand vous ne pouvez presque pas vous servir de vos mains. »

 La réouverture des procès

Les procès ont enfin pu être ré-ouverts suite à plusieurs étapes. En premier, l’abrogation des lois d’impunité en 1998 mais sans effet rétroactif. En second, la pression internationale qui a beaucoup influencé l’Argentine. Enfin, en 2003, sous la présidence de Néstor Kirchner, les lois d’impunité seront considérées comme nulles et non avenues par le Congrès puis déclarées anticonstitutionnelles par la Cour Suprême en 2005 ouvrant alors la possibilité de nouveau procès.

C’est ainsi que, par exemple, Rafael Videla (chef de l’armée de terre et responsable du Coup d’Etat du 24 mars 1976) sera condamné à la prison à vie par un tribunal de Cordoba, le 22 décembre 2010, au terme de son premier procès vingt-cinq ans plus tôt.

« Lorsque le gouvernement de Néstor Kirschner a annulé les lois et que les procès ont repris afin de juger tous les responsables du génocide, civils et militaires, alors là, l’Espoir est enfin revenu ».

Les résultats de ce gouvernement sont visibles. Entre 2006 et 2014, on compte 554 condamnations pour crimes contre l’humanité. Mais les tensions restent palpables dans le pays et les procès s’ouvrent peu à peu (134 jusqu’à aujourd’hui) et cela reste compliqué. Les pressions exercées par le pouvoir militaire, les familles et « amis » (juges, avocats, politiques) des accusés sont fortes et s’illustrent de manière terrible puisqu’en 2006, suite à une déposition en justice, Julio Lopez a disparu et n’a à ce jour toujours pas été retrouvé.

[Julio Lopez était militant dans un groupe péroniste au moment de la dernière dictature militaire. Il a été séquestré de 1976 à 1979 dans différents centres clandestins. Lors de la reprise des procès, il faisait partie des témoins les plus importants car son témoignage visait un grand nombre de militaires dont un officier. Il a témoigné en 2006 à plusieurs reprises et a disparu seulement quelques heures avant son dernier témoignage cette même année. Il est devenu un personnage emblématique en Argentine et le gouvernement a mis en place plusieurs mesures afin de le retrouver, en vain jusqu’à aujourd’hui].

Quand à Silvia Suppo, témoin décisif dans le procès contre l’ancien juge fédéral Victor Brusa et plusieurs tortionnaires de la province de Santa Fe en octobre 2009, elle a été retrouvée assassinée en mars 2010. Elle devait témoigner de nouveau dans d’autres procès. On comptabilise approximativement 2437 victimes survivantes. Toutes ne sont certainement pas prêtes à témoigner, mais la volonté de faire vivre l’histoire est plus forte pour beaucoup d’entre elles. Il y a une réelle volonté du gouvernement de Kirchner de soutenir les procès contre les respon-sables de la répression entre 1976 et 1983, mais il semble que des agents de la dictature habitent toujours l’appareil répressif argentin.

Photo : Vue d’ensemble de la manifestation de juin 2014 à Buenos Aires :
« Etudiants de l’université des mères, pas un pas en arrière ! »
« Jusqu’à la victoire chers enfants ».

Malgré tout, jusqu’en décembre 2014, ce ne sont pas moins de 11 941 cas qui sont passés en justice, 955 accusés sont toujours en attente de jugement, 59 ont été acquittés et 554 ont déjà été condamnés.

Nous arrivons peu à peu au 17 septembre 2014, date à laquelle le procès de « Villa Urquiza I » (où a été séquestrée Julieta) devait débuter. Pour connaître l’issue de ce procès attendu au niveau national … suite au prochain article.

Justine B


Note du 20 février 2015

En hommage au Procureur assassiné

Des centaines de milliers de personnes ont participé à une marche silencieuse, mercredi soir à Buenos Aires, pour rendre hommage au procureur Alberto Nisman, mort il y a un mois. Décédé à son domicile dans des circonstances non encore éclaircies, Nisman avait accusé quelques jours plus tôt la présidente Kirchner de vouloir blanchir des Iraniens mis en examen pour leur responsabilité présumée dans l’attentat contre la mutuelle juive Amia, qui a fait 85 morts en 1994.