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Plus de 1600 morts, un assassinat de masse

  Sommaire  

Écrit le 29 avril 2015

Migrants - Dessin de Moon - 06 87 32 77 47Déjà plus de 1 600 morts ou disparus depuis le début de l’année 2015 selon le Haut Commissariat aux Réfugiés. Ce chiffre macabre fait de la Méditerranée la frontière la plus meurtrière. Les discours politiques et médiatiques construisent chaque nouveau drame comme des catastrophes imprévisibles sur lesquelles les gouvernements européens n’auraient aucune prise et aucune responsabilité. Le discours de la catastrophe cache un processus d’assassinat de masse de l’Union Européenne.

Les angles morts

Le premier angle mort des discours politiques et médiatiques est celui des causes économiques poussant des dizaines de milliers d’Africains à risquer leur vie dans des traversées qu’ils savent meurtrières. Depuis les indépendances politiques de la décennie 60, d’autres mécanismes que l’occupation militaire directe sont venus prendre le relais pour assurer la reproduction du ’’pacte colonial’’ c’est-à-dire la construction des économies africaines selon les besoins de l’Europe et non selon les besoins des peuples africains. Sans être exhaustif rappelons quelques-uns de ces mécanismes.

Prenons l’exemple du dernier accord signé entre l’Union Européenne et les 15 États de l’Afrique de l’Ouest dit « Accord de partenariat économique » (APE). Cet accord interdit la taxation des 11,9 milliards d’euros de produits importés par l’Union Européenne en 2013. Il met ainsi l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture industrielle européenne poussant à la misère des centaines de milliers de paysans. Cet Accord renforce une migration massive de populations privées d’avenir dans leur pays, dans une situation où la population d’Afrique de l’ouest fera plus que doubler d’ici 2050, atteignant 807 millions d’habitants (contre 526 millions pour l’UE à la même date), et dans un contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans cette région.

Le caractère exploiteur de ces accords est tel que le professeur Chukwuma Charles Soludo, déclare le 19 mars 2012 que l’APE d’Afrique de l’Ouest constitue un « second esclavage ». Ces causes directes de la paupérisation africaine et de la pression migratoire sont tues par le discours politique et médiatique dominant. Elles démentent l’idée d’une catastrophe imprévisible sur laquelle l’homme n’aurait aucune prise. Le discours médiatique de la catastrophe n’est qu’un processus de masquage des causes économiques structurelles.

Bien sûr de tels mécanismes ne sont possibles que par le recours direct ou indirect à la force allant de l’assassinat des opposants à ces politiques en passant par les coups d’Etat ou les guerres ouvertes. C’est la raison de la fréquence des interventions militaires européennes directes ou indirectes en Afrique.
Voici comment Aimé Césaire alertait déjà en janvier 1954 sur l’Eurafrique en se trompant uniquement sur la nationalité du soldat : « Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il excelle, pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite d’Association ou d’Union. Maintenant, nous assistons à la politique dite d’intégration, celle qui se donne pour but la constitution de l’Eurafrique. Mais de quelque masque que s’affuble le colonialisme, il reste nocif. Pour ne parler que de sa dernière trouvaille, l’Eurafrique, il est clair que ce serait la substitution au vieux colonialisme national d’un nouveau colonialisme plus virulent encore, un colonialisme international, dont le soldat allemand serait le gendarme vigilant. »

Ces guerres directes ou indirectes sont la seconde cause de la pression migratoire. Ce n’est pas seulement pour survivre économiquement que des milliers d’Africains risquent leur vie en méditerranée mais pour fuir les guerres européennes et leurs conséquences en termes d’installation de régimes dictatoriaux ou pire encore le chaos comme en Lybie ou au Congo avec l’installation de « seigneurs de guerres » avec lesquels le commerce peut continuer. Le discours médiatique de la catastrophe masque également la responsabilité européenne vis-à-vis de cette cause des migrations contemporaines.

Un assassinat de masse

Politiques en perdition

À cette pression migratoire, l’Europe répond par Frontex, l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (FRONTEX). Les moyens financiers mis à disposition de FRONTEX sont en augmentation constante : 19 millions € en 2006 et 88 millions € en 2011.

Concrètement l’agence organise des patrouilles militaires afin de refouler les migrants vers des pays voisins d’une part et signe des accords avec des États tiers pour qu’ils fassent barrage en amont sur les candidats à la migration d’autre part. Pour mener à bien sa première mission, l’agence dispose d’une quarantaine d’hélicoptères et d’avions, d’une centaine de bateaux et environ 400 unités d’équipement tels que des radars, des sondes, des caméras, etc. Nous sommes bien en présence d’une logique de guerre contre les migrants. La hausse du nombre de décès n’est pas le fait d’une catastrophe imprévisible mais le résultat de décisions prises en toute conscience des conséquences meurtrières.

La seconde mission de FRONTEX est la signature d’accords avec les pays africains riverains de la méditerranée, c’est une externalisation du « sale boulot » pour reprendre une expression de la juriste Claire Rodier. Aux pays concernés, on promet, en échange de leur collaboration, le financement d’actions de coopération ou des contreparties de nature politique ou diplomatique. Aux morts de la méditerranée, il convient donc d’ajouter les sévices, les brutalités et les morts de la sous-traitance.

Passeurs et mafia

Ayant occulté les causes structurelles de la hausse de la pression migratoire et les causes de sa traduction en décès dans la méditerranée, il ne reste au discours médiatique qu’à ne se centrer que sur les passeurs. Ceux-ci seraient les seuls responsables de la situation et la lutte contre les réseaux de passeurs est présentée comme la solution. Le centrage des discours politiques et médiatiques sur les seuls passeurs contribue une nouvelle fois à occulter les véritables raisons des drames réguliers de la méditerranée. Confrontés à une hausse des risques de contrôle, les passeurs sont incités à se débarrasser de leurs cargaisons encombrantes le plus tôt possible et par n’importe quel moyen.

Ces criminels doivent être poursuivis et jugés. Il n’en demeure pas moins que de telles pratiques ne sont possibles que parce que la politique européenne en crée les conditions. Ces mêmes orientations politiques créent une occasion de profit en or pour la mafia par l’exploitation de ceux qui ont pu échapper à la mort. ’’Un migrant rapporte en subvention une trentaine d’euros par jour. Avec ces dizaines de milliers de migrants, c’est un business en or, plus rentable même que le trafic de drogue, de l’aveu d’un gangster, piégé par des écoutes téléphoniques lors d’une enquête sur la corruption à Rome’’. À terre, les migrants fournissent une main d’œuvre à bon marché. Dans l’agriculture pour les hommes, dans la prostitution pour les femmes. Un véritable trafic d’esclaves, et les esclavagistes sont Africains et Italiens.

Article de Saïd Bouamama. Le texte complet

« En se contentant de mesures quantitatives, même si elles sont utiles, en ne changeant pas de politique migratoire, en refusant de mettre en œuvre les moyens nécessaires à l’accueil des réfugiés, en donnant le pitoyable spectacle d’un manque de solidarité et de pays cherchant à en faire moins que le voisin, l’UE adresse au monde un terrible message : continuez à mourir chez vous ou en mer, l’UE sera là pour assurer le service mortuaire » dit la LDH (Ligue des Droits de l’homme)


Ecrit le 29 avril 20156

 Migrants

Communiqué du Député Yves Daniel

Depuis la catastrophe survenue le week-end dernier, les images et les chiffres tournent en boucle sur nos écrans : plus de 1600 personnes seraient mortes noyées en Méditerranée depuis janvier, contre 47 sur la même période en 2014. Personne ne peut rester insensible face à ce drame terrible, qui reflète la détresse de centaines d’hommes et de femmes prêts à risquer leur vie dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe.

Au-delà de l’émotion, il nous faut prendre nos responsabilités et agir. C’est la raison pour laquelle, je salue la mobilisation européenne. Dès lundi 20 avril, la Commission a proposé dix actions immédiates visant à traiter la situation, autant en amont - avec, entre autres, la lutte contre les trafiquants - qu’en aval, avec le soutien à l’asile et aux réfugiés.

Cette mobilisation européenne, bien qu’essentielle, ne suffira pas. Chaque Etat doit, au niveau national, combattre le phénomène. Le gouvernement français agit en ce sens avec des résultats probants : en 2014, le nombre de filières d’immigration clandestine démantelées a augmenté de 14%. Pour cela, il peut compter sur le soutien des parlementaires, et particulièrement ceux de la commission des Affaires européennes, dont je suis membre. Ainsi dès le mois de février, une proposition de résolution européenne appelant à « un renforcement des politiques européennes en matière de lutte contre l’immigration irrégulière, particulièrement en Méditerranée » avait été déposée. Son adoption par l’Assemblée le 28 mars trouve, à la lumière des événements, un cruel écho …

Agissons. Ici, là-bas. Pour tous. Pour chacun. Il y a urgence.


Ecrit le 6 mai 2015

 L’ordre du monde

3400 naufragés ont été sauvés dans la seule journée du 2 mai 2015. Des humains viennent mourir sur nos côtes. Organiser des rassemblements devant les mairies et dans des espaces publics pour faire semblant qu’il existe une solidarité est une hypocrisie généralisée. C’est beau, c’est réconfortant et c’est une occasion pour un « examen de conscience » de dire : « Oh mon dieu ! ça se passe juste sur nos plages et à nos frontières ! ». Cela ne sert à rien tant que les appellations de migrant, de voleur de pain, de violeur, de dangereux, de non assimilé, de non civilisé, d’agressif, de non intégré et de non occidentalisé sont profondément inscrites dans les logiques des institutions et dans le répertoire cognitif d’une partie de la population. Par cet état d’esprit hostile, ce sont les valeurs humaines qui sont assassinées en Europe. Quand changera-t-on l’ordre du monde ?