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Nous avons été trompés

Écrit le 6 mai 2015

C’est l’histoire d’une belle réussite industrielle et d’une grande amertume, comme ont pu le connaître les salariés de Neau ou des ABRF, dans le passé. Actionnaires de leur entreprise. Pour rien. Car dans ces histoires, il y a toujours les gros et les petits. Le pot de fer et le pot de terre. Le premier gagne toujours, l’autre est cassé. Physiquement. Moralement.

Remontons environ 30 ans en arrière. Huit personnes sont sollicitées pour monter une entreprise. Les deux premières auront 35 % des parts, chacune. Les six autres se partagent les derniers 30 %. Un apport financier non négligeable, mais chacun des six n’aura qu’une petite voix au chapitre. Bien calculé !

« Pendant 4 ans, nous avons travaillé comme des fous, soixante-heures par semaine. Il fallait assurer la production et aménager le bâtiment de l’entreprise. Nous n’avons pas perçu d’heures supplémentaires, on nous disait que nous étions à notre compte, que nous montions ’’notre’’ entreprise. Innocents, nous y avons cru, nous avons apporté tout notre savoir-faire, avec plaisir et enthousiasme. Nous étions jeunes. Pendant 4 ans encore nous avons travaillé d’arrache-pied, toujours sans paiement des heures supplémentaires ». Maintenant l’entreprise ’’tourne’’ (à l’époque actuelle elle pourrait tourner mieux. Un des ateliers travaille en heures supplémentaires. Les deux autres ateliers vivotent).

Au fil du temps, l’un des deux gros associés est parti en retraite. Ses parts étaient à vendre. « On nous a proposé d’en acheter. Nous n’en avions pas les moyens. Nous avons refusé. Mais, encore une fois, la proposition était biaisée. En effet, huit jours plus tard, lors de la vente à un nouvel associé (un ami du patron), nous avons appris que, pour la première fois, nous allions percevoir des ’’dividendes’’ c’est-à-dire une participation aux bénéfices de l’entreprise. Ainsi, le nouvel associé allait percevoir sa part, ce qui lui permettrait de payer facilement les parts qu’il achetait. Mais, à nous, on n’avait pas donné cette possibilité-là ! On s’est fait avoir ! »

Ces mois derniers, l’un des six petits associés est parti en retraite. Pouvait-il revendre ses parts ? Oh non ! Qui voudrait de 5 % des parts d’une entre-prise ? Personne, même pas les deux plus gros actionnaires de l’entreprise. Ce salarié retraité a donc investi pour rien, il y a 30 ans. Il lui restera à faire un beau cadre pour ces actions perdues. Et, le pire, c’est qu’il a quitté l’entreprise, définitivement, après sa dernière journée de travail, sans un merci, sans une poignée de mains de la direction. ’’L’entreprise n’a pas les moyens de lui offrir une soirée au restaurant’’ a dit le patron-gros-actionnaire, qui, pour ne pas lui serrer la main, a trouvé une occupation urgente, à l’extérieur, dans le dernier quart d’heure avant le départ du petit-associé. Celui-ci en a eu les larmes aux yeux. Toute une vie de travail sans un mot de reconnaissance. « Cela fait bien voir que nous ne sommes rien ! ».

Mais, au moins, l’entreprise tourne bien, n’est-ce pas ? Oui oui. Le patron-gros-associé est bien payé, frais de déplacement remboursés, considération de ses collègues patrons et voyages réguliers et répétés avec son épouse, en Amérique du Nord. Coût de la semaine : environ 5000 € (Eh oui, car tout finit par se savoir !) on comprend qu’il n’était pas possible de faire un geste pour le petit-associé-retraité !

Le patron a fait embaucher des amis à lui, avec des salaires intéressants, à des postes quelque peu superfétatoires et sans grande responsabilité. Au point que, dans l’entreprise, sur 24-25 salariés, il y en a un tiers de ’’non-productifs’’. Les petits-associés, eux, ont été nommés ’’agents de maîtrise’’, responsables de ceci ou de cela. Mais sans le titre de cadre ! Non mais, on ne va pas donner ce titre à des ouvriers, même s’ils savent tout faire de leurs mains, même s’ils ont monté l’entreprise, même s’ils sont capables de tenir tous les postes en production. Avec un bon salaire ? Même pas ! Les petits-associés constatent qu’après 30 ans d’ancienneté, avec toutes leurs capacités, avec toutes les formations qu’ils ont faites pour monter encore en compétences, ils perçoivent des clopinettes de plus que des salariés qui ont 15 ans de boîte de moins. Cela contribue à une mauvaise atmosphère dans l’entreprise.

Ajoutez à cela que ’’le patron, on ne le voit jamais. Il ne passe jamais dans l’atelier dire bonjour aux gars. Il ne nous dit pas où nous en sommes. Et quand l’entreprise fabrique un produit, remarqué partout, il ne nous en parle pas, nous l’apprenons par la bande. La réussite c’est lui, c’est pas nous. Nous, nous ne sommes rien’’.

Actuellement, l’entreprise est à vendre, enfin peut-être car, finalement, le patron-gros-associé peut rester plus longtemps : la boîte tourne pour lui. Si elle se vendait correctement, les petits-associés pourraient peut-être récupérer une partie de leur mise de fond initiale. Mais si la boite coule ? « Nous avons travaillé dur ! Mais nous n’aurons rien et, le pire, c’est qu’on nous considère comme des moins que rien ! ». Ce mépris est le plus difficile à supporter.

Alors, partir, aller faire valoir, ailleurs, ses compétences ? À 30-40 ans, c’est encore possible. Passé 50 ans, repartir à zéro, c’est beaucoup plus dur. « Nous sommes cernés, avec l’amertume de nous dire que nous avons été trompés, que nous avons travaillé pour rien, même pas pour un bon salaire, même pas pour une bonne retraite, même pas pour la gloire ».

On nous parle souvent de la valeur ’’travail’’ mais ce n’est qu’un hochet inventé pour être agité devant le nez des travailleurs. Car seul compte le fric, obtenu sur le dos des travailleurs.