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Festival de Nabi Saleh : émotion

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Écrit le 20 mai 2015

Premier mai à Nabi Saleh, petit village de Palestine en Territoires occupés par l’État israélien. Nous sommes au rendez-vous pour participer à la renaissance du festival d’arts et de traditions populaires. Depuis quinze ans, la manifestation s’est tue ! L’occupation, avec présence permanente de l’armée aux abords du village et l’implantation d’une colonie sioniste de Halmich sur le versant de la colline d’en face, a eu raison de ce rassemblement culturel depuis les premières heures du nouveau siècle. Quinze années, que ce festival qui réunissait des milliers de Palestiniens venus de toutes les villes et régions de Cisjordanie, n’a plus résonné autour du sanctuaire de Nabi Saleh !

À la demande de trois représentantes du Comité de Résistance Populaire de Nabi Saleh, alors en mission en France et réunies à Nantes par l’Association France Palestine Solidarité 44, nous relevons le défi. Nous ? C’est l’AFPS bien sûr, puis le Quintet Hamon Martin et le Théâtre Messidor. Les CEMEA (Centre d’entraînement aux méthodes éducatives actives) ne tardent pas à se joindre au projet.

La proposition des femmes est simple autant qu’improbable : Participer à la remise sur pieds de ce festival ancestral, pour redonner un nouveau souffle à la résistance quotidienne qui, chaque vendredi se traduit en une marche symbolique des villageois vers la source interdite, accaparée par les colons et protégée par l’armée. Deux années seront nécessaires pour mener à son terme cette aventure d’exception où seule, la conviction de parvenir au but, nous aura guidés.

Nous voulions un véritable échange, et que ce festival revive dans une énergie partagée. Et c’est à ce rendez-vous que nous sommes tous conviés, musiciens et comédiens, ce vendredi 1er mai 2015 à Nabi Saleh. Une trentaine de militants AFPS de la région nantaise ont également fait le voyage pour participer à l’événement. Et ce fut la fête ! Une fête de liberté et de solidarité. Une soirée de grâce où la vie pour chacune et chacun, le temps de cette immense respiration, est redevenue simple et légère.

Après la brève ouverture officielle, dans le doux soleil couchant de cette chaude journée palestinienne, les musiciens du Quintet Hamon Martin ouvrent les festivités. À leur côté, un joueur de Oud et un percussionniste palestinien, tous deux rencontrés lors de la mission du mois d’octobre dernier. Durant une heure de partage entre les deux cultures aux résonances étrangement complémentaires, les voix et les musiques s’entre-mêlent. Les rythmes du dabké palestinien se fondent dans les airs et dans les chants des musiciens bretons et le public, enthousiaste, engage une immense danse où les pas se confondent, où les mains se joignent, et où la joie se déverse dans la nuit tombante sur ce petit village de l’ouest de Ramallah, qui n’avait plus, depuis longtemps, connu une telle ivresse.

Des poèmes, des plaintes à la Palestine occupée, une supplique pour Jérusalem libérée, scandés par des jeunes filles et des enfants, poursuivent la soirée et emplissent le temps avant le premier appel à la prière du Muezzin à 19h15. Puis c’est une troupe de danse de dabké de Naplouse qui est programmée. Durant trois quarts d’heure nous assistons à un spectacle de haute tenue internationale.

Cinq jeunes femmes et cinq jeunes hommes nous transportent dans leurs rythmes effrénés où chaque chorégraphie est une prouesse d’endurance, de vélocité et de précision. Avec une maîtrise parfaite de leur art, les douze danseurs racontent une Palestine au riche passé culturel, inscrit dans la modernité d’une expression d’où jaillissent la vie et l’émotion.

Avant que la voix du Muezzin ne retentisse à nouveau dans les haut-parleurs du minaret, trois artistes entrent en scène. Nouvelle couleur locale, avec une démonstration de « Zajal ». Véritable joute poétique improvisée par des chanteurs à la verve inépuisable, le Zajal est une sorte de match d’improvisation issu de la nuit des temps de l’orient, un combat vocal dialectique où le public se régale des allusions et des citations empruntées à la vie du village et de ses habitants dans un contexte de vie quotidienne toujours prétexte à la distanciation et à l’humour.

Avec la nuit inévitablement tombée sur Nabi Saleh, la brusque chute de température oblige l’assemblée à se couvrir plus chaudement. Mais le public nombreux et vivant ne sait du temps, que celui sacré de l’instant qu’il partage, comme sauvé de l’oubli, surgi d’une espérance presque inavouée. Les enfants, les adolescents ne tiennent guère en place. Partout, aux quatre coins de la grande place, des familles se réunissent, se retrouvent, discutent et commentent sans retenue l’événement. Plus sage et très attentif, le petit public français ne bouge pas de ses chaises, immergé et quelque peu désappointé dans ce monde aux codes décalés et aux habitudes peu enclines au silence et à la concentration.

Lors qu’arrive l’heure tant attendue du théâtre, une certaine inquiétude nous habite. Il se fait tard ! La scène équipée d’une riche batterie de projecteurs n’a rien à envier à celle de nos festivals d’été. Ihad, le présentateur de la soirée annonce cette ultime partie du spectacle. L’instant est « Histoire ». Ce rêve dont nous nous sommes nourris depuis deux ans devient réalité. La troupe de Nabi Saleh entame logiquement ce cycle des quatre représentations. Nous allons jouer quatre fois une demi-heure. Deux spectacles ont été préparés, l’un proposé par les Palestiniens que nous avons traduit et réalisé en français et le second que nous avons choisi et transmis à nos hôtes afin qu’ils puissent l’interpréter en arabe.

Le rendez-vous est au-delà des espérances. « Le diable et le village de Nabi Saleh », premier spectacle partagé, est d’un surprenant mimétisme. A croire que nous avons travaillé ensemble et qu’un même metteur en scène a dirigé les deux dramaturgies. Pourtant, il n’en est rien. La troupe de Nabi Saleh, composée de sept actrices et acteurs a travaillé sous le regard d’Issa et d’Abed (Abdel Fattah Abousrour) du camp de réfugiés d’Aïda de Bethléem. Nous, nous avons répété à Nantes avec notre troupe d’étudiants et de jeunes travailleurs. Bonheur immense que cette parole partagée, que ce travail offert les uns pour les autres.

Le second spectacle « Retour à la source », nous l’avons déjà présenté cet hiver à l’espace Cosmopolis de Nantes lors de l’opération « Lumières de Palestine ». Nous sommes très curieux de découvrir la lecture sensible et la mise en jeu de ce conte par nos amis palestiniens. La surprise est tout aussi grande. Nous recevons leur interprétation comme un cadeau fragile et généreux, connaissant les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles ils ont travaillé, sachant même que l’un des acteurs a été emprisonné plusieurs jours, par deux fois, durant les dernières semaines, privant toute l’équipe du temps précieux essentiel aux répétitions.

Alors que minuit approche, les onze comédiens et comédiennes français montent à leur tour en scène pour présenter leur version du conte et conclure cette soirée inoubliable. Pas d’esprit de concurrence, pas de compétition, seul, le sentiment profond d’un échange pur, d’une présence artistique partagée au sens le plus juste, comme un geste amical dans une Résistance où chacune et chacun, comme disait le poète Marhmoud Darwich, « se sait condamné à l’espoir ».

Ils sont loin alors et oubliés, les drones israéliens qui dans l’après-midi sont venus survoler le village pour nous inquiéter et menacer la renaissance de ce festival. Loin aussi les peurs et les tensions provoquées par les douaniers et les soldats, à l’aéroport de Tel-Aviv et aux check-points… Loin, l’inquiétude du droit à venir dans ces Territoires occupés, puisque notre voyage ne nous autorisait qu’à visiter les lieux saints de Jérusalem !

Nous sommes ensemble, avec nos amis de Nabi Saleh. Il est tard, il est tôt ! Nous partageons un repas de fête chez Bassem et Nariman. Un festival vient de renaître ! Tous, Palestiniens et Français, artisans de ce défi relevé, sentons secrètement l’Histoire s’écrire dans cette nuit et dans nos mémoires. Déjà nous parlons des rendez-vous à venir. En octobre sur la scène de Capellia à La Chapelle-sur-Erdre, et dans un an ici à Nabi Saleh pour recommencer.

Alexis Chevalier

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Manifestation chaque semaine pour retrouver les droits du village

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