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Comment Derval aida Ouest-Eclair

Écrit le 12 août 2015

Comment Derval ’’aida’’ Ouest-Eclair

4 août 1944 : Châteaubriant est libérée. Rennes aussi. Trois jours plus tard paraît, à Rennes, le premier numéro de Ouest-France. Il a été imprimé sur les rotatives de l’Ouest-Eclair, rue du Pré-Botté à Rennes. Voir ici la première page.
Paul Hutin, récemment sorti de la clandestinité, et son beau-frère François Desgrées du Loû (lieutenant FFI dans le Morbihan), en créant le nouveau journal Ouest-France, renouent avec l’ambition originale des fondateurs d’Ouest-Eclair.

1899 - tensions

C’est dans un climat de grande tension que naît Ouest-Eclair en 1899. Nous sommes en pleine affaire Dreyfus. Celui-ci a été condamné en 1894 pour avoir prétendument livré des documents secrets français à l’Empire allemand. Mais c’était une erreur, voire un complot judiciaire sur fond d’espionnage, dans un contexte social particulièrement propice à l’antisémitisme et à la haine de l’Empire allemand qui avait annexé l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1871. Républicains et Royalistes, Dreyfusards et Anti-Dreyfusards s’affrontent, verbalement voire physiquement. En mars 1896, le colonel G. Picquart, chef du contre-espionnage, constate que le vrai traître a été le commandant Esterhazy. Mais Picquart est affecté en Afrique du Nord et Esterhazy est acquitté en janvier 1898 sous les acclamations des conservateurs et des nationalistes ; Émile Zola publie « J’accuse… ! ». Le premier jugement condamnant Dreyfus est cassé par la Cour de cassation au terme d’une enquête minutieuse, et un nouveau conseil de guerre a lieu à Rennes en 1899. Dreyfus est condamné une nouvelle fois. Ce n’est qu’en 1906 que son innocence est officiellement établie.

C’est la période aussi où le pape Léon XIII, grand humaniste, publie une série d’encycliques retentissantes. Dans Re-rum Novarum (1891). il fustige « la concentration, entre les mains de quelques-uns, de l’industrie et du commerce devenus le partage d’un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates, qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires », mais il condamne le marxisme. Son encyclique Au milieu des sollicitudes en 1892 vise à inciter tous les catholiques de France à se rallier à la République. Outrées, les dames dévotes de Bretagne et d’Anjou prient pour la conversion du pape

Parmi les démocrates français, Marc Sangnier, journaliste et homme politique, développe dans le mouvement Le Sillon (créé en 1894), ces idées de catholicisme social et démocratique. Le mouvement rallie des démocrates au rang desquels figurent des abbés. Mais le pape Pie X, successeur de Léon XIII, peu favorable à la démocratie, condamne le modernisme en général et Le Sillon en particulier. Pie X soutient en revanche l’Action Française de Maurras. Sangnier fondera plus tard « La Jeune République », des démocrates français s’en inspirèrent par la suite.

Dans nos campagnes, le peuple est le plus souvent illettré et les rares « canards », écrits autant pour être dits que pour être lus, sont distribués par les colporteurs avec des textes religieux, cantiques, almanachs et autres écrits mettant en avant des choses extra-ordinaires (mouton à cinq pattes, passage d’une comète, crime odieux, etc). On dit que les articles sont souvent signés NT (no-testified) qui, en allemand se prononce « enn-te » ... comme le mot ente qui désigne un canard …

Ouest-Eclair

En 1895 à La Guerche de Bretagne, l’abbé Trochu, vicaire, s’allie à un autre prêtre démocrate, l’abbé Cublet, pour acheter Le journal de Vitré, alors feuille monarchiste. Les agissements, jugés poli-tiques, des deux hommes, provoquent l’hostilité des milieux conservateurs qui obtiennent du cardinal Labouré, leur déplacement. Mais l’abbé Trochu continue, créant aussi de nombreux syndicats agricoles et des mutuelles de crédit, provoquant cette fois l’hostilité des autorités civiles dénonçant la tournure politique que prend son action sociale.

Le 2 août 1899, Ouest-Eclair voit le jour à Rennes, fondé par l’abbé Trochu et Emmanuel Desgrées du Lou. L’abbé Trochu fait partie de ces abbés que la hiérarchie catholique n’a pas « en odeur de sainteté » et qu’on appelle « les poissons rouges de bénitier ». Emmanuel Desgrées du Lou, avocat à Brest, très impliqué dans l’action sociale, est proche de son contemporain, Albert de Mun, fondateur des Cercles Catholiques Ouvriers qui, comme député, se fit le défenseur d’une législation sociale avancée.

Le premier numéro de l’Ouest-Eclair s’engage « à combattre de toutes nos forces les violents, les rancuniers, les égoïstes » et fait clairement référence à « la question sociale » qui est avant tout « une question de justice et de générosité » - « seul l’esprit de justice est capable d’imposer silence aux passions et aux intérêts »- « nous devons développer en nous jusqu’à son maximum le sentiment de l’amour à l’égard des déshérités »

« Étant télégraphié et téléphoné de Paris jusqu’à minuit » Ouest-Eclair se fait fort d’arriver en même temps que les journaux de Paris et d’avoir des nouvelles plus fraîches, « avec le récit des événements de la soirée à Rennes ».

’’Mauvais journal’’

Mais à cette époque, la presse se devait d’être catholique, le Clergé y veillait. Les autorités catholiques classaient « adversaire » toute feuille qui n’était pas d’obédience claire. Les ’’bons journaux’’ étaient localement les bulletins paroissiaux et, plus globalement, La Croix (fondé en 1880) et Le nouvelliste de Bretagne (fondé en 1901). En 1908 le Cardinal Labouré, archevêque de Rennes, lance cette formule : « l’heure est passée de bâtir des églises et de décorer des autels. La chose qui presse est de couvrir le pays de journaux qui lui réapprendront la vérité ». Journaux catholiques, bien sûr.

On parle alors de mauvaise presse et de bonne presse, de même qu’il y a de mauvais livres et de bons livres. Pour imposer les ’’bons journaux’’ plusieurs techniques sont employées. Par exemple Mlle Récipon, propriétaire de la forêt de Teillay, près de St Sulpice des Landes, préconise à une femme en 1910 : « Votre mari est habitué à un mauvais journal ? Tâchez doucement de la déshabituer, venez me trouver, j’envoie à votre mari un bon journal, bien fait : l’argent qu’on dépensait pour l’autre paiera une tasse de café, un paquet de tabac ».

Deux fermes à Derval

Le nouvelliste de Bretagne (fondé en 1901), bénéficie de la mobilisation du clergé, des maîtres de l’enseignement privé et des notables. Dans ses pages, sans le nommer, il s’en prend implicitement à Ouest-Eclair. Celui-ci, comme l’écrit E.Desgrées du Loû, a une posture difficile, « lutter à la fois contre les conservateurs dont la tactique est d’accréditer dans les masses l’idée d’un antagonisme irréductible entre le catholicisme et le régime républicain et contre les sectaires anticléricaux qui représentent les catholiques comme les adversaires irréconciliables de la République ».

Deux ou trois ans après sa fondation, Ouest-Eclair manifeste des signes de faiblesse économique. C’est alors qu’Emmanuel Desgrées du Lou vend deux fermes qu’il possédait à Derval, le Logis (et son manoir) et le Nouet, apportant l’argent frais nécessaire à un nouvel essor. Derval en tire une modeste fierté.

En 1939 le Nouvelliste ne tirait plus qu’à 28 000 exemplaires alors que Ouest-Eclair atteignait 240 000 exemplaires. Le succès de Ouest-Eclair, chrétien mais ’’mauvais journal’’ est certes dû à l’ouverture du contenu du journal, à une ligne éditoriale plus moderne, mais surtout à la qualité de sa réalisation, des thèmes nationaux aux pages locales, des colonnes politiques aux colonnes agricoles.

Source : Le Grand Fougeray, Traditions et Mutations, de J et JJ. Blain - et les souvenirs de Julien Bretonnière (Derval).

Ouest-FRance - 70 ans