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(suite du témoignage : une jeunesse dans l’alcool)

Une jeune fille dans la guerre

(suite du témoignage : une jeunesse dans l’alcool)

Ecrit le 2 septembre 2015

(suite du numéro précédent)

Septembre 1939 : un tonnerre dans ce ciel d’automne. J’ai eu, ce jour là, le pressentiment que cette guerre que tout le monde craignait, haïssait, maudissait, que cette guerre, par la force des choses allait changer ma vie et sûrement celle de milliers d’êtres humains aussi. Mais, de ça, je ne m’en rendais compte que vaguement. J’avais 15 ans.

Des hommes partirent, d’autres restèrent. Mon père comme chef de famille fut de ceux-là, il continua à travailler et à ramener des copains à la maison. Certains fournissaient du ravitaillement ; on faisait des échanges.

Un de ses copains là, un soldat que mon père avait ramené à la maison un soir pour avoir du bois, devint le familier de tous les jours et même des nuits puisqu’il couchait chez nous ; il fut le premier pour moi. Il n’était pas beau mais il sut me convaincre. Il avait beaucoup plus que moi en âge et moi j’étais comme un chien perdu sans collier. J’avais si peu de tendresse que je m’accrochai à lui, croyant vraiment que c’était là mon destin. Cela a duré un hiver. Mes parents finirent par s’en rendre compte. Je ne raconterai même pas les scènes que ça a provoqué.

Aux premiers jours d’avril, ma grand-mère décéda et un mois plus tard les premières bombes tombèrent du ciel, un soir… Ne sachant pas ce que c’était, nous les gosses, nous étions couchés, nous n’avons pas eu peur. Puis au fur et à mesure que les jours se suivirent, ce fut affreux. Nous savions maintenant ce que signifiaient les sirènes : la peur, l’affole-ment, les cris. Tant de gens mouraient qu’on connaissait, tant de maisons détruites, d’incendies. Les sifflements des avions en piqué me paralysaient de peur. Des jours, des nuits à trembler, à pleurer, à prier.

 Les bombes

Le 18 mai 1940, il était 16 heures. Mon père était au boulot, ma mère et ma sœur étaient parties au ravitaillement, mes frères et sœurs jouaient au bout de la rue. Soudain les sirènes crièrent et en même temps les avions furent sur la ville et le port. J’entendis les mitrailleuses crépiter et je me rendis compte que si je n’allais pas chercher les petits, ils n’oseraient pas revenir. Alors en courant le long des murs des jardinets, plus morte que vive de peur, je suis allée les chercher. Un voisin les avait fait rentrer dans sa cave. Les murs tremblaient à chaque bombe qui tombait. Nous étions une dizaine, serrés les uns contre les autres, les plus petits pleuraient, les autres serraient les dents. On essayait mentalement de situer où c’était tombé. En ville, des quartiers entiers furent en feu et sur le port et l’arrière port, quatre bateaux dont deux bateaux hôpitaux, un train de la Croix Rouge  , des réfugiés qui attendaient pour embarquer, tous furent les cibles de ce bombardement. L’alerte dura bien une heure et demie. C’est long, très long une heure et demie d’angoisse et de peur.

Lorsque les derniers avions s’éloignèrent enfin, nous sortîmes de la cave. Le quartier n’avait pas été touché cette fois-là mais il était évident que cela pourrait arriver et que ce n’était plus une vie que de rester là. Quand ma mère et ma sœur revinrent, elles étaient pleines de poussière. Elles s’étaient abritées mais les bombes n’étaient pas tombées loin d’elles et elles aussi avaient eu chaud. Quand mon père arriva peu après, il avait vu la boucherie que cela avait fait. D’un commun accord, il fut décidé que nous partirions avec ma mère dès le lendemain. Lui ne devait pas quitter son lieu de travail, il était réquisitionné sur place.

 La boucherie

Dans le petit matin, très tôt, avec nos valises bâclées à la hâte, sous le crachin qui tombait depuis la nuit, nous partîmes en faisant un grand détour à pied car les ponts étaient interdits. Ce que je vis ce matin-là, je ne l’oublierai jamais ! Même le cinéma ne m’a jamais montré des images aussi atroces. Une foule de gens muets, hébétés, qui marchent en se bousculant dans la boue. Dans le bassin, les restes d’un bateau fumants encore. Sur le quai, des cadavres, encore des cadavres ; une femme à genoux par terre gémit en tenant son enfant mort dans ses bras. Sur une charrette un vieillard est plié en deux et dans une guitoune un soldat anglais debout regarde le ciel qu’il ne voit plus. De l’autre côté du quai, sur les rails, un train sanitaire éventré, deux bateaux qui ramenaient des blessés, coulés, brûlés et entre les deux des civières avec des infirmiers, des infirmières, des soldats, tous morts, disloqués, restés là parce que personne n’avait eu le temps de venir les ramasser. Ils étaient sales, plein de boue et de sang. Il a fallu voir, regarder, enjamber. Tant d’horreurs ! Non ! Ca je ne pourrai jamais l’effacer. Je n’avais que quinze ans !

 Trois trains, un seul ...

Lorsque nous sommes arrivés à la gare pour prendre le train, elle était pleine de gens qui pleuraient, d’enfants cherchant à comprendre tant de précipitation. Trois trains étaient prévus pour évacuer les blessés et les malades de l’hôpital, prévus pour cent cinquante personnes. Ils furent pris d’assaut par six cents, tassées les unes contre les autres.

Quand les trains démarrèrent, ils avaient chacun un trajet, un lieu à rejoindre. Sur les trois, le nôtre fut le seul à arriver au Mans après trois jours de voyage, d’arrêts, de bifurcations. Les deux autres ont dû rester quelque part, ils ont été bombardés, mitraillés et pourtant ils avaient tous d’immenses croix rouges sur leurs toits. Dans quelques gares on donnait du lait pour les tout-petits et du riz ou du pain pour les plus grands et les vieillards. Dans cet exode, je n’avais retenu qu’une chose. Contrairement à beaucoup qui ne savaient pas où ils s’arrêteraient, nous, nous savions. Ma mère avait parlé de Châteaubriant et moi c’était à Martigné-Ferchaud tout proche que je pensais. Pour moi la guerre ne nous atteindrait pas dans ce petit pays-là.

Après bien des vicissitudes, nous sommes arrivés, nous six et ma mère. Nous avons été accueillis par des amis qu’elle avait du temps où elle avait séjourné-là quelques mois après son mariage. Ce n’était facile pour personne et nous ne sommes restés qu’un jour ou deux chez eux.

A Châteaubriant le centre d’accueil nous prit en charge pour une semaine et c’est là que ma sœur a communié. C’était le temps des communions et puisque les événements ne lui avaient pas permis de la faire dans sa paroisse  , il nous fut offert par le comité. Une tenue blanche pour elle et un petit repas presque copieux dans une salle du patronage. Elle et moi n’avons pas eu de chance pour notre communion mais, dans ce malheur, nous avions quand même trouvé un peu de réconfort ici par des personnes charitables.

Les réfugiés arrivaient de plus en plus nombreux dans les petites villes, dans les bourgs, espérant que la guerre ne les y rejoindrait pas. Pourtant les armées allemandes arrivèrent sur nos pas quelques jours plus tard. Nous, on nous transféra dans une grande ferme à quelque 4 km du centre, pas très loin, dans une ferme sur la route de Laval. Il y avait des bâtiments inutilisés où la mairie nous envoya des matelas et les meubles les plus nécessaires à une femme avec six enfants, avec un peu de matériel pour vivre.

On nous accueillit bien. Il fallait se débrouiller. Il y avait encore ici à peu près du ravitaillement que nous n’avions plus en ville mais l’argent manquait. La ferme nous fournit un peu d’œufs, de volailles et de lait et c’est là qu’un soir…

 Un jeune paysan

Ma sœur et moi, nous attendions que la traite soit finie pour être servies. Nous étions restées sur le pas de la porte, il devait être environ vingt heures. Le soleil était déjà bas. L’ombre gagnait sur le jour. Nous parlions toutes les deux. Devant la maison, il y avait un chemin menant à la grande route, un chemin tout droit avec seulement une haie de chaque côté, long à peu près de trois cents mètres et sur un cheval au pas au bout du chemin une silhouette : que s’est-il passé en moi à cet instant ?… Croyez-vous à la double vue ? Aux pressentiments ? Au coup de foudre ? Au destin ?

J’ai dit à ma sœur que le gars qui arrivait vers nous me plairait bien. Et plus il approchait, plus j’étais convaincue que ce gars là serait quelque chose pour moi.

Ma sœur me prit pour une dingue. Parler ainsi d’un gars qu’on n’avait jamais vu, à deux cents mètres dans la brume… oui, je devais être dingue. Je venais de rencontrer celui que le destin me réservait pour époux.

Quand le lait nous fut servi, nous sommes rentrées et lui dans la cour de la ferme fit son travail. Je ne le vis pas réellement ce soir-là, mais je voulais me rendre compte quand même le lendemain et, les jours suivants, je guettai ses allées et venues. Il n’était pas très grand mais assez râblé pour sa hauteur, le teint tanné par le soleil, les yeux gris et des cheveux noirs et c’est vrai que je le trouvais de plus en plus à mon goût.

Au début il ne fit pas attention à nous. Nous étions là, bien sûr « bonjour, bonsoir » et c’était tout. Nous, on était de la ville et lui de la campagne et il avait autre chose à faire de six heures du matin à huit heures du soir. Il mit bien une semaine à s’apercevoir que j’existais et que je me trouvais souvent sur son chemin. Il y eut quelques sourires, quelques mots sur la pluie et le beau temps.

Je me demandais si c’était de la timidité de sa part, de son éducation ou un complexe parce qu’on n’était pas du pays. Mais si lui faisait semblant de ne pas me voir, d’autres avaient deviné mon manège. J’eus droit à certaines réflexions désa-gréables aussi bien chez moi que chez son patron et je suppose que lui aussi en eut mais pour ne pas leur laisser croire qu’il n’était qu’un employé alors un dimanche matin, au moment où il partait vraisemblablement pour la messe, il me fit un petit signe pour que je le rejoigne.

Je ne me le fis pas dire deux fois.

Oh ! Ce ne fut pas du grand cinéma. Il m’attendait près d’un petit bosquet. Il me prit la main et nous nous sommes assis sur l’herbe. Il m’a embrassée et nous avons parlé de choses et d’autres un quart d’heure, une demi-heure peut-être. Nous nous sommes fixé un autre rendez-vous. Lui est parti d’un côté et moi de l’autre. C’est tout. Il devait se dire que j’étais bien jeune et lui n’avait que vingt ans.

Notre éducation sexuelle était une chose terriblement tabou et notre comportement en était le résultat. Aujourd’hui, il en aurait été très probablement autrement mais je ne regrette pas. J’ai apprécié son respect pendant les deux ou trois mois que nous nous sommes fréquentés, à ce moment là très platoniquement. Mais comment les autres ont-il su ? A ses clins d’œil, à mes sourires, peut-être ! Mes parents disaient « c’est un cul terreux ». Ses patrons lui ont dit « c’est une fille dont on ne sait rien, elle est de la ville ». Ça voulait tout dire. Pourtant je l’aimais comme aime une fille qui recherche le calme, la douceur.

Je me suis entêtée et pendant cette époque où le monde et la guerre étaient fous, moi, je vivais une idylle. J’avais confiance en quelqu’un, en quelque chose. Comme si un nouveau soleil s’était levé pour moi et je m’y accrochai vraiment.

Au cours de ces semaines là, ma mère se mit à faire des crises. Elle semblait paralysée et ne pouvait même pas parler. Cela durait deux ou trois jours et elle redevenait normale. Au début on s’est affolé et on comprit que c’étaient encore les méfaits de l’alcool. Le fermier y trouva plusieurs prétextes pour nous demander d’aller voir ailleurs. Ce fut encore moi la coupable, bien sûr, avec ma scandaleuse conduite. D’aimer et d’être aimée à quinze et vingt ans c’était aussi interdit que le reste.

 Retour en Normandie

Aussi dès que ce fut possible et que les armées allemandes eurent fini de s’installer en France comme chez elles, dès qu’un calme apparent nous le permit, il fut décidé de revenir en Normandie. Nous refîmes nos paquets et nos valises pour prendre le train un matin, en sens inverse. J’ai regardé longtemps par la vitre, autant que mes larmes me le permettaient, autant que ma pensée y restait accrochée, cette ferme sur la butte où je laissais celui à qui je m’étais promise, à qui j’avais demandé de m’attendre sans savoir vraiment si le destin me ramènerait vers lui, sans savoir à ce moment-là que mon pressentiment avait été juste.

Les voies de la SNCF ayant été aux trois quarts bombardées, notre retour au pays se fit par étapes avec de nombreux changements de train. La première maison du quartier était tombée, la deuxième bien abîmée et presque toute lézardée, y compris celle de mes parents, mais elle était habitable quand même. Le poisson rouge dans son bocal vivait encore. L’eau y était verte comme de l’herbe. La première chose que l’on fit, fut de la changer. Si bien que, le lendemain, le poisson rouge flottait le ventre à l’air.

La chienne Rita n’avait plus que les os et la peau. Elle s’était creusé un trou en dessous de sa niche et la niche elle-même était protégée par les arbres que les bombardements avaient fait tomber dessus. Quand elle nous vit, j’ai cru qu’elle devenait folle. Des voisins qui étaient revenus après les derniers combats, l’avaient plus ou moins bien nourrie. Quant aux lapins, après avoir dévasté le jardin, ils avaient eux-mêmes disparu. Il faut dire aussi que tout le ravitaillement se faisait par ticket, même la viande. Alors je suppose que du lapin sans ticket, c’était bon à prendre.

L’hiver approchait. Un hiver qui fut très dur dans le nord en cette année 40-41. J’avais trouvé une place chez une marchande de lait dont le mari était prisonnier en Allemagne. C’était à 15 km de chez nous. Tous les matins, par tous les temps, il fallait se lever à 5h. La patronne allait chercher le lait de la veille dans les quelques fermes du pays, dans une vieille auto qui brinquebalait tant et plus, et nous allions en ville pour 7h mettre le lait dans les bidons ou des pots que les clients mettaient à leur porte jusqu’à 9h30. Il m’est arrivé plusieurs fois de suite de casser le lait en morceaux tellement il gelait fort cet hiver là. Tous les après-midi je lavais les brocs à lait sous un hangar pendant que la patronne faisait son ménage et ses comptes. J’avais des engelures plein les mains et les pieds.

Un matin, la pauvre bagnole ne voulut pas monter la côte pour sortir de la cour sur la rue. Alors ma patronne me demanda de caler les roues arrière avec une grosse branche au fur et à mesure qu’elle avançait de quelques mètres, et ce qui devait arriver, arriva, la branche recula avec la voiture et me passa sur un pied juste au-dessus d’une engelure qui se creusa et se mit à saigner. Je restai couchée ce matin-là mais la patronne ne fut pas contente et profita qu’un voisin allait en ville pour me confier à lui de façon pour qu’il me ramène chez mes parents. Il me laissa sur la route à 2 km de chez nous et clopin-clopant, avec mon pied bandé plein de sang, je fis la route sur la neige et le verglas. Ainsi se termina mon premier emploi.

La guerre n’était pas finie. Après les bombardements allemands, ce furent les bombardements anglais. Ma sœur aînée et moi nous sommes restées à Dieppe Les quatre autres enfants, plus jeunes, partirent en Vendée dans un château appartenant à la SNCF. C’était, en allant les voir, une occasion pour faire un peu de ravitaillement. Ils revenaient quand même pour Noël et c’est à propos de Noël qu’il m’est arrivé encore une aventure pas ordinaire.

Puisque les petits étaient à la maison, il fallait aller acheter des jouets., à crédit bien sûr, à l’économat SNCF mais pas à Dieppe puisqu’il n’y en avait pas. Ma mère et moi sommes parties pour Sotteville par le train du midi et avons fait les achats l’après-midi. Le train qui nous ramenait partait vers les 19h. Sur le quai de la gare de Rouen, chargées toutes deux comme des mules, nous attendions notre train. J’avais froid, je faisais de la fièvre, j’avais mal à la gorge.

 Voie de garage

Un train se mit à quai. Ma mère demanda à un employé si c’était bien celui de Dieppe et sur l’affirmative, nous sommes montées dedans. Ce qui me parut bizarre c’est qu’il n’y avait personne, ni dans notre compartiment ni dans les autres à côté. Quand il se mit en route, il n’allait vraiment pas aussi vite que d’habitude. Nous étions un peu étonnées mais il y avait tellement de neige que l’on mit ça sur le compte du temps et de la basse température. A peu près vingt minutes passèrent et le train s’arrêta « Malaunay ! ». Et puis, plus rien. Il ne redémarrait plus.

Il y avait un homme avec un falot sur le bord de la ligne. Ma mère, l’interpella pour avoir des explications. Il fut tout étonné de nous trouver dans ce train, en pleine nuit, qui n’allait nulle part et qui venait de se ranger sur une voie de garage. Après nous avoir fait descendre dans une hauteur de neige de 50 cm, il nous demanda où nous allions et qui nous avait fait monter dans ce train vide.
Après bien des pourparlers il nous dirigea sur une guérite où il y avait un peu de feu et le chef de gare fit faire une petite halte à un train de nuit qui nous mit à destination bien longtemps après l’heure prévue. Personne ne nous attendait plus. Il faisait si froid qu’il n’y avait même pas un taxi. Il fallut aller au commissariat pour demander qu’on nous vint en aide et c’est avec la voiture de police que nous avons été rapatriées toutes deux, pleines de paquets, comme un père Noël qui serait sorti de prison. Après ce Noël-là, il fallut bien rechercher du travail, et cela me conduisit dans une ferme assez importante, sur le plateau au-dessus de Rouen. La ferme du château de Canteleu.

 La vie de château

La maison par elle-même était assez grande et de ce fait assez froide. Il n’y avait pas de chauffage central à cette époque. Je couchais dans une chambre mansardée, dans un lit de fer, et la simple condensation de ma respiration gelait sur le drap et les couvertures. De quoi attraper la crève. Il fallait traverser une grande cour le matin à 6h30. Cet hiver là dura jusqu’à la mi-mars et la neige et la glace m’arrivaient jusqu’aux chevilles. Ce n’est qu’en arrivant à l’étable que j’avais chaud. J’y ai appris à traire les vaches avec des doigts engourdis mais je reconnais que ce métier, s’il me permettait d’avoir un peu de ravitaillement pour ma famille, ne me plaisait pas beaucoup.

Vers la mi-mars, la neige commença à fondre et laissa percer un peu de la verdure du blé qui poussait dans les champs. Dans les bois avoisinants, des hordes de corbeaux se réfugiaient le soir, juste avant la nuit, dans les arbres et s’abattaient sur ce blé en herbe faisant des ravages considérables. Il fallut, le commis de la ferme et moi, chacun notre tour, aller au milieu du champ avec un fouet, essayer d’effrayer cette multitude d’oiseaux, servir d’épouvantail, quoi. Avec bonne volonté, j’y allais une fois, deux fois, trois fois. Chaque fois je revenais plus tôt qu’il ne fallait, laissant les corbeaux à leur festin.

Un soir, je me suis trouvée avec mon fouet, au milieu de ce champ encore enneigé sur ce plateau battu par un vent d’hiver, avec au ciel de monstrueux paquets d’ouate gris-foncé, des centaines d’oiseaux et d’ailes noires, qui me frôlaient en jetant des cris aigus, alors je fus prise d’une frousse terrible et aussi vite que je pus courir, je rentrai à la ferme en disant que je n’irais plus, que j’avais peur, que c’était plus fort que moi. Le lendemain, je repris ma valise en carton et rentrai chez mes parents où je fus accueillie avec des reproches, bien sûr.

 Femme de chambre

Avec les premiers beaux jours, je pris un emploi de femme de chambre dans un hôtel. J’y ai vu la vie sous ses couleurs les plus crues. Je savais que la prostitution existait mais je ne l’avais jamais vue de près. Au début cela me choquait, après je m’y suis habituée. Des filles de trottoirs et des femmes bien, venaient dans cet hôtel avec des hommes de l’occupation, faire la bringue et s’étourdir. C’était un autre aspect de la guerre. Pourtant j’ai bien failli y laisser ma peau. Un soir, tout un groupe d’officiers allemands plus ou moins éméchés, s’était installé à une table dans le bar. Les heures passaient, la journée avait été chargée, ils riaient, ils chantaient, ils faisaient beaucoup de bruit en buvant du champagne. La patronne, petite personne très nerveuse, était crispée, moi j’attendais l’ordre pour aller me coucher. Le patron me donna la facture pour la porter à la table. Sitôt qu’ils virent le montant, les Allemands se mirent en colère et injurièrent le patron qui menaça de se plaindre à la Kommandantur et la patronne les traita de « sales boches ». Moi, malgré ma fatigue et peut-être à cause d’elle, je me mis à rire de cette grossièreté jetée en pleine face à des hommes saouls. L’un deux s’approcha de moi, son revolver à la main, les yeux fous et menaça de me tuer : « tu kapout ! tu kapout ! » Je crois que s’il l’avait fait, je serais morte en riant tant c’était nerveux et inextinguible mais un soldat du groupe, plus âgé, lui prit son arme de la main et la remit dans son étui. Le lendemain, tout penaud, il me fit des excuses, reconnaissant dans son baragouinage qu’il n’était pas dans son état normal.

La côte atlantique était de plus en plus la cible des bombardiers anglais et comme je n’étais pas plus courageuse qu’une autre, j’écrivis à ma marraine à Asnières pour qu’elle me trouve du travail à Paris. Les deux années qui suivirent, je fus employée de maison dans une maison bourgeoise et une pension de famille. Dans cette pension de famille mourut une vieille demoiselle et il me fallut aider ma patronne à l’habiller. J’étais bien jeune pour un tel travail. Si j’avais vu des morts de près, je n’y avais jamais touché. Quand elle fut sur son lit avec son chapelet dans les mains, j’ai fermé les volets et fermé la porte. Quelqu’un de sa famille arriva et me demanda d’aller rechercher quelque chose dans la chambre. Je n’ai pas pu. J’ai refusé de rouvrir la porte. Allez donc savoir pourquoi…

J’eus pendant ces deux années une vie normale avec des hauts et des bas, comme tout le monde. J’essayais, avec le peu que je gagnais, de m’habiller convenablement, un peu à la mode quand même. Je me suis promenée dans un Paris occupé. Je suis allée au théâtre, au cinéma. J’ai eu quelques flirts, comme on disait à ce moment là, maintenant on dit « copains » mais il n’y avait pas de violence comme maintenant. Il y avait encore la guerre, les restrictions, les soldats prisonniers, la résistance, l’occupation, une vie au ralenti, une liberté au minimum. Je ne suis jamais allée dans les boites de nuit ni au bal. Je rentrais tous les soirs sur mon lieu de travail ou à la rigueur chez ma marraine. Il y avait tellement de rafles et de jeunes qui se retrouvaient sans savoir pourquoi de l’autre côté de la frontière allemande, que je ne m’y risquais pas.

Et puis un jour, les patrons chez qui j’étais me demandèrent si je connaissais un endroit en France, puisque j’avais voyagé, où les restrictions étaient moins serrées, où l’on mangeait encore à peu près à sa faim car, à Paris, et même en banlieue, c’était devenu une hantise. Les interminables files pour un peu de café, de sucre, de pommes de terre, j’en faisais même en plein hiver, avec des pauvres souliers à semelle de bois, bien souvent même pour rien car, lorsque notre tour arrivait, le petit stock était épuisé. Les tickets ou les bons ne servaient plus à grand chose. On vivait avec la faim au ventre.

 Châteaubriant

Dans ma tête et même dans mon cœur, une lueur d’espoir a jailli à la demande de mon patron : « Châteaubriant ». Léon m’avait écrit à mon retour à Dieppe pendant quelques mois sur des cartes naïves avec quelques fleurs. Mes parents, pour la moralité, les lisaient avant moi, et puis peu à peu, mes lettres et les siennes s’étaient espacées. Qui de nous deux avait cessé, je ne sais plus, mais ce que je savais c’est que maintenant j’avais dix huit ans, plus personne derrière moi et j’avais envie de le revoir.

Quand les vacances arrivèrent, mes patrons et moi nous sommes donc tous venus à Châteaubriant, eux à l’hôtel, moi chez un particulier. De temps en temps, il fallait que je m’occupe des enfants de mes patrons contre ma nourriture, mais j’avais du temps libre ; c’était l’été, je me sentais jeune, presque belle, bien dans ma peau et prête à reconquérir celui que j’étais venue revoir. J’avoue que je n’ai pas eu grand mal. Qu’une fille de Paris vienne le chercher, alors qu’une fille de sa ville venait de le lâcher, cela a dû lui plaire mais ça je ne l’ai su que par la suite.

Nous avons été vus en ville par ses copains, il m’a même emmenée dans un petit restaurant manger des frites et des saucisses… Bien sûr, les cancans ont commencé à rouler, d’autant plus qu’à cette époque j’ai commencé à avoir des hanches un peu plus fortes que la normale. D’où je venais ? Qui j’étais ? J’étais pas du pays. Moi, je nageais en pleine euphorie. J’avais retrouvé celui que j’aimais. J’étais en vacances. Je le retrouvais tous les soirs après son travail et je n’avais plus rien à lui refuser, trop heureuse de l’avoir à moi. J’en aurais presque oublié la guerre et mes patrons, si un soir, ils ne m’avaient parlé de retour à Paris.

La dernière nuit que je passai avec lui aurait pu me coûter cher. Nous sommes restés longtemps à faire des projets, sous les arbres, assis côte à côte, à nous promettre de nous attendre mutuellement. La nuit avait filé vite et il était deux heures du matin quand je le quittai pour regagner ma chambre. J’arrivais à proximité des premières maisons quand j’entendis à quelques centaines de mètres, dans l’obscurité de la nuit, les bottes de la patrouille allemande. Si j’avais été prise à me promener après le couvre-feu j’étais bonne pour être considérée comme faire de la résistance et pour le moindre être envoyée en Allemagne. Par chance, ce jour là j’avais une robe noire, seules mes socquettes étaient blanches. En vitesse je me déchaussai et me mis dans l’encoignure d’un porche. Ils sont passés tous les trois, les soldats, à moins de dix mètres de moi. J’ai encore attendu un bon moment avec mes chaussures à la main et pieds nus sur la route je me suis mise à courir jusqu’à ma chambre. J’avais frôlé un danger réel mais puisque c’était pour ’’lui’’, je ne pensais même pas à cela.

 Paris

Il me fallut donc revenir à Paris où la guerre s’amplifiait. On sentait que les Allemands étaient sur les dents. Qu’ils redoutaient de plus en plus la résistance qui se faisait elle aussi de plus en plus présente partout.

En rentrant à Paris, mon patron me demanda si ça m’intéresserait de rentrer au journal où il était rédacteur. C’était obligatoirement un journal collaborant avec l’armée d’occupation. Je me sentais bien embarrassée, dire oui c’était contraire à mes idées, dire non c’était découvrir mes idées. Je demandai à réfléchir quelques jours et au bout de la semaine je puis lui dire que je me voyais dans l’obligation de les quitter : j’attendais un enfant. Il me fallait retourner auprès de Léon au plus vite. Ce fut pour moi un bel échappatoire.

Ni Léon, ni moi ne pensions que les choses de la vie auraient aussi vite décidé pour nous le chemin que nous devions suivre. Lorsqu’il me vit revenir, Léon en compris tout de suite la raison. Il fallait prendre la situation telle qu’elle était et se marier sans délai. Mes parents revinrent exprès pour publier les bans et me confier à Léon et ils repartirent. En réalité la date du mariage était fixée en septembre et à Châteaubriant.

Léon fut à ce moment là réquisitionné pour partir en Allemagne, travailler dans les usines de guerre. Il n’était plus question de penser au mariage. Il fit une demande pour rentrer à la SNCF. Là, les Allemands laissaient les Français tranquilles parce que les hommes manquaient pour faire rouler leurs trains de ravitaillement et d’armes. Il y fut embauché sous huit jours. On ne demandait pas de références. Nous sommes partis tous deux pour Nantes et il prit son service dès le lendemain. Nous savions que nous serions hébergés momentanément chez un de ses copains qui venait de se marier et qui, comme lui, était devenu cheminot pour échapper aux Allemands. J’aurais voulu trouver du travail mais ma grossesse se vit dès le début et dans Nantes que je ne connaissais pas, en temps de guerre, il n’y avait pas grand chose pour moi.

Nous ne pouvions pas rester éternellement chez son copain. Notre situation de non-mariés faisait jaser. Dès que Léon eut sa première paye, on prit une chambre dans une pension de famille plus près du dépôt. Le nom des propriétaires était Désiré et la patronne s’appelait Eglantine. Il y avait chez eux un perroquet. Il allait où il voulait, il n’était pas attaché. Il se posait parfois sur le dossier des chaises mais souvent il se promenait au sol. Moi il ne m’aimait pas, à coup sûr, car aussi souvent que possible il se glissait près de mes jambes et me lançait un grand coup de bec. Si j’avais pu, je l’aurais assommé tellement il me faisait mal à chaque fois. L’accès à notre chambre se faisait par un escalier extérieur. Un matin de janvier, plein de brouillard, j’ai descendu les marches mouillées et grasses pour aller déjeuner, mais j’ai glissé et je me suis foulé la cheville droite. A cette époque, pour une cheville foulée on ne demandait pas le docteur, ce fut donc Eglantine qui remit ma cheville en place. Bien ou mal, et même plutôt mal que bien, car toute ma vie ma cheville a tourné et je suis tombée tant de fois que je ne saurais le dire.

Depuis que nous étions arrivés à Nantes, nous pensions à nous marier mais mes parents étaient loin et moi je n’avais pas la majorité, je ne pouvais me marier sans leur consentement. Ma grossesse se voyait maintenant bien, puisque j’étais enceinte de cinq mois et demi quand, enfin, nous reçûmes l’assurance que mes parents pourraient venir pour le 12 février 1944.

Il fallut une deuxième fois publier les bans. Pour l’état civil pas de problème puisque nous étions nés tous les deux dans le même département, mais lorsque je me suis présentée au prêtre ce ne fut pas la même chose. Je n’avais sur moi ni certificat de baptême ni de communion et comme il fallait compter au minimum trois semaines pour les recevoir, cela reculait encore la date de la cérémonie religieuse. Mes parents ne pouvaient plus changer leurs congés, ni leurs laisser-passer de la kommandantur. Nous avons donc décidé de nous marier en deux épisodes. De plus Léon devait prévenir sa mère...

 La belle-mère

Sa mère, je ne la connaissais pas. Elle les avait élevés, lui et son frère, toute seule ou presque. Marcel et Léon craignaient leur mère. Elle les avait élevés à la dure, comme elle était elle-même au travail. Elle lavait le linge dans les fermes du coin, de sept heures le matin à quelquefois la nuit tombée. Rinçait souvent à la rivière par tous les temps et toutes les saisons pour quelques francs ou du ravitaillement. Les deux gars de bonne heure, douze ou treize ans, durent aller garder les vaches pour gagner leur soupe du soir.

C’était une petite bonne femme plutôt ronde, au langage du Pays de la Mée, à l’œil perçant et ayant parfois un comportement bizarre. J’ai su par la suite que son premier mariage avait été une terrible épreuve. Elle avait été mariée pendant cinq ans et avait eu trois garçons. Elle avait vu mourir, en six mois, son père, sa mère, son premier mari et ses trois fils. La médecine des armées, entre 1900 et 1920 surtout dans les campagnes était réservée aux riches. Quand, à trente ans, elle s’était remariée, elle vint habiter dans une maison qui n’avait qu’une grande pièce en terre battue, une grande cheminée, trois vieux lits, une table et quelques chaises bancales. Ce n’est pas avec ce qu’elle gagnait à faire des lessives qu’elle aurait pu avoir mieux. Elle raccommodait des vêtements et du linge qu’on lui donnait, pièces par-dessus pièces pour ses deux gars mais avec la meilleure volonté.

Léon m’avait peu parlé de sa mère et encore moins de ce que je trouverais chez eux. Moi-même j’ai du mal à expliquer. Tout son logement était encombré depuis des années, la table, les chaises, les pieds de lit, les abords de la cheminée. Il y avait de tout. Depuis le moindre bouton de culotte jusqu’à des piles de draps en passant par des boîtes vides, pleines, des graines, des journaux, des paniers, des vieilles chaussures, des vieux vêtements. Tout cela entassé l’un par-dessus l’autre, plein de poussière, de toiles d’araignées et tout depuis des mois, peut-être des années. Non, je ne comprendrai jamais comment ils ont pu vivre comme ça. A mon avis, ce sont ces décès les uns après les autres qui avaient dû, dans sa jeunesse, faire un choc dans sa tête. A part ça, elle travaillait bien chez les autres, faisait bien le ménage. Elle allait aussi dans les champs quand il le fallait. Mais pour elle le désordre de sa maison était normal. Elle s’y retrouvait et il ne fallait surtout rien toucher. Quand je repense à ma jeunesse, je n’ai pas été heureuse mais Léon ce fut encore autre chose.

J’avais demandé, en temps nécessaire, à Léon de prévenir sa mère de notre situation et de notre prochain mariage. Voyant qu’il ne se décidait pas, je lui remis même une lettre qu’il devait laisser sur la table avant de repartir de chez elle mais j’ai retrouvé la lettre en question dans une poche du veston quelques jours après. Je me demandais pourquoi il appréhendait tellement à mettre sa mère au courant. J’en vins à demander à ma mère, parce qu’elle écrivait bien et qu’elle savait se tirer de situations épineuses, de faire comprendre à la mère de Léon par courrier, en prenant bien des précautions, tout ce qu’il fallait lui expliquer. Ce qui fut fait. Lorsqu’elle m’en parla, ma belle-mère me raconta que ce qui l’avait mise le plus en colère c’était que son gars n’avait pas su lui dire lui-même de quoi il retournait.

Bref, ma mère lui ayant demandé de venir le 12 février, nous l’attendions sur le quai de la gare la veille au soir. J’étais d’un bout du quai et Léon de l’autre. Il m’avait prévenue qu’elle aurait sa coiffe blanche. Je la vis effectivement venir vers moi. Sans l’avoir jamais vue, je la reconnus car Léon lui ressemblait mais je la laissai passer à côté de moi sans rien lui dire : il avait réussi à me transmettre sa crainte et j’allai le chercher avant de l’aborder. Il embrassa sa mère le premier et je me penchai vers elle pour en faire autant. Elle m’embrassa à son tour et me regarda. Je me rappelle ses premières paroles quand elle vit ma rondeur « pourquoi avoir tant attendu ? »

Mes parents étaient arrivés eux aussi et tous les cinq nous prîmes le chemin de la maison. Moi je boitais encore avec ma foulure à la cheville. Le lendemain était le jour « J » : celui de mon mariage.

(à suivre)
Les noms ont été changés. (texte écrit en 1988-90)